La Dame blanche, épisode 1*

un roman d'Adeline Jérôme


Guilhem apercevait enfin les contours de la cité qui l’avait tant fait rêver. L’antique cité tirait son nom du commerce du sel qui avait fait sa richesse. Mais ce temps était révolu depuis bien longtemps, la mer bordant la ville s’étant asséchée sans que personne ne sache pourquoi.

Arrivé devant la poterne, Guilhem se glissa dans la file d’attente des voyageurs qui devait passer par le poste de garde avant de pénétrer dans l’enceinte. La contrée était devenue dangereuse depuis que le pouvoir était passé aux mains de l’intendant général, plus préoccupé par son enrichissement personnel que par la sécurité de ses concitoyens. Les hors-la-loi voyaient là une occasion facile de détrousser voyageurs et commerçants et ne s’en privaient pas. Une fois la poterne passée, Guilhem put enfin voir à quoi ressemblait sa cité fétiche. Il ne la connaissait que par les récits de son père, grand voyageur, qui ne cessait de conter, à lui et à ses frères le soir durant la veillée, ses pérégrinations sur les Terres Lointaines. Bercé par ces récits depuis sa tendresse enfance, Guilhem avait décidé de suivre les traces de son père et de partir à son tour à l’aventure.

Un hennissement le tira de sa rêverie. Son cheval, Monbin, piaffait, impatient de faire comprendre à son maître qu’il était temps de penser à le nourrir. Guilhem sourit et se promit de faire plus attention à cet être qu’il avait vu naître et partit en quête d’une écurie. Après avoir laissé son cheval entre les mains d’un valet d’écurie, il se mit à la recherche d’une hostellerie où il pourrait séjourner plusieurs jours. Une enseigne attira son regard: « Au bon vivant ». La solide bâtisse qui portait fièrement ses quelques siècles arborait une façade flambant neuve. Guilhem poussa la porte espérant que l’intérieur serait aussi reluisant que l’extérieur. Il se retrouva dans une grande salle au sol carrelé et au plafond garni de poutres. Les servantes passaient près de lui en le frôlant mais personne ne semblait faire attention à lui. Il eut un peu de mal à trouver le maître des lieux, perché au fond de la salle sur un tabouret, les bras pleins de bouteilles et de verres et qui semblait en plein inventaire.

- Ola l’ami! Bien le bonjour! Que puis-je pour vous? dit l’accorte bonhomme tout en descendant de son tabouret.

- Bonjour à vous tavernier, je souhaiterai une chambre.

- Pour combien de jours?

- Je l’ignore encore, louez-vous des chambres à la semaine?

- Au jour, à la semaine, au mois, à l’année!

- Parfait, je prendrai donc une chambre à la semaine.

Le maître hostellier se dirigea vers son pupitre où trônait le registre des chambres et enregistra Guilhem. Après avoir réglé sa note, Guilhem suivit une accorte jeune femme qui le menait à sa chambre. Elle n’avait même pas levé un œil vers lui et semblait autant renfermée que pouvait être aimable le maître hôtelier.

- Voici votre chambre monsieur, désirez-vous dîner? lui demanda-t-elle tout en fixant le bas de sa jupe.

- Non merci, ça ira.

La jeune servante tourna les talons et retourna à son office tandis que Guilhem ferma la porte de sa chambre tout en laissant choir sur son lit son sac de voyage et son bâton de marche. Bien que voyageant à cheval, il ne quittait jamais son long bâton de chêne que lui avait offert son ancien professeur Laverack. Son bâton lui servait tout à la fois d’arme, de soutien durant ses longues marches solitaires dans la campagne et avait bien d’autres usages.

Guilhem hésita sur la conduite à prendre. Devait-il partir tout de suite à la recherche d’Eleonorah ou prendre un peu de repos? « Cette tête de mule pourra bien attendre encore un peu! » marmonna-t-il pour lui-même. D’un naturel plutôt calme et placide, il pouvait difficilement garder son calme quand il pensait à la rousse Eleonorah. Fille du meilleur ami de son père, ils avaient grandi ensemble et entre eux s’étaient tissés des liens de fraternité. Mais sa rousse amie, toujours prompte à s’enflammer, s’était enfuie du domicile paternel quelques mois auparavant, après avoir repoussé un énième prétendant choisi par son père. Sous le déguisement d’une domestique, elle ne cessait de courir le monde comme n’importe quel aventurier. Bercée elle aussi par les récits du père de Guilhem, il y avait de fortes chances qu’elle ait fait un séjour dans cette cité ou qu’elle y soit encore… Guilhem s’est lancé à sa recherche à la demande du père de la demoiselle, car ce dernier devait partir guerroyer à l’autre bout des Terres Lointaines et il désirait ardemment revoir sa fille avant son départ.

Guilhem décida de partir à la découverte de la cité et, perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas les regards inquisiteurs que lui jetait un étrange personnage vêtu d’une longue cape noire.

L’auberge trônait au milieu de la grande place principale de la Dame Blanche et Guilhem débuta son exploration par le quartier commerçant. Il prit la première rue sur sa droite et s’engagea le long des échoppes regorgeant de clients, pressés de faire quelques ultimes achats avant de s’en retourner dans leur demeure.

Enrichie autrefois par le commerce du sel dont les sources d’approvisionnement étaient aujourd’hui taries, la blanche cité conservait malgré tout son rang de première ville marchande des Terres Lointaines, grâce à l’excellence de ses artisans. Bien qu’enrichie par le commerce du sel dont les sources d’approvisionnement étaient aujourd’hui taries, la blanche cité conservait son rang de première ville marchande des Terres Lointaines, grâce à l’excellence de ses artisans. Tout ce que comptaient en matières précieuses les Terres Lointaines, transitaient aussi par la cité: les tissus précieux, les épices, les essences de bois les plus rares. Mais depuis que l’intendant général était au pouvoir, les marchandises en provenance des autres cités se raréfiaient. Peu de marchands empruntaient les routes rendues dangereuses par les hordes de détrousseurs qui hantaient la campagne. Le chef de la cité aurait eu tout intérêt à maintenir l’ordre établi par ses prédécesseurs mais, curieusement, il préférait fermer les yeux et ne pas prêter attention aux plaintes qui parvenaient au palais.

Malgré son jeune âge, Guilhem excellait dans son rôle de rôdeur, et plus particulièrement pour tout ce qui concernait les animaux. Il sut donc que le cavalier, juste devant lui, allait devoir faire face à la panique de sa monture qui se mit à ruer, pressentant une menace. Il se plaqua alors contre le mur d'une boutique pour éviter de se faire écraser par la foule apeurée fuyant dans tous les sens les ruades du cheval. Regardant autour de lui, il tenta de décerner l’origine de la terreur de l’animal. Il aperçut sur un toit, une ombre qui fuit dès qu’elle croisa son regard.

Se lançant à sa poursuite, Guilhem, se faufila dans la rue bondée, gardant dans le coin de l’œil la mystérieuse ombre qui bondissait de toiture en toiture sans difficultés, les maisons étant accolées les unes aux autres. Tout en poursuivant sa course, il sortit de son manteau un grappin qu’il se prépara à lancer dès qu’il trouverait une place suffisante entre deux échoppes. Il portait toujours sur lui, dans son dos, dans une poche cousue à cet effet, un attirail hétéroclite indispensable au grand voyageur qu’il était. Apercevant un espace suffisant à quelques mètres de lui, il se mit à faire tournoyer son grappin qui s’accrocha sans difficulté à la toiture. Aussi habile le long d’une corde qu’un acrobate, il se hissa sur le toit sans grands efforts et reprit sa poursuite. La mystérieuse ombre avait pris de l’avance durant son ascension, mais là au moins il ne la perdrait pas de vue…

Soudain, l’ombre disparut. Guilhem s’approcha avec prudence de l’endroit de la disparition et constata qu’un toit avait cédé sous le poids du fuyard. Sa cible avait heureusement atterri dans un tas de foin. Se glissant avec prudence à son tour dans l’ouverture, il entreprit de rejoindre le corps inanimé en se laissant tomber par l'ouverture, souple comme un chat.

Le visage dissimulé par la capuche de son manteau, la mystérieuse créature poussa un gémissement. Guilhem hésita à retirer la capuche mais il était bien décidé à savoir si l’ombre appartenait à la race humaine, car sa façon de se déplacer sur les toits était peu commune chez les hommes.

Son hésitation dura un court instant, il s’agenouilla et rabattit la capuche d’un geste décidé. Incrédule devant la vision qui s’offrait à lui, il eut un brusque mouvement de recul et hoqueta :

- Elo! Non, ce n’est pas possible, Elo??

[lire l'épisode 2]

 

Adeline Jérôme
août 2008


*Source de l'image (enluminure): Barthélemy l'Anglais, Le Livre des propriétés des choses, Anjou (France), circa XVe siècle (105 X 90 mm). Bibiothèque nationale de France, cote BNF, FR 136, adresse URL: http://www.bnf.fr/enluminures/manuscrits/man8/i4_0050.htm (consulté le 1er septembre 2008)
 


 
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