La Dame blanche, épisode 2*

un roman d'Adeline Jérôme


[Relire l'épisode 1]

Son amie d’enfance gisait devant lui, poussant de faibles gémissements. Il ne pouvait en croire ses yeux. Pourquoi, fut la première question qu’il se posa. Que faisait-elle là? Pour quelles raisons s’était-elle déguisée en homme, elle qui était si coquette autrefois?

Tant de questions se bousculaient dans sa tête, qu’il s’en trouva étourdi. S’asseyant sur les talons il décida de remettre ses questionnements à plus tard et, ses réflexes de rôdeur reprenant le dessus, il commença à examiner la jeune femme.

Toujours à genoux, penché au-dessus d’elle, il commença à palper ses jambes et ses bras à la recherche d’une possible fracture. Alors qu’il en était à examiner le bras gauche, il sentit la lame froide d’un poignard juste sur son oreille droite. Il s’immobilisa instantanément.

- Lâchez-moi tout de suite.

- Mais…

La lame du poignard s’enfonça dans sa chair. Comment son amie était-elle arrivée à cette extrémité? Menacer un être vivant d’une arme, elle qui n’aurait pas fait de mal à une mouche?

- Je vous dis de me lâcher.

Il s’exécuta sans un mot, toujours à genoux près de la jeune femme, levant les bras en signe de soumission et pour montrer qu’il n’avait aucune intention agressive.

Eleonorah rampa sur le côté pour se dégager et se releva d’un bond. Elle n’avait pas reconnu Guilhem qui gardait la tête penchée, ses longs cheveux lui couvrant une partie du visage.

- Je vois que tu es en pleine forme malgré les apparences!

- Comment osez-vous me tutoyer? dit-elle en faisant un pas en avant vers lui, le menaçant toujours de son poignard.

Guilhem retrouva dans cette réplique la morgue de sa jeune amie qui n’avait peur de rien et qui avait toujours tenu tête à tout le monde.

- Elo, c’est moi, Guilhem, dit-il en relevant la tête et en tournant son regard vers elle.

Prise de stupeur, la jeune femme lâcha son arme qui tomba avec un bruit sourd sur le sol de terre battue et balbutia :

- Mais, mais que fais-tu ici si loin de chez toi?

La réponse de Guilhem fut noyée dans les cris de la foule venant de la rue; Eleonorah tourna alors la tête vers les clameurs.

- Et toi, veux-tu bien me dire pourquoi le cheval a pris peur en sentant ta présence? Et pourquoi…

- Chut! Tais-toi, veux-tu! J’essaie de d’entendre quelque chose!

Guilhem se demanda comment elle pouvait entendre quoi que ce soit avec le brouhaha qui leur parvenait de l’extérieur. Les yeux mi-clos, immobile, Eleonorah se concentrait sur les cris et les bruits indistincts leur parvenant. Guilhem, si habile à cela en temps normal, était un peu perdu dans un environnement urbain si peu adapté à son mode de vie et à ses habitudes.

- Place, faites place, dégagez!

- La garde, elle arrive.

- C’est pour ça les cris de la foule?

- On voit bien que tu ne les connais pas! Si tu ne te pousses pas assez vite, tant pis pour toi, je te laisse imaginer ce qui peut arriver. Viens, suis-moi, vite!

La jeune femme entraîna son ami au fond du bâtiment dans lequel ils se trouvaient. Guilhem se rendit compte seulement maintenant qu’ils étaient dans un entrepôt d’un négociant en bois. L’influence de l’intendant se notait une fois de plus, l’entrepôt conçu pour recevoir quantité de biens n’était rempli qu’à un quart de sa capacité et des bottes de foin étaient entreposées ici et là, détail curieux que cette association de marchandises si dissemblables.

- Elo, mais que cherches-tu, pourquoi cette hâte?

- Je ne veux pas qu’ils me trouvent, c’est pour moi qu’ils sont ici. Tiens, restons-ici.

Elle entraîna Guilhem derrière un empilement de caisses assez élevé pour les dissimuler.

- Donnes-moi la main et, quoi qu’il se passe, ne la lâche pas. Fais-moi confiance.

Le jeune homme fut surpris de la détermination qui émanait de son amie et hocha la tête en signe d’assentiment, sans prononcer un mot. Sortant de sa bourse attachée à sa ceinture une fiole en verre bleue, Eleonorah prononça quelques mots dans une langue inconnue du rôdeur et, aussitôt, il se sentit aspiré vers un puits sans fond avec une telle vitesse qu’il en perdit le souffle.

Désorienté par ce qu’il venait de vivre, allongé sur le sol, Guilhem hésita quelques secondes sur la conduite à tenir. Le corps qu’il sentit s’affaisser contre lui remit aussitôt les idées en place. Sa compagne, épuisée par le sort qu’elle venait de lancer, avait perdu connaissance. En jetant un coup d’œil autour d’eux, il vit qu’ils se trouvaient dans une pièce meublé et nota immédiatement la présence d’un lit, tout près d’eux, sur lequel il s’empressa d’allonger la jeune femme. Elle lui murmura que tout allait bien, qu’elle avait juste besoin d’un peu de repos. Rassuré sur son sort, il entreprit d’observer l’endroit dans lequel ils s’étaient retrouvés.

Sous ses pieds, un tapis moelleux occupait une bonne moitié de la pièce, l’odeur d’un feu brûlant dans l’âtre et le mobilier qui trônait dans la pièce lui indiqua qu’ils se trouvaient dans une noble maison. Il parvenait à saisir de légers sons qui venaient de l’autre côté de l’épaisse porte en bois, mais ils étaient trop indistincts pour lui permettre de comprendre quelque chose.

Ne pouvant déterminer avec plus d’exactitude où se situait leur refuge, il ne poussa pas très loin son exploration par prudence et se contenta de détailler la chambre qui était de taille modeste mais confortable.

De forme rectangulaire, avec une cheminée sur le mur faisant face à la fenêtre, la chambre avait pour tout mobilier : le lit, une table recouverte de livres et de manuscrits qui semblait être un bureau, une chaise capitonnée, et un fauteuil près du lit. La fenêtre pourvue d’épais carreaux de couleurs vives faisait penser à un vitrail d’église et ce détail étonna Guilhem.

En face du lit, sur le mur qui séparait la fenêtre de la cheminée, le jeune homme nota une épaisse tenture qui couvrait pratiquement toute la longueur du mur. C’était une pratique couramment établie dans les grandes demeures d’étendre des tentures et autres tapisseries dans les pièces d’habitation afin de les isoler du froid des murailles. Mais une légère odeur persistante qu’il connaissait bien, lui fit déplacer légèrement le tissu pour voir ce qui se trouvait derrière.

- Je vois que tu as découvert ma cachette.

Il se retourna et vit Eleonorah assise au bord du lit avec un petit sourire las.

- Ce n’est pas bien difficile, l’odeur m’a guidé.

- Que penses-tu de ma collection, toi qui es fin connaisseur?

La tenture toujours en main, Guilhem se tourna à nouveau vers le mur et commença à détailler les pots qui s’alignaient sur les étagères, méticuleusement étiquetés et classifiés.

- Tu disposes d’herbes et de plantes rarissimes, où te les as-tu procurées?

- Est-ce que je peux t’expliquer cela une autre fois? Je comprends ta curiosité en tant que rôdeur pour ma collection mais ce serait trop long de te raconter cela maintenant. Passons plutôt à ce qui nous occupe et dis-moi ce que tu faisais dans le quartier des marchands?

- Et toi, vas-tu me dire où nous sommes pour commencer et, surtout, ce que tu faisais sur ce toit? Et je ne parle pas du sort que tu as lancé pour nous amener ici! Mais que se passe-t-il?

- Que de questions, que de questions… Les réponses viendront mais, avant tout, je me dois te dire ce qui va se passer d’ici la fin de la semaine. D’ici quatre ou cinq jours, je ne sais pas encore la date exacte, le Grand Rassemblement va débuter. Tous les 50 ans, depuis la fin des Guerres et l’abolition officielle de toute forme de magie, les principales cités du territoire se réunissent pour décider si cette interdiction doit perdurer, te souviens-tu?

- Oui, je me souviens, mon père nous avait raconté un Rassemblement une fois, non?

- En effet, il avait pris part au précédent, tu as une bonne mémoire de ses récits.

[À suivre...]

 

Adeline Jérôme
septembre 2008


*Source de l'image (enluminure): Barthélemy l'Anglais, Le Livre des propriétés des choses, Anjou (France), circa XVe siècle (105 X 90 mm). Bibiothèque nationale de France, cote BNF, FR 136, adresse URL: http://www.bnf.fr/enluminures/manuscrits/man8/i4_0050.htm (consulté le 1er septembre 2008)
 


 
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