une nouvelle d'Adysone
Encore une nuit passée dans ce trou à rat. Quand je dis "trou à rat", ce n'est pas vraiment une métaphore. Ah! Mais vous ne savez pas de quoi je parle... J'oubliais, vous ne savez rien. Je vais vous expliquer ce qui s'est passé. Depuis quelques jours, peut-être quelques semaines, voire même quelques mois - j'ai perdu toute notion de temps -, je suis enfermé dans une petite pièce. Elle est très basse; je ne peux pas m'y tenir debout malgré mon modeste mètre soixante-dix. Il fait très sombre et assez humide ici, on dirait un sous-sol mal éclairé, poussiéreux, où règne une odeur nauséabonde. Comment suis-je arrivé ici? Je ne le sais pas vraiment. Je ne me souviens pas de grand-chose, en fait. Je crois qu'on m'a enlevé, mais dans quel but? Quelqu'un me garde en vie, mais m'a ôté toute liberté puisque j'ai un pied attaché au mur, à l'aide d'une chaîne à gros maillons, semblable à celles qui liaient les prisonniers à leur boulet. Sauf que pour moi, le boulet, c'est le mur. Je peux donc me tenir au maximum à un mètre de celui-ci.
J'entends du bruit. Est-ce que mon kidnappeur m'amène mon repas hebdomadaire? La porte s'ouvre rapidement. Un homme entre, suivi de deux autres, mais l'un d'eux m'a l'air groggy. Je devine qu'une nouvelle victime va venir passer quelques temps avec moi. Peut-être sa vie, tiens! Tout comme je sens que je vais mourir ici. Il est solidement attaché lui aussi. Il dort. Les deux autres sont repartis, mais ils ont eu la gentillesse de lui laisser un verre d'eau et un bol de nourriture. On dirait de la viande. Ça me fait penser que je n'ai pas mangé depuis longtemps. Malheureusement, le plat est trop loin de moi, je ne pourrai pas l'attraper. Il est donc destiné à mon colocataire. Je vois quelque chose de presque réjouissant. La chaîne qui me tenait le pied n'est plus à mon pied. Elle erre à terre, avec son "bracelet de cheville" ouvert! Je suis libre… Libre dans la limite de cette pièce, qui est sans doute fermée à clef. Malgré ma liberté, je lui laisse son repas. Je me suis habitué à ce vide qui remplit mon estomac depuis tout ce temps…
J'attends patiemment que mon voisin de cellule se réveille. Il est tout ce qu'il y a de plus ordinaire, un peu comme moi: il est brun, mince, un peu plus grand, vêtu d'une chemise blanche toute simple, d'un pantalon en jean et de chaussures citadines qui n'ont pas été cirées depuis plusieurs semaines à mon avis. Une petite pierre brille discrètement sur le lobe de son oreille gauche qui est vite cachée par une main. La sienne, d'ailleurs. Il se réveille enfin. Il se tient la tête, il semble avoir mal. En effet, je découvre quelques bleus sur son visage, et l'un de ses yeux est enflé. Il regarde à droite, à gauche et en haut, pour finir par jeter un regard à son pied, solidement attaché à la cloison qui ne pourra lui servir que de dossier dorénavant. Il s'assied contre ce mur glauque, place sa tête entre les genoux, et réfléchit. Ou peut-être qu'il pleure. J'aimerais l'aider, lui parler, mais l'observer me fascine. Mais est-ce l'observer qui me captive ou est-ce le fait de le voir souffrir? Un peu des deux… Vous me pensez sadique? Je crois que vous n'avez pas tort. Je crois que la faim et la solitude, ça m'a fait changer.
Il a faim. C'est normal, ça fait maintenant deux jours qu'il se morfond. Il a même très faim. Il mange le morceau de viande à une vitesse fulgurante. Ça me fait sourire. Je sais que, dans quelques temps, il va essayer de se libérer, il va crier, pleurer, craquer, puis accepter. Telles sont les étapes de ce cauchemar par lesquelles je suis passé. Il a repris des forces, il commence à s'énerver après sa chaîne. Il tire, il tape, il frotte. Les maillons ne s'usent pas un brin. Il a compris, il arrête. Vous n'imaginez pas à quel point c'est drôle d'assister à la perte de raison de quelqu'un. Voici peut-être cinq jours qu'il est arrivé, rien n'a changé. Il est toujours là, à pousser des cris plus forts les uns que les autres. Je ressens toute sa panique, toute sa peur, sa colère. Si vous l'entendiez, c'est délicieux. Il se met enfin à pleurer, mais à ma grande déception, seulement une heure ou deux. Il finit par gratter les murs, et il se décide à me parler:
- J'en ai marre ! Je ne veux pas rester ici ! À l'aide!
- Désolé mon vieux, je lui répond.
- Je vous en prie, aidez-moi, supplie-t-il!
Il ne me regarde pas dans les yeux. Lui ferai-je peur? Je lui dis alors que si j'avais pu l'aider, je me serais sorti de là depuis longtemps, puis le silence règne à nouveau. La porte s'ouvre encore. Ce sont les responsables de son état qui lui apportent un nouveau bol de viande et un verre d'eau. Il était temps, je le sentais faiblir, le nouveau. Il se jette sur son verre d'eau, le bois d'un trait. Et moi? Tu m'oublies? Il ne me propose même pas une gorgée. Pas plus d'ailleurs qu'une bouchée de son repas. Ça ne fait rien. Je me sens étrange. Je crois que je suis arrivé à un tel point que je n'ai plus besoin de manger ni de boire, comme un sage du Tibet ou de je ne sais où. Je le laisse donc à nouveau s'alimenter sans le déranger. Tout d'un coup, il se met à tousser, il devient bleu, rouge, violet, recrache quelque chose, mais trop tard, il est à terre, les yeux grands ouverts, comme s'il était surpris, ou effrayé, et ne respire plus. Je vais prendre connaissance du "quelque chose" qu'il a régurgité. Cet anneau doré m'a tout l'air d'être une bague, qui, j'ai l'impression, ne m'est pas inconnue. Ça y est! Je me souviens! Je suis marié! Ou alors je l'étais. Ma mémoire repart à nouveau. J'ai même oublié mon nom. Revenons à cette alliance. Que fait-elle par terre alors que je l'ai encore au doigt? Pendant mes songes, un homme pénètre dans la pièce. C'est inexorablement l'un des deux sadiques, qui paraît surpris:
- Merde, il aura pas tenu longtemps celui-là!
Il repart rapidement, en laissant la porte ouverte. Je l'entends appeler son ami, puis ils reviennent tous les deux, juste pour emmener le cadavre. Ils ricanent :
- Le prochain mourra pas de faim!
La porte est toujours ouverte. M'ont-ils oublié? Je réfléchis un court instant et décide de tenter ma chance. Je sors prudemment et me retrouve dans un couloir étroit et obscur. Il est faiblement éclairé par une ampoule protégée derrière une grille, un peu comme dans les égouts. C'est effrayant. Je perçois des bruits de pas, ils arrivent, je les vois, j'angoisse, je ne peux pas me cacher, vite, il faut que je trouve une solution! Je n'ai pas le temps d'agir qu'ils passent devant moi sans même me regarder. Je ne comprends pas. Je cours en essayant de faire le minimum de bruit. Je surveille mes arrières pour voir s'ils ne me poursuivent pas. Je ne suis pas sportif du tout, pourtant je ne suis pas essoufflé, mais quelque chose d'encore plus étrange me fait m'arrêter. Le sol est inondé mais aucune vague ne se dessine sur l'eau, comme si je n'y étais pas passé. Je réalise que… Je peux partir.
Adysone
octobre 2007