une critique d'Allan Erwan Berger
Je voudrais dans ce présent billet vous entretenir de l'eros
et de l'influence terrible de ses décrets dans la conduite d'une
existence. À travers trois œuvres magistrales que nous a données
le cinéma d'animation japonais, nous verrons trois jeunes filles,
soumises à la flamme du dieu, se construire, se retrouver, ou se
consumer. Devant les promesses de l'avenir, les exigences de la jeunesse
auront certes été tenues, mais les gains à long terme
seront diablement différents. Voici trois destins façonnés
par un « oui » qui est une impulsion.

Années 90 du siècle dernier, dans les faubourgs de Tokyo. Shizuku est une enfant de la clase moyenne inférieure. Dans sa famille, tout le monde travaille, et tout le monde aide. Une des grandes particularités de cette jeune adolescente est la richesse de sa vie intérieure : elle dévore les livres. En outre, elle a travaillé à la traduction en japonais d'une chanson américaine, Take me Home, Country Roads, pour une chorale de son lycée, et en a aussi conçu un pastiche en anglais, Concrete road, qui dénonce la perte d'enchantement des pays dévorés par la banlieue. Comme si cela ne suffisait pas, Shizuku, harcelée d'une insatisfaction torride, en décidant d'écrire son premier roman, mettra bientôt en danger sa scolarité. La réaction de ses parents sera magnifique : ils assumeront l'appétit intellectuel de leur fille, qui se met à elle-même la barre très haut. Cette famille n'est assurément pas morne, qui fait une aussi belle confiance à ses enfants.
Un
chat malin va précipiter le destin. En le suivant jusqu'au lieu
où tout bascule, et où la vie trouve à s'alimenter,
Shizuku va commencer, sous le regard de plus en plus amical du garçon
Seiji qui a ses entrées dans cet endroit magique, à comprendre
qui elle est, et à faire confiance à sa volonté.
Ici commence la leçon pour la jeune fille : la présence de l'Art, et des rêves avec lesquels celui-ci danse, pousse une âme bien faite à l'accomplissement de soi et à la floraison. C'est ainsi que Shizuku va commencer à tendre l'oreille à ce qui, au fond de son cœur, chuchote. Le film prend à cet instant la forme d'une initiation, qui débute par un long silence méditatif devant une petite statue. Dès ce moment tout va converger, et Shizuku, gavée de belles nourritures, va travailler à sa propre construction.
À 01:00:00 se clôt la première partie du film ; Shizuku s'est posée la question de son avenir. Dorénavant, elle élaborera sa réponse. Portée par son amour naissant pour le merveilleux Seiji, amour qui l'éclairera comme un phare et l'aidera à traverser courageusement sa métamorphose, elle entre en chrysalide.
Mimi wo sumaseba a été adapté et réalisé en 1995 par le regretté monsieur Kondô, qui a aussi participé au film qui suit. Certes on retrouve ici toute la patte, toute la belle et bonne griffe des studios Ghibli, et celle de Miyazaki Hayao qui s'est beaucoup impliqué dans la scénarisation de cet animé ; mais c'est l'influence de Kondô qui donne à l'histoire toute sa densité émotionnelle. Kondô, qui travaille sur l'expression des sentiments, permet toujours à ses personnages de se consolider, ou de se trouver : voyez Kiki's delivery service. Jamais nous ne sortons d'une création de Kondô Yoshifumi autrement que ragaillardis. Voilà en quoi ses films forment la jeunesse. Que n'aurait-on pas eu de cet esprit bienveillant, pressenti pour reprendre la direction de Ghibli, s'il n'était pas mort prématurément en 1998, forçant Myazaki le père à revenir aux commandes de ce qui est à mon avis une des structures majeures de production de la culture mondiale de ce début de siècle.
La musique est du compositeur Yuuji Nomi qui, fidèle à l'esprit Ghibli, œuvre dans le but de rajouter du sens, et non pas uniquement de l'intensité. C'est aussi une de ces caractéristiques qui font des histoires de la bande à Miyazaki des moments enrichissants, et non épuisants, contrairement à l'ordinaire merdasse hollywoodienne ou la musique n'est qu'un pitoyable exhausteur de sentiments primaires, tout juste bon à vous dire quand être triste (goutelettes de petit piano exécrable), ou quand être joyeux parce que les bons ont gagné et les méchants ont perdu (fanfare trépidante et décervelée). Gloire au studio Ghibli ! Ne plus être pris pour des imbéciles, ça décrasse.

Année 1982. Mademoiselle Okajima Taeko, célibataire et journaliste à Tokyo, s'offre des vacances à la campagne dans la famille de son beau-frère. Dans ses bagages, elle emporte une étonnante passagère clandestine, qui peu à peu interviendra dans sa vie jusqu'à exiger non seulement d'être entendue mais aussi d'être écoutée : Taeko elle-même, petite fille de 1966. Goutte à goutte, durant le voyage, les souvenirs inopinément referont surface, et l'un après l'autre dévieront la jeune dame hors de son ordinaire. Pour la première fois de sa vie, Taeko va devoir prendre une vraie décision sur son avenir, après avoir porté un jugement sur le sens de son existence ; il lui faudra tout le film pour y parvenir. C'est quand même plutôt rapide.
Contrairement
à Shizuku qui aura eu la chance de s'épanouir dans une famille
plutôt ouverte des années 90, Taeko a passé une enfance
dans un milieu bien plus traditionnel, dont on peut avoir de bons aperçus
grâce aux films d'Ozu, qui prennent place dans les années
50. Y règnent un ensemble de règles qui n'auront bientôt
plus cours, qui définissent non seulement la distinction
honnête de la petite bourgeoisie moralement propre, mais aussi un
sens du convenable qui impose sa loi jusqu'au cœur de la famille.
C'est ici une façon d'être que le film ne prétend
pas démolir, car elle a de belles vertus, mais dont il pointe un
défaut, qui est, sous le vocable de « modération »,
l'extinction des élans, surtout chez les enfants les plus
enthousiastes, les plus vivants. Or Taeko fut à la fois extrêmement
vivante et toujours soucieuse de faire plaisir à ses parents ;
et ceci de façon bien plus prononcée que chez ses sœurs,
qui n'auront donc pas ses blocages. Le souvenir montre en conséquence
qu'elle aborda sa puberté avec des sentiments plus que mitigés,
qui embrouillèrent son caractère : elle n'était
pas assez insensible pour ne pas souffrir des injonctions contradictoires
entre l'extérieur contraignant et l'intérieur qui pousse,
et pas assez engourdie pour ne pas exprimer cette souffrance. Voilà,
du reste, qui est heureux, car ainsi rien n'aura été trop
profondément refoulé.
L'arrivée à la campagne est une pure libération. Tout se défait, tout se désentortille. Taeko euphorique est soumise à un puissant processus de révélation, qui n'aurait certes pu avoir l'efficacité dont il va faire preuve sans cet appel venu du passé, mais sans lequel la jeune dame serait repartie à Tokyo avec seulement des regrets, et de vagues désirs qui l'auraient rendue encore plus insatisfaite, et plus consciente d'être malheureuse, en train de rater sa vie. Je m'arrête ici, en vous demandant seulement de bien regarder tout le générique.
Omohide poroporo a été adapté du shojo manga (manga pour jeunes filles) d'Okamato & Tone, qui raconte, sur un mode nostalgique, une collection de souvenirs d'enfance datés de l'année 1966. Takahata Isao, qui réalise le long-métrage en 1991, rebondit sur cette nostalgie – laquelle aurait, paraît-il, déteint jusque sur le quotidien de cette génération devenue adulte – pour en exprimer le côté doucement toxique. Ainsi, toute l'histoire de Taeko, jeune dame qui part en vacances et y découvre un amour possible, est-elle un rajout de Takahata.
C'est lui qui invente l'évasion de Taeko, son demi-tour en forme de sauvetage. Le rôle du secouriste est assuré par le personnage de la campagne, qui est extraordinairement séduisante, traditionnelle en diable, aussi puissante – et manipulant les mêmes registres émotionnels – que l'enfance dont cette demoiselle a tant le désir de solder le compte. C'est ici sauter d'un rêve dans un autre, évidemment, mais avec l'avantage certain que ce nouveau rêve est actuel, tourné vers l'avenir, et plein d'entrain : l'enthousiasme et la vie y sont permis, et encouragés. Il y a donc un net enrichissement de l'histoire, entre le manga et l'animé.
La musique est épatante. Elle fournit des informations d'une richesse et d'une densité stupéfiantes. Pianos de Hoshi Katsu, chants traditionnels japonais, italiens et hongrois, petit flutiau qu'on sent manipulé par le dieu Pan lui-même : l'ensemble vous mettra la tête à l'envers et le cœur à l'endroit.

Plongeons encore plus profondément dans le passé. Voici que le Japon est aux mains du fascisme. Les enfants de cette époque vont déguster salement. Fujiwara Chiyoko est adolescente. Il va lui arriver une chose qui dominera toute sa vie, jusqu'à sa mort inclusivement.
Dès la première minute le ton est donné : inquiétant, nostalgique, compliqué, émouvant, imbriqué. Cafardeux, attendrissant. La mise en condition est immédiate. On en aura besoin, car si Millenium actress est un film qui va droit, l'histoire qu'il raconte est émotionnellement difficile à encaisser.
Le
public ciblé est 100% japonais, aussi est-il nécessaire
d'apporter ici quelques éclaircissements sur trois éléments
du vocabulaire employé : le bambou est un symbole de longévité ;
un tunnel fait passer d'un monde à l'autre ; les grues sont
des oiseaux qui vivent mille ans. Mademoiselle Fujiwara, ancienne actrice
de cinéma qui vit retirée dans une forêt de bambous,
séparée du monde ordinaire par un tunnel, et dont toute
la vie aura été placée sous le signe de la grue,
a mené une singulière existence, et ne saurait la terminer
comme tout un chacun. Pour les besoins d'un documentaire, un journaliste
et son cameraman viennent l'interroger ; ils ne savent pas
dans quoi ils ont mis les pieds, mais moi je peux bien vous le dire :
ils ont sauté dans le cinéma tout entier, avec ses magies
roses et noires. Alors oui la terre peut bien trembler : personne
ne sortira le poil sec de ce qui va maintenant se passer sur les différents
écrans de cette aventure tourbillonnante, histoire d'une quête
qui durera la moitié d'une vie, mise en image en utilisant le matériau
de tous les films dans lesquels aura joué cette malheureuse.
Jeune adolescente, Fujiwara Chiyoko fait une rencontre extrêmement romantique et porteuse d'espoir, qui la comble, la rend amoureuse, lui donne un but, et l'oriente en conséquence. La voici aimantée. Dorénavant, elle utilisera toutes ses forces, elle exploitera toutes ses ressources, elle se servira de tous les rebondissements de sa destinée, pour tenter de rejoindre celui qui, un si court instant jadis, lui a tant donné qu'elle ne sait plus comment vivre loin de lui. Cette histoire est celle d'une volonté qui se dresse contre tout, pour gagner ce qui constamment lui échappe.
L'acmé se situe autour de la soixante-dixième / septantième minute. Avant ce moment, mademoiselle Fujiwara subit son destin, courant à la poursuite du fantôme qui hante son cœur ; et ce destin dont elle se mange un à un tous les sales coups, elle le combat en même temps, refusant encore et encore de se déclarer vaincue. Pendant trente ans elle galopera sur les traces de son amour. Puis vient l'acmé. Après ce moment, Fujiwara Chiyoko se réveille : elle comprend qu'elle n'est plus une jeune fille, et que sa beauté appartient désormais au passé. Alors elle consent à lâcher prise ; plus de recherches effrénées, brûlantes d'amour frustré, mais aussi plus de films : elle se retranche du monde. Bambous, tunnel, solitude assumée. Puis débarque ce journaliste. Sa visite va la replonger dans l'ancien temps, dans cette maudite éternité de poursuites. Des explications seront données, des blessures vont se rouvrir, et la chasse terrible va recommencer.
Car oui il s'agit bien d'une chasse, de l'espèce maléfique des chasses à courre. La proie galope comme une folle, poursuivie, harcelée, cherchant son salut derrière l'horizon. Le maître de chasse, ici, est un personnage bien mystérieux.
André Genest, de Montréal, a vu le film et voici ce qu'il en pense : « J'ai touvé Millenium Actress chez mon club video et l'ai écouté hier soir. J'ai trouvé cela excellent, mais extrêmement chargé, émotionnellement autant que cinématographiquement. C'est la mise en scène de l'amour comme pulsion incessante, millénaire, qui chevauche et s'épuise sans fin dans toutes les époques, comme l'illustre le déroulement (frénétique) du film lui-même. C'est la mise en scène d'une malédiction. Je trouve que le texte ci-dessus a une approche très réaliste. Ma lecture est plus métaphysique. Ce film pose une question morale, celle de la damnation de soi-même. Et il me semble abandonner la question de la rédemption. Si tu as la chance de mettre la main sur lui, n'hésite pas. »
Sennen Joyu a été réalisé par feu Kon Satoshi, le créateur de Perfect Blue et de Paprika, pour le compte du studio Madhouse. Cet homme ne savait pas se contenter de narrations directes : les trois films que je viens de citer ont en commun d'être copieusement entrelacés d'illusions dont la première caractéristique est à chaque fois de peser très lourdement dans le destin, d'y peser bien plus par exemple que les événements issus de la réalité. Dans le cas de mademoiselle Fujiwara, il est encore plus difficile de faire le tri entre ce qui est réel et ce qui est irréel, puisque c'est à travers ses yeux à elle que nous voyons, et à travers son récit à elle que nous interprétons ce que nos yeux voient... Sauf que ! Ce ne peut pas être aussi simple : s'y rajoutent les points de vue du journaliste et du cameraman.
La musique de Hirasawa Susumu est diabolique, infernale, sans pitié. On y distingue trois thèmes : le contact amoureux, le danger, la poursuite. Elle exprime tout ce qui ne peut pas être montré par l'image. Comme l'a dit récemment Yannis Kokkos par ici, « souvent, ce qui est le plus important, c'est ce qu'on ne voit pas ». Le travail de monsieur Kon est de nous épuiser, comme s'épuise cette pauvre jeune fille victime de la pire de toutes les malédictions possibles.
Malgré quelques défauts, dont d'étranges irruptions d'un humour un peu grotesque sensé nous détendre, ce film est beau. On y songera longtemps, sans toutefois véritablement trouver ce qu'il faudrait en penser ; car c'est un film ouvert, aussi ouvert que sa fin inoubliable.
Deux héroïnes auront ici accepté de se faire chrysalides. L'une, Shizuku, par une suite naturelle d'événements bienfaisants ; l'autre, Taeko, avec un fort retard mais sans conséquences irréparables, car profitant d'une séance de rattrapage qu'elle se sera elle-même programmée, son inconscient n'étant pas si inerte que ça. Reste le cas de Chiyoko, qui passe instantanément de l'état d'enfant à celui de femme, mais femme incomplétée, femme mal finie, qui trouvera cependant sa raison d'être dans cet état sans équilibre.
Allan Erwan Berger
Mai 2011
Les illustrations sont tirées des sites officiels de ces trois animés.