un récit d'Allan Erwan Berger

Les histoires se suivent et s'entassent, improbable monticule. Il est temps de faire une pause, de boire un coup et de casser la croûte.
Il faisait bon près de la cheminée. Si bon que l'âme, dans les fauteuils avancés près de l'âtre, se pelotonnait comme un chat, bien au chaud dans les splendeurs de l'amitié libre au cœur de la nuit. Les alcools défilaient à la lumière des flammes, étoilant dans les verres de somptueux vitraux : rouges presque noirs des fruits de la forêt, qu'allumaient soudain par transparence les éclats d'une torchère sifflant à l'extrémité d'une bûche ; ors ambrés des vieux raisins vendangés juste sous le nez de l'hiver, qui en avaient ramené des crépuscules dont la gloire semble ouvrir une fenêtre aveuglante sur l'immortalité ; poires et mirabelles, diamants de la plus belle eau, nerveuses, puissantes comme des piments, et tout aussi expressives derrière leur façade incendiaire, qui révélaient en bouche des explosions d'un luxe si olympien que d'un seul coup le buveur se redressait, émerveillé, les poumons vaporisés sous la violence et la richesse des arômes.
Très bien occupés à picoler toutes ces splendeurs, les deux compères en plein lyrisme dérivaient au-dessus du monde ordinaire. Ils baignaient dans une haute euphorie teintée de sérénité et d'élégance, au ras exact de l'ivresse, à ce niveau si difficile à tenir de clarté sans contrainte où, se faisant poète évidemment, le convive domine tous les gouffres, et file comme une flèche droit au mot qu'il cherche. Ainsi tournaient leurs heures, tandis qu'ils se lançaient l'un à l'autre des histoires de bêtes.
Cependant, l'honnêteté oblige à dire que, le temps passant, les discours déclinèrent de plus en plus. D'abord cela devint romantique, cheveux au vent, la poitrine offerte aux intempéries, ne craignant personne ; puis on se durcit, chacun enchérissant sur l'autre en barbarie rustique, en rugosité noueuse, en terre, en boue, en muscles, en sueurs diverses. Enfin, de bestiales et sentant le bouc, ces vastes fariboles devinrent bêtes tout court, et s'orientèrent bien naturellement vers le cul, les fesses, les nichons, et tout ce qui s'en approche – ce qui en soi n'est pas inintéressant, mais lorsqu'on est bourré, c'est vite monotone ; autant regarder la télé.
Nos deux pochetrons, qui avaient oublié depuis longtemps les nobles préceptes qu'ils avaient prétendu vouloir observer en buvant, étaient maintenant à peine en état d'articuler une phrase. Dans un ultime instant de clairvoyance, ils convinrent qu'ils devaient avoir dérapé quelque part et, puisqu'ils se trouvaient désormais dans l'impossibilité de se concentrer pour mener l'enquête, virilement ils décidèrent d'aller se coucher. Le soleil, qui se levait à ce moment-là, s'offrit à leur éclairer le chemin. Mais ces deux imbéciles, qui avaient émis le vœu d'aller pisser dans la nature, s'y perdirent si complètement au bout seulement de cinquante mètres, qu'ils durent s'endormir au pied d'un chêne, loin de tout édredon moelleux. Sept heures plus tard, une pluie les réveillait goutte à goutte.
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Quand le cuisinier ouvrit un œil, il vit devant lui un tronc ; des perles d'eau luisaient doucement sur les mousses de son écorce. Il s'assit, regarda le monde tournoyer, gémit et fourragea dans ses souvenirs. Il ne trouva rien qui pût expliquer sa présence en ces lieux humides.
Un beuglement indigné le fit sursauter. À sa droite, émergeant d'une masse de feuille mortes, un golem remuait ses membres et insultait l'univers dans un patois farci de mots épouvantables.
« J'ai de l'eau dans l' œil ! râla le monstre.
— De l'eau ? Ça c'est un scandale.
— Je suis bien à plaindre.
— Voilà qui mérite vengeance ! D'ailleurs, c'est l'heure de l'apéro. N'as-tu pas faim ?
— Non !
— Donc c'est l'heure de boire pour avoir faim. Je vois que la maison n'est pas loin, je vais nous préparer un panier. Va m'attendre au bord de l'étang, sur le ponton. »
Et le cuisinier, soiffard inextinguible, s'en fut d'un pas incertain préparer la collation. Son invité se mit debout en se retenant aux branches et s'ébranla, avec des prudences de femme enceinte au milieu des meubles, en direction de l'étang dont on devinait, à travers les troncs, dans les lointains de la pente, l'étendue mate et pâle.
En chemin, il eut une terreur. Alors qu'il avançait au fond de la combe, quelque chose bondit sur sa gauche, dans la pénombre. C'était une bête grande comme un chien, peut-être plus encore, et luisante, anthracite. Les houx arborescents qui pullulaient à cet endroit empêchaient de bien voir l'être qui galopait derrière, sur une voie parallèle à celle de l'homme. Tantôt ça sautait haut par-dessus un buisson, tantôt ça fonçait à travers un fourré, faisant craquer les branches ; aux fondrières, on entendait le bruit de grandes éclaboussures. Cela dura dix secondes, puis le silence revint.
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La bruine qui tombait, douce et silencieuse, sur l'eau de l'étang, y allumait des vagues scintillantes d'étincelles. Passant devant le fond vert sombre des bois de l'autre rive, chaque goutte, prise individuellement, suivait un destin particulier ; sa trajectoire n'était pas uniforme, de petits courants d'air la faisant spiraler de-ci de-là au gré de ce qui, de loin, pouvait alors passer pour une suite d'appétits. Imaginez une vache sur un sentier, qui broute à gauche, et puis à droite, selon les gourmandises qui s'offrent à sa vue. Les gouttes, ici, avaient le même comportement apparent. La métaphore était immédiate : « Notre liberté n'est souvent que celle de la goutte, que des forces infiniment plus puissantes qu'elle attirent ou repoussent. Notre volonté n'est probablement qu'un acquiescement à diverses sollicitations dont on n'a aucune conscience. » Après cet accès de haute philosophie, l'invité s'assit sur le bois humide du ponton, les jambes pendant au-dessus de l'eau. Ses fesses furent tout de suite mouillées, mais il vit alors quelque chose de si impressionnant, dans les draperies scintillantes qui déferlaient à la surface de l'étang, qu'il en oublia instantanément cette gêne.
Car, reprenant une goutte au hasard, il l'avait suivie jusqu'à sa fin, une explosion brève et parfaitement inaudible. Une vie, tout de suite soufflée. Alors, élargissant son attention, il embrassa de son regard les millions de petites existences qui tombaient devant lui, et il en resta le souffle coupé : toutes ces morts, à chaque seconde ! À la surface, les vagues d'étincelles se succédaient, moirages magnifiques, sinistres extinctions de masse.
À cet instant, un météore bleu électrique fila de gauche à droite, au ras de l'eau. Il prit un virage et fila vers le ponton le temps d'un battement de cils puis vira encore et accéléra, petite boule floue d'un marron roux, vers les fourrés d'où il avait giclé. Un autre suivit, roux lui aussi, de droite à gauche, et disparut rejoindre son compagnon. Deux martins-pêcheurs...
La bruine cessa, un tout petit vent tiède et parfumé se manifesta, un nuage endormi se retourna dans le ciel et laissa passer un peu de lumière. Les arbres s'allumèrent et le ponton se mit à chauffer. En dix minutes, les premières araignées d'eau se mirent à explorer l'étendue plane.
Il y eut un bruit sourd sur le ponton. « Et voilà le panier ! J'ai ramené nos lunettes de soleil, et aussi deux serviettes de bain. À table ! »
[À suivre...]
Allan Erwan Berger
Rennes, juillet 2011
Illustration : graminées au bord
d'un étang, en pays Gallo.
Collection particulière.