une nouvelle d'Allan Erwan Berger
« Kulhadd tad-demm u l-laham »
Terrible proverbe Maltais
I
Ça avait commencé en avril : un objet
s'était abattu sur le Golan, très gros et très
lourd. Ceci avait eu pour conséquence époustouflante de
faire cesser toutes les querelles dans la région. Remplis de
stupeur, les belligérants avaient contemplé sans trop
y croire la sombre fleur de poussières, de cendres et de fumées
qui s'épanouissait dans la stratosphère ; le phénomène
était suffisamment énorme pour que chacun se sentît,
à le regarder se déployer au-dessus de la terre des hommes,
minuscule, fragile, et terriblement mortel. En Syrie, en Jordanie, au
Liban, en Israël, partout sonnaient les sirènes à
l'alerte nucléaire. Les gens se jetaient sur leurs masques, se
ruaient dans les mosquées, les églises ; on exigeait
les pastilles d'iode. Chacun avait la sale impression d'être sur
le point de vivre les derniers jours du monde connu.
La plupart des religieux plongèrent dans leurs livres, rouleaux
et parchemins, pour tâcher d'interpréter ce signe qui les
dominait tous, comme une main prête à s'abattre. Mais d'abord,
qui accuser ?
Or, les caméras qui, au hasard d'une prise de vue, avaient visé
l'endroit où la chose était tombée au moment où
elle y tombait, montraient toutes que ce n'était pas une arme.
Dans les nuages, soudain, plouf, était apparu un grand rond ;
puis une trombe de vapeur aussi raide que le doigt de Dieu avait désigné
la terre, précédée d'un éclair fugace au
sein duquel on avait entr'aperçu une masse énorme, plus
grosse que n'importe quelle machine, et sphérique. Les images
montraient le trou dans les nuages, leur aspiration vers le sol, et,
suspendue dans le ciel à quelques millisecondes de l'impact,
une boule floue et noire suivie de son anneau de condensation, signe
d'une vitesse déraisonnable.
Alors sous le choc les montagnes avaient grommelé, et des tours,
des ponts s'étaient écroulés. Ensuite, il y avait
eu la fumée et sa colonne fantastique, et des incendies dans
un rayon de douze kilomètres autour du point zéro. Cinq
minutes plus tard à peine, les premiers chasseurs Israéliens
tournaient au-dessus du cratère, tandis que les gouvernements
de la région juraient sur tous les tons qu'ils n'y étaient
pour rien – avant même de savoir de quoi il retournait.
On s'avisa vite que cette chose ne pouvait pas être
naturelle. Un astéroïde de cette taille se fut précipité
à une vitesse telle que le Moyen-Orient dans son entier eût
été ravagé par sa chute. Trop lent pour être
une pierre, trop gros pour avoir été fabriqué sur
cette planète à l'insu de tous, qu'est-ce que ça
pouvait bien être ?
Les avions qui survolaient la zone apportèrent bientôt
la réponse : car ils voyaient, de toute évidence, un objet
de facture industrielle...
Puis un autre engin avait secoué Bornéo, un autre avait
creusé son nid en Australie près d'Alice Springs, un autre
encore dans le Transvaal. Et soudain ç'avait été
une nuée, une avalanche, sur tous les continents comme dans les
océans. À la fin mai, on comptait cent-quatre-vingt-dix
cratères. Des colonnes de vapeur montaient de toutes les mers,
les poussières teintaient le ciel de couleurs incendiées.
Des milliers de gens étaient morts.
Nous avions eu, nous aussi, notre impact. L'objet avait
disloqué la montagne au nord-est du port de commerce, et bousillé
toutes les antennes de communication qui étaient perchées
au sommet. Dans la ville, la plupart des rues étaient crevassées ;
l'eau, le gaz, l'électricité, les égouts s'échappaient
des fissures. Douze immeubles anciens s'étaient effondrés
sur la promenade du front de mer. Pratiquement toutes les tours du quartier
des affaires étaient entourées d'un talus de verre pilé,
saupoudré de morceaux de calendriers, cafetières, lampes,
téléphones, stores, fleurs en pot... Ce fut une mauvaise
journée pour les laveurs de carreaux ; beaucoup suivirent leurs
vitres.
Depuis, la chose gisait au fond de sa cuvette. C'était, ici comme
ailleurs, une sphère noircie, d'un mille de diamètre,
à l'aspect métallique, sans aucune couture, sans rivets,
sans joints ni opercules, sans évents ; juste une gorge sur l'équateur,
et des coups de gouge, des éraflures sans nombre, résultant
probablement d'une érosion subie au long du voyage.
Partout sur la Terre l'essaim inerte reposait, énigmatique, assiégé
de journalistes et de soldats. Il semblait être venu de la direction
de la Vierge.
Mais le 12 octobre, la sphère du Golan s'ouvrit.
Des centaines de trous ronds apparurent, larges comme des roues de voiture.
Les scientifiques et les militaires en virent sortir d'interminables
files de longs vers noirs qui plongèrent dans le sol et y disparurent.
Certains remontèrent à Beit Zaida, sur la rive nord du
Kinneret, où ils construisirent avec leurs corps une sorte de
dôme pourvu à la base de huit entrées tubulaires
qui auraient pu avaler des autocars. Ces vers-là séchèrent
et durcirent.
Les autres ne remontèrent pas. Ils avaient continué à
creuser leurs galeries dans les basaltes du Golan, et Dieu seul savait
où ils pouvaient être maintenant. Des études sismiques
furent entreprises ; elles montrèrent que les tunnels fourmillaient
autour du vaisseau, allant dans toutes les directions, d'abord avec
quelques sinuosités, puis, au bout généralement
de deux-cents mètres, filant tout droit le long d'un azimut.
On découvrit avec intérêt que la plupart des galeries
visaient des agglomérations ; un faisceau, en particulier, semblait
vouloir traverser le lac en direction de Tibériade. Un autre
se dirigeait vers Tyr, un troisième traçait gaillardement
sa route vers Amman. C'était un peu inquiétant, à
vrai dire, et les humains commencèrent à fuir.
En Australie, lorsque les vers sortirent de leur boule, ils partirent
presque tous vers Alice Springs. Les gens ne les attendirent pas. Une
sphère dans l'État de Washington divisa ses forces entre
l'Oregon et la Colombie Britannique ; là aussi, les grandes villes
de la région commencèrent à se vider. On estimait
que les vers progressaient à une vitesse comprise entre 5 et
18km/h, selon la nature des roches grignotées. Aucun tunnelier
n'aurait fait mieux. Ils avaient de sacrément bonnes dents. Que
voulaient-ils ?
II
Partout sur la planète, les cités proches des impacts se préparèrent à l'évacuation. Mais souvent c'était déjà trop tard : les vers réapparurent juste là où on les redoutait, alors que des milliers de personnes étaient encore coincées dans des embouteillages. À Tibériade, la moitié au moins de la population était toujours dans la ville lorsqu'ils émergèrent au tombeau de Maimonide, du côté des dames. Les caméras du monde entier, braquées sur la ville, enregistrèrent les images. Quand on vit ce que ces choses faisaient aux humains, toute la Galilée reflua en désordre vers la mer, et les armées se préparèrent à cogner fort.
Le 13 octobre à 17 heures, alors qu'il y avait
encore des survivants dans la cité, Tsahal reçut l'ordre
de pilonner Tibériade, et, pour la première fois de son
histoire, des Israéliens furent obligés de tuer des compatriotes
pour essayer de sauver le reste de la population ; car personne ne voulait
voir ces choses se répandre en surface et y semer la mort. Jusqu'où
? Jérusalem ? Impensable ! Tant qu'on suivait les vers à
la trace par leurs tunnels, on maîtrisait encore un peu le futur,
mais avec ces monstres lâchés une fois dans la campagne,
c'était fini.
Aussi Tibériade fut-elle condamnée. Ce fut une épreuve
affreuse : nulle part, dans aucun livre, on n'avait rapporté
une telle infamie ; jamais Israël n'avait dû se saigner à
ce point, en tout cas pas depuis les temps bibliques, qui sont pleins
de pieux massacres comme chacun sait.
Des missiles furent lancés sur le vaisseau, et ne lui firent
rien de plus que de nouvelles égratignures. Il ne répondit
seulement pas. L'armée tira des obus sur le dôme de Beit
Zaida, sans effet durable sur l'architecture dudit, mais quelques vers
vinrent trouver les assaillants et leur firent passer l'envie de recommencer.
Impossible, évidemment, d'utiliser l'arme nucléaire ;
trop de monde partout, trop d'États, trop de tout. Quand la planète
vit ce qui se passait là-bas, elle devint quelque peu silencieuse
et pensive. Que faire, où aller ? Comment se défendre,
bon sang de bon Dieu ? Mais Dieu, qui règne dans les cieux et
qui voit tout depuis là-haut, ne répondit pas.
Sur notre île, une seule piste de l'aéroport
avait été remise en état après le séisme
de l'atterrissage. Or, nous étions quatre-vingt-mille habitants,
avec un seul port d'envergure. Trois ferries assuraient une liaison
quotidienne avec le continent. Ce n'était pas assez. On nous
réserva quinze longs-courriers ; c'était misérable.
Le 13 octobre, date du massacre de Tibériade, tout ce qui flottait
fut réquisitionné, tandis que les avions tournaient sans
interruption ; mais le débit restait beaucoup trop faible. Et
voilà que le 15 au matin, alors que nous en étions toujours
à chercher comment fuir plus vite, la sphère qui nous
dominait lâcha ses troupes. Deux heures plus tard, dans un rayon
de vingt kilomètres autour du cratère, des milliers de
vers giclèrent du sol et commencèrent la chasse.
Dans la ville, ce fut un carnage. L'aéroport fut détruit.
Un avion ne put s'envoler, assailli de partout, et alla s'écraser
dans les vignes. Les autres furent tout simplement brisés en
plusieurs morceaux, et vidés de leur chair.
Ils bondissaient du sol juste sous nos pieds, quinze,
vingt qui sortaient du trou en un instant et se ruaient sur les gens,
en bouffaient huit chacun et puis s'en retournaient par les tunnels
jusqu'auprès du vaisseau, où, là aussi, ils avaient
construit un dôme.
C'étaient des grosses bêtes d'un noir cendré, larges
comme un tronc de platane, longues de six à huit mètres,
avec une bouche de lamproie et, sur chaque anneau, des milliers de poils
durs qui les propulsaient à une vitesse effarante sur les trottoirs.
Quand ils avaient fait le plein de nourriture, ils essoraient l'eau
de nos corps broyés et la vomissaient, puis allaient dévorer
quelqu'un d'autre s'il restait encore un peu de place dans leurs ventres.
Ils mangeaient toutes sortes de choses, jusqu'aux chiens, aux oiseaux
s'ils le pouvaient. Ils firent un ravage dans la conserverie de thon,
vidèrent le zoo, cassèrent tout sur les quais, et reniflèrent
aux portes des immeubles.
Plus personne ne songeait à fuir, les rues et les places étaient
beaucoup trop surveillées. Nous étions leur pâture,
et nous ne pouvions rien faire. Des gens, réfugiés dans
les étages élevés, scièrent les escaliers
et minèrent les cages des ascenseurs. Mais les vers trouvèrent
vingt moyens de grimper.
Les balles ne leur faisaient pas grand-chose ; les explosifs les blessaient
mais ils étaient si nombreux qu'on ne savait plus quoi inventer
pour les retenir. Ils étaient nos maîtres. Nous n'étions,
comme je l'ai dit, qu'une récolte.
Ça dura deux jours. Je n'étais toujours pas mort, mais
je savais devoir ma survie à la chance plus que par une astuce
quelconque, car j'étais bien comme tout le monde, ahuri, terrifié
et stupide. De ma fenêtre, je voyais au large les trois ferries
croiser sans plus oser s'approcher. Des hélicoptères de
combat étaient apparus, qui lâchaient des roquettes dans
les rues et sur les bâtiments trop envahis. Il y avait des incendies
un peu partout. Le bruit des explosions nous empêchait de dormir.
Il y avait aussi les victimes, qui n'étaient pas silencieuses.
Ce furent deux jours de cauchemar sans oser ni pouvoir fermer l'œil.
Je regardais la télé locale, qui diffusait en continu
des images depuis un des ferries. Elle avait deux hélicos, qui
faisaient des rotations entre les bateaux et la ville. À l'aller,
les journalistes filmaient le carnage, tâchaient de sauver du
monde, et interrogeaient au retour les gens qu'ils avaient pu cueillir.
Beaucoup d'hovercrafts de transport survolaient aussi les rues, dans
le sillage des machines de combat, et faisaient le plein de civils comme
ils pouvaient, en bondissant, dans le rugissement de fusée de
leurs moteurs poussés à fond, jusqu'en haut d'un immeuble
lorsqu'il paraissait sûr. Car il y avait toujours des grappes
de gens sur les toits et les terrasses. Mais la position était
dangereuse ; les vers rappliquaient vite.
Je n'avais pas encore eu la chance de me faire embarquer, alors je guettais
à la fenêtre, un œil sur le ciel au-dessus de ma rue,
un autre sur la télé dont j'avais coupé le son
pour mieux entendre ce qui se passait, ou ne se passait pas, à
mon étage. J'étais prêt à sauter dans le
vide à tout moment, pour échapper aux monstres s'ils venaient
à surgir, et prêt aussi à foncer sur le toit si
je voyais un hélico se pointer. Mais ça n'était
pas encore arrivé.
III
Le troisième jour, un navire de l'armée
fit son apparition dans la rade. Il était entouré d'un
essaim de machines qui sortaient comme des frelons de ses flancs verticaux.
Puis il y eut un pétrolier, et un paquebot qui corna longuement
une plainte sinistre.
On voyait moins de vers dans les rues ; beaucoup devaient se trouver
dans ce dôme mystérieux, à faire le diable sait
quoi, peut-être régurgiter la nourriture, et les autres
étaient dispersés dans les faubourgs. Mais vers midi,
un grand nombre d'entre eux revinrent fouiller près du port,
s'attaquant systématiquement aux immeubles. Ils remontaient les
rues à toute vitesse pour échapper aux tirs de roquettes,
et s'engouffraient dans les rez-de-chaussées. Je les entendais
fourrager sur la place de la cathédrale. J'en vis deux arpenter
la galerie en balcon au-dessus de la rosace, jusqu'à ce qu'un
hélicoptère vînt les pulvériser d'un coup
au but qui mit le feu à la nef.
Et soudain, il y eut quelque chose d'extraordinaire.
La mention « Flash Spécial » venait d'apparaître
sur l'écran de TV, avec, en-dessous, les mots « De
l'espoir !? » Je mis le son. Bon sang, que pouvait-il
y avoir d'encore plus spécial que tout ce qui arrivait ?
Le commentateur était hystérique ; l'image montrait un
couple de jeunes gens, tout nus et luisants de sueur ; ils marchaient
au milieu d'une rue. Ils faisaient des signes vers la caméra,
et demandaient visiblement à l'hélico de venir les embarquer.
Ils étaient nus, c'était incroyable, et en plus ils semblaient
danser ; ils avançaient au milieu d'une haie de vers qui se tortillaient,
hérissés de fureur impuissante, comme si un tabou avait
été lancé sur ces deux-là.
C'était étrange : les vers bondissaient
d'abord, pour les dévorer, puis ils reculaient soudain, comme
frappés par un dégoût insurmontable. Ces deux ados
semblaient les répugner, alors ils s'écartaient. Même,
par deux fois, le garçon fit mine de s'élancer vers la
masse hostile, et deux fois les assaillants refluèrent. C'est
ainsi que l'hélicoptère des journalistes put s'approcher
et les prendre. Oh, il les cueillit au vol, et ne s'attarda pas une
seconde.
Tout de suite, une fille tendit un micro vers les deux miraculés.
Je m'approchai du poste pour mieux entendre. Le cameraman les cadrait
serré ; ils avaient un regard bizarre, à la fois rempli
de folie et de sérénité, comme des gens auxquels
Élie, Jésus et Moïse auraient parlé personnellement
au milieu des flammes, avant de les sortir du brasier pour les déposer
devant les rois agenouillés.
Ils s'étreignaient, ils s'accrochaient l'un à l'autre,
puis contemplaient la caméra sans la voir. Ils grelottaient ;
on trouva une couverture ; on leur donna à boire du thé
sucré ; ils grelottaient encore. Ils souriaient. Ce ne fut
pas simple de les comprendre : par moments ils étaient pliés
de rire, et l'instant suivant ils pleuraient.
Ils avaient, comme tout le monde, été
désespérés ; plus personne ne songeait à
se défendre, car avec quoi l'eût-on fait ? Une chaise,
un balai peut-être ? Fallait-il se réfugier dans un
congélateur ? Dans le four ? Alors, comme les vers
s'attaquaient à leur escalier, et qu'ils les entendaient briser
les portes à l'étage en-dessous, ils avaient fait l'amour,
une dernière fois, avec une passion et une furie sans exemple.
C'est dans cet état que les vers les avaient trouvés.
Les deux gamins ne s'étaient pas arrêtés pour autant,
bien décidés à s'aimer jusqu'au dernier instant.
Et là, l'inespéré était survenu, le bizarre
: les trois vers qui avaient déboulé dans leur chambre
s'étaient arrêtés net, puis avaient reculé
en désordre, renversant au passage le mobilier du salon. Les
deux amoureux avaient fini leur affaire, et attendaient, imbriqués
entrelacés, prêts à mourir en se jetant dans le
vide lorsque l'ultime seconde arriverait ; mais elle n'était
pas venue.
Dans le salon, les vers tournoyaient, indécis. D'autres vinrent,
pour voir ce qui clochait. Bientôt, l'appartement fut plein. Quand
les deux jeunes gens, sur un petit nuage, osèrent s'avancer vers
eux, toute la foule crissante reflua et se bouscula autour de la porte
d'entrée. Sans savoir comment, ils étaient devenus une
abomination.
Alors, sans réfléchir plus longtemps, ils saisirent la
chance au vol et foncèrent dans les escaliers, semant la panique
chez les envahisseurs. Ils étaient sortis dans la rue, avaient
vu l'hélicoptère, et s'étaient dirigés vers
lui.
Voilà l'histoire. Après avoir réfléchi un peu, ils pensaient que les vers n'avaient pas aimé les découvrir en plein ébat. Des vers religieux ? Des intégristes ?
Il y avait là matière à creuser. Presque immédiatement, un duplex avec des biologistes fut mis en place ; juste après l'interview, alors que les meilleures images passaient en boucle, les scientifiques émirent quelques hypothèses. D'abord, la fille n'avait pas ses règles, donc ce n'était pas ça ; mais ce devait être, tout de même, une histoire de phéromones. Ils s'accordèrent bientôt à suggérer que, oui, en effet ce pouvait être ce gros câlin qui avait sauvé les deux gamins – sans doute une histoire d'odeur, que les vers n'auraient pas supportée. Allez savoir ! En tout cas, le résultat était là, bien vivant. La nouvelle et ses conclusions provisoires firent le tour du monde en moins de vingt minutes. Et comme personne n'avait de meilleure idée, on décida, un peu partout, d'avertir la population qu'elle aurait, si je puis dire, à baiser comme une tarée si elle voulait, peut-être, avoir la vie sauve.
IV
On s'organisa. Moi, pas de bol, j'étais tout
seul, mais un couple m'invita chez lui, et je fis tapisserie tandis
qu'ils s'ébattaient dans leur piaule. Ce fut un tantinet laborieux,
au début, car après tout, il n'était pas dans l'usage
de s'envoyer en l'air comme ça sur ordre, et le faire sur commande
et presque en public n'était pas, à l'époque, à
la portée de tout le monde. Depuis, oui, les choses ont bien
changé.
Quand ils eurent fini leur affaire, nous partîmes en direction
du port, moi encadré par les deux amants à poil, qui m'avaient
dépouillé de mes vêtements et tartiné de
leur sueur qu'on espérait magique. L'impression était
parfaitement étrange et désagréable, comme si j'avais
endossé une seconde peau au-dessus de la mienne, une peau que
je n'avais pas choisie, ou le pyjama sale de quelqu'un d'autre. Mais
ça marchait ! Car les vers, nom de nom de nom d'un chien, les
vers reculèrent devant nous...
Ils étaient paniqués, les pauvres chous ! Quand on
en rencontrait, ils se précipitaient d'abord sur les trois crétins
qui s'offraient ainsi à eux, et ne soupçonnaient rien
avant d'être arrivés à moins de dix pas de nos corps
puants ; là, ils se cabraient, se glissaient dessus, et
reculaient en catastrophe jusqu'à mettre entre eux et nous une
distance suffisante pour leur permettre de reprendre leurs esprits sans
souffrir de notre voisinage. Et ils restaient là, interloqués,
n'y croyant pas ; la bouffe ! Empoisonnée ? Mais pourquoi mais
comment ? On sentait, à la façon qu'ils avaient de se
tortiller, qu'ils se posaient des tas de questions.
Nous autres n'en menions pas large, tout d'abord ; mais de savoir qu'on
devait schlinguer autant que mille putois dans une poubelle nous réconforta
suffisamment pour nous permettre d'avancer. Et peu à peu monta
l'euphorie... Nous serions sauvés ! Pour fêter ça,
le type à côté de moi poussa un hurlement sauvage,
et se lança dans une espèce de danse indienne agrémentée
de malédictions lancées à l'encontre des désodorisants
passés, présents et futurs, qui nous firent hurler de
rire. Bientôt, nous gambadions, réchauffés au spectacle
des tranchées que nous ouvrions dans la foule des ennemis venus
en nombre assister à l'inquiétant phénomène.
J'étais un peu dans tous mes états avec cette fille chaude
à la peau gluante qui me collait au flanc, mais j'imaginais que
ça ne pouvait pas nuire, aussi je balançai toute pudeur
dans les orties et poursuivis ma route, fier comme un porte-drapeau,
au milieu de mes gardes du corps et des vers écœurés.
D'autres couples surgirent, creusant de nouveaux sillons. Enfin, alors
que nous courions sur les plates-bandes du Corso, un hélicoptère
vint nous cueillir, rempli de journalistes surexcités, et je
fus sauvé.
Le problème, c'est qu'une caméra s'était
attardée sur mon anatomie, et qu'il en résultat quelques
questions fort embarrassantes ; non je n'avais pas fait l'amour, même
pas une seconde, enfin quoi c'était évident, même
si maintenant j'en étais presque à baver à l'idée
de, et rien ne prouvait que le seul fait de bander comme un satyre pût
suffire à terroriser les bestioles.
Cependant ! Cependant... à contempler ce fringant animal à
la télé, il se produisit un déclic dans certains
cerveaux gouvernementaux... Du coup je devins, pendant quelques heures,
le sujet principal des divagations ministérielles ; puis,
quand les politiques eurent bien compris le potentiel de mon image,
je fus présenté aux médias comme une espèce
de héros, bien qu'un peu ridicule avec mon statut de porte-chandelle.
Car voilà ! Cette aventure à moitié pénible
donna quelques idées à des officiels qui, tout pénétrés
qu'ils fussent de la grandeur de leur tâche, et du sérieux
qu'il fallait y apporter, n'en reçurent pas moins à cet
instant le don d'avoir l'imagination potache, de celle des carabins
et des internes en tout genre. Ils discutèrent avec des sociologues,
avec des médecins, des psychiatres, des spécialistes du
comportement. Ils aboutirent en moins d'une journée à
la création d'un concept, que l'on baptisa, malheur à
moi, de mon pauvre nom : le Stimulus Berger, qui pour ma honte absolue
restera ainsi connu jusqu'à la consommation des siècles,
avec, quelque part dans un médaillon, ma figure hilare au-dessus
de mon torse, et un truc pointu qui montre le bout de son nez, le tout
agrémenté d'une légende racontant, en cinq mots
bien sentis, l'essentiel de l'épisode. On ne choisit pas toujours
sa gloire.
Qu'est-ce que le Stimulus Berger ? Un bel outil dans
la lutte contre la gens vermiforme. Mais aussi un truc connu depuis
la nuit des temps, qui a fait la fortune des éditeurs de journaux
pornos, et qui postule que, deux points :
L'acte sexuel, suggéré ou représenté de
manière convaincante, peut, jusque dans les conditions les moins
favorables en apparence, déclencher chez l'observateur une mise
en état propice à sa répétition, par imitation,
avec d'autres partenaires... Par conséquent, il est susceptible
de générer des réactions en chaînes... Rien
de bien grandiose ni de super neuf, n'est-ce pas ?
Mais si mais si, car, vous allez voir, on va ainsi pouvoir sauver toute
l'humanité, et ceci en partie grâce à vous, mon
cher monsieur. Vous êtes fier, j'espère, d'avoir été
filmé au bon moment ? Oh, si vous saviez à quel point.
V
Que se passa-t-il ensuite ? En Israël, qui
avait été le premier pays attaqué, les vers qui
hantaient la Galilée, n'y trouvant plus grand-chose, avaient
suivi les foules et sévissaient maintenant à Haifa. La
ville n'était pas encore tout à fait vide, et, pour protéger
tous les gens qui restaient, des nuées de snipers avaient pris
position sur les toits, d'où ils tiraient au fusil des grenades
sur les monstres qui rôdaient dans les rues. Un bon tir bousillait
trois vers. On évitait de tirer dans les trous, partant du principe
qu'il valait mieux savoir d'où les vers sortaient plutôt
que d'avoir à deviner où ils creuseraient de nouvelles
issues. Beaucoup trop, déjà, avaient eu l'idée
de déboucher dans les caves, qu'ils transformaient en bastions
imprenables. On tirerait encore pendant trois heures avant de tout écrabouiller
sous les bombes.
La Knesset, qui siégeait en mer, ainsi que les différents
clergés qui barbotaient prudemment à proximité,
écoutèrent avec un étonnement croissant l'ébouriffante
proposition née de l'énonciation de mon stimulus :
toutes les chaînes de TV, toutes les radios, tous les opérateurs
de téléphonie, devaient dans les plus brefs délais
diffuser des histoires de cul bien fortes, bien salaces, bien pimentées.
Tous les sites gouvernementaux devaient, toutes affaires cessantes,
remodeler leurs premières pages pour y établir une liste
de liens menant vers les sites X les plus chauds de la planète
; lesquels devraient le plus vite possible offrir à leurs visiteurs
les produits les plus échevelants ; et cela gratuitement, sans
enregistrement, et, imaginez un peu : sans fenêtres publicitaires !
C'était complètement dingue.
Les moteurs de recherche, les sites des universités, les particuliers
s'ils le pouvaient, devaient participer à cette corruption des
mœurs de la manière la plus ferme, la plus rapide et sans
état d'âme. S'annonçait ici une ère du Cul
Gratuit et Partagé comme l'humanité n'en avait encore
jamais connue, ni seulement osé entrevoir. Ma figure, reproduite
un milliard de fois, bénissait toutes ces belles pages avec son
goupillon optimiste.
Le but, le seul, l'unique : aider les gens à
oublier les conditions atroces au milieu desquelles ils se débattaient,
les chauffer à mort pour les inciter à forniquer encore
et encore, et encore, avec n'importe qui n'importe quand n'importe où
et n'importe comment, tout en respectant certaines règles de
décence que chaque pays aurait soin d'établir à
sa convenance.
Ceci dans l'espoir de dégoûter les vers, qui s'en retourneraient
vers leurs vaisseaux et, peut-être, s'en iraient bon débarras,
ou crèveraient de faim ou finiraient empoisonnés par des
gaz de combat, Dieu seul le savait.
Ou, pourquoi pas, ah oui excellente idée, ils mourraient sous
les assauts de millions de mouchoirs empégués de grippe
que la moitié du monde, qui vivait du mauvais côté
de l'été, s'appliquerait à tartiner fissa. Atchia
! Bref, on allait leur pourrir la vie avec nos suintements.
Un bon tiers de l'humanité, qui n'avait pas
de problème de vers, ou du moins pas encore, écoutait
ces appels à la débauche avec l'impression de rêver
debout. Revenant à eux après les premiers instants de
stupeur, ces gens se demandaient s'il leur fallait, eux aussi, participer
sans attendre à la lutte générale ou s'ils devaient
se mettre, comme on dit, en réserve. Dans ces régions,
la bonne humeur s'épanouit gaillardement, ce qui n'était
pas du luxe.
Mais des qui ne riaient pas, c'étaient les religieux. On s'y
tordait la barbe, on s'écrasait les oreilles pour ne plus rien
entendre de ces insanités, on s'arrachait poils et cheveux en
hurlant à l'impie dans toutes les langues, on prenait à
témoin les prophètes. De rage on piétinait jusqu'aux
livres sacrés en décrétant que le monde touchait
cette fois-ci vraiment à sa fin et qu'on n'aurait plus jamais
besoin de Bible, de Torah, de Coran ni de rien d'autre. Quand les hommes,
quand tous les hommes sans exception seront devenus pire que des bêtes,
alors le Messie viendra... Bref, ça chauffait ferme.
De la Mecque jusqu'à Jérusalem, de Rome jusqu'à
Bombay, Pékin et Vladivostok, les fax crépitaient d'étincelles,
les modems ronflaient, les téléphones ne s'arrêtaient
plus... Une proposition aussi monstrueuse allait à l'encontre
d'absolument tout ! Seuls les moines enclos dans les Trappes les
plus reculées haussaient les épaules et continuaient leurs
prières comme ils l'avaient toujours fait ; suffisamment détachés
pour ne pas souffrir du choix terrible qui s'imposait à ceux
qui vivaient en contact avec le siècle, ils n'avaient aucune
opinion ferme quant à ce que les autres devraient faire. Pour
leur part, c'était tout simple ; tôt ou tard, on rencontrait
son créateur et puis voilà.
Mais la peur était là ; et, si ceux qui
avaient charge d'âmes, les premières crises de nerf essorées,
tournillaient sans rien découvrir qui pût les mener à
une décision normale, les fidèles, eux, n'en pensèrent
pas moins, et comme un seul homme ou presque, s'engagèrent dans
la bataille. Aussi, tant en Terre Sainte qu'ailleurs dans le monde,
la débauche fut-elle décrétée licite, jusque
par les gouvernements les plus puritains, qui tous furent mis d'ailleurs
devant le fait accompli, débordés par leurs bases enthousiastes
ou faussement résignées.
Jamais on ne distribua autant d'aphrodisiaques réels ou supposés,
jamais je ne fus aussi célèbre, jamais je ne fus autant
contemplé ou maudit. Toujours la même photo, bien entendu
; j'étais, au pied de mon hélicoptère avec d'horribles
vers en arrière plan, l'image même de la résistance
optimiste. J'arborais un sourire béat, et mon anatomie de porte-drapeau
prêt à tout montrait la voie à suivre. Des avions,
des ballons jetèrent au vent des millions de revues cochonnes
; les télés passèrent les plus extraordinaires
fictions, ou frictions. Les humains se mirent au travail.
En ces jours de curieuse mémoire, aucune femme
ne s'imagina plus sans charmes, même si, dans bien des endroits,
les mâles les maintinrent recluses encore plus qu'avant, des fois
que ; et aucun homme ne se trouva trop laid pour ne pas espérer
plaire encore un peu. En règle générale, ce que
l'on appelle décence fut bousculé jusque sur un domaine
assez éloigné des terres auparavant régies par
icelle, où elle se maintint avec une vigueur et une sérénité
qui forcent l'admiration, et qui feront date.
Deux barrières, toutefois, résistèrent : d'abord
on ne violerait pas ; ensuite, adultes et mineurs étaient
strictement séparés, les uns et les autres faisant du
reste ce qu'ils voulaient chacun dans leur camp, au grand dam de bien
des parents, et de tous les prêtres sans exception audible. Le
monde était vraiment sens dessus dessous.
Dans ce fouillis, le SIDA, les MST devinrent des phénomènes
de moindre importance. Peut-être le payerait-on plus tard ; et
même sûrement. Au fait, fallait-il utiliser des préservatifs
? Oui ? Non ? On ne sait pas, il faut faire des tests ! Principe de
précaution, dit l'un ; certes, répond l'autre, mais quelle
précaution ? Charybde ou Scylla ? Faites comme vous voudrez !
Ce qui est amusant, c'est de voir que, lorsque ce carnaval tragique fut terminé, ladite décence ne réintégra pas tout à fait son ancien château, mais campa un petit peu en deçà de la position extrême où les circonstances l'avaient amenée, sans que grand monde y trouvât à redire.
Voilà comment l'humanité fut sauvée... En gros, des légions de dépravés à l'odeur forte pourchassèrent et dirigèrent les vers jusque dans des enclos, des places ou des arènes que tenait l'armée, laquelle surveillait encore tout le cirque du haut du ciel. Là, les bestioles paniquées se faisaient hacher par des machines monstrueuses, ou brûlaient sous les lance-flammes. Il y en eut pas mal, néanmoins, qui eurent l'idée de réintégrer leurs tunnels, et, du coup, on en retrouva des milliers sous les dômes, que les Australiens avaient appris entretemps à conquérir et à nettoyer, car l'homme, tagadam, a de la ressource plein sa bourse.
Enfin, les vers s'en allèrent. Les grandes sphères s'en remontèrent dans le ciel, et, un matin, il n'y eut plus rien. Apparemment, ces équipages avaient fait relâche par chez nous dans l'intention de réapprovisionner la cambuse en produits frais, mais une inexplicable aversion pour les chairs livrées à la lascivité les avait refoulés jusque dans leurs ponts et leurs coursives où ils devaient, en ce moment même, se livrer à de frénétiques rituels de purification. Nous n'étions, finalement, pas du tout kasher, et absolument pas halal ; bref, rien que des porcs, mais on s'en doutait un peu.
Huit millions de personnes ont été massacrées
entre le 13 octobre et le 19 décembre, date de la retraite ;
soit deux années de sida, ou six mois de guerre en prenant pour
base la moyenne de l'année passée, qui n'est pas des plus
fortes. Nous avons retrouvé, sous les dômes abandonnés
en hâte, des montagnes de matière organique : la chair
et les os des multitudes enlevées. Les vers, dans leur hâte
à fuir, n'avaient pas tout emporté. Ces endroits sont
aujourd'hui des sanctuaires, et des mémoriaux, où l'on
pleure.
Après la victoire, il y eut sur tous les continents d'immenses
cérémonies de contrition, qui regroupèrent par
exemple trois millions de participants pour celle de décembre
à Rome. Au total, on pense que quatre-vingt millions d'êtres
humains demandèrent pardon à Dieu d'avoir fait les imbéciles
sans retenue, cependant que des milliards d'autres persistèrent
à ne pas se sentir coupables. Mais c'était l'époque
qui voulait ça ; comme a dit je ne sais plus qui, « conformez-vous
aux temps ». Je trouve que c'est un excellent avis, et on
ne le répétera jamais assez.
Et ma petite histoire à moi, alors ? Que devins-je après avoir été évacué ? Eh bien, dès le 31 octobre, on avait finalement trouvé à m'employer dans la résistance active, et, dans les vingt jours qui suivirent, j'eus à me démener sur trois fronts successivement. C'est, d'ailleurs, en consolidant la poche de Marbella que j'ai rencontré celle qui est aujourd'hui ma compagne. Nous avons combattu la dernière semaine toujours ensemble, collés l'un à l'autre comme ces petits oiseaux que l'on nomme des inséparables. Quel tandem ! C'était très mignon, et je conserve de cette époque un excellent souvenir, malgré l'horreur qui nous enveloppait, et tous ces produits chimiques que l'armée nous faisait ingurgiter pour nous maintenir en état de service ; car le contrat stipulait que nous devions être actifs huit heures sur vingt-quatre. J'en suis encore tout épuisé.
©Allan Erwan Berger
Rennes, octobre 2008