une pièce de théâtre d'Allan Erwam Berger
« Jésus-Christ, Jésus-Christ ! » La main balaie l'air, et puis : « Laissez-moi mourir en paix ». Condorcet propose une version différente : « Au nom de Dieu, monsieur, ne me parlez plus de cet homme-là, et laissez-moi mourir en repos ! » Sur quoi le curé, sifflant d'indignation, signifia au mourant qu'il refuserait l'inhumation. Mais lui n'entendait déjà plus, et dérivait en altitude.
Il est debout au milieu de l'eau, et, chose étonnante, il marche sans s'y enfoncer. « Allons bon ! Un miracle, à mon âge »... En regardant mieux, il voit qu'il se tient sur une longue chaussée submergée, large de deux pas, qui file, droite comme une flèche, se perdre à l'infini. Et juste dans l'axe, derrière la courbure de l'horizon, s'élève un édifice d'une puissance sauvage, blanc, triangulaire, enjuponné de nuages, que la distance voile d'irréalité. Un gigantesque poignard brandi vers les étoiles. « Bon sang, quelle chaleur ! Aaah, mes pauvres yeux... »
Le chœur des vieillards :
« La lumière de deux soleils, réverbérée dans
les vaguelettes, lui éclabousse les rétines de papillons incendiés. Le crâne vrillé,
il sent venir l'ophtalmie, sa vieille compagne de tant d'hivers interminables... »
« Ah, les terribles hivers... à n'en plus pouvoir écrire, bon sang ! Du coup, je dictais, dictais, dictais tout le temps ; et m'enrouais à force de dicter, ce qui n'arrangeait rien... Ma voix de crapaud me vient tout simplement de là... On est puni par où l'on a péché... J'ai trop parlé ? je croasse ! »
Il avance, il fait deux pas. Ses souliers gargouillent et font des bulles. L'eau est presque chaude ; c'est un peu désagréable. « Mais enfin, qui me dira ce que je fais ici ? Où sont les autres ? Où est passée la ville ? Où est Paris ? Ceci n'est pas un rêve, je le sens, alors quoi ? »
Il se retourne, et bondit de frayeur !... Juste derrière lui se dresse une affreuse stèle toute noire, décorée de grimaces, avec une espèce de porte taillée dedans. Il s'en approche, encore mal remis, et cherche une poignée, curieux de savoir ce qu'il y aura derrière... Il appuie sur la roche, souffle, pousse, tire, mais ça ne veut pas bouger. Il veut s'adosser à la chose, mais elle est toute brûlante, bombardée sans cesse par les photons des deux astres qui rôdent, l'un près de l'horizon, l'autre presque au zénith. Pas moyen de se faire un peu d'ombre, bien entendu, et, voyez-vous ça, il n'a pas de chapeau pour se protéger. Misère ! Alors il s'assied, le cul dans l'eau. Il la goûte, car il est curieux ; Dieu qu'elle est saumâtre... Il retire sa perruque et s'évente le visage... « J'ai une perruque ? Je suis tout habillé ! Et joliment, encore... Comme si j'allais dîner en ville ! Alors là c'est net, je rêve... Ceci dit, dois-je désirer me réveiller ? »
Pourquoi faire, en effet ? Pour retomber sur le fichu curé ? Pour se faire harceler par des gens faux à l'haleine pénible, et qui vous chuchotent des infamies ? « Rapaces ! » Avec leurs petits yeux de dévots, leurs mains qui volètent. « Rapaces ! Rapaces, rapaces, rapaces, rapaces ! »
« ...Et si j'étais mort ?...Et si j'étais mort ? »
Il ne sait pas, bien entendu, ce qu'est le désaide qui accable les nourrissons, mais il le ressent bien fortement. Seul, perdu dans un monde incompréhensible, au milieu d'un océan immense et calme, dominé par deux étoiles, avec, à l'horizon, cette sauvagerie laiteuse, cette lame qui déchire le ciel. Et la chaussée étroite au milieu de l'abîme, qui semble y conduire.
Alors il se redresse, « lève-toi et marche, comme dit l'autre » ; il ricane. Il fourre sa perruque dans une poche de son habit, réfléchit deux secondes, et tombe la veste. Il se glisse la tête dessous comme sous une tente, ajuste le col pour qu'il tienne sur son front, se boutonne sous le menton, et le voici en route. Mais ses souliers à boucle, que l'eau travaille peu à peu, commencent à lui faire mal. énervé, il les ôte et les envoie voltiger. Ils tombent dans l'eau, plif, plof... trois bulles, et puis plus rien.
« Trois bulles et puis plus rien ! Que restera-t-il de ma mémoire, bientôt ? La mort, elle engloutit les êtres ; elle ronge les souvenirs. Trois bulles, le temps d'une apothéose, d'une ultime réédition, de quelques notes en bas de page, et puis plus rien... Une guerre, une révolution, ou simplement l'érosion du temps qui passe sur les statues, les humains qui changent de langue, et me voilà aussi obscur que le lointain Homère ; et bientôt, le néant, l'anonyme, l'argile indistincte... Qui me dira pourquoi j'ai vécu ? Où trouverai-je enfin les réponses ? Je ne me souviens même plus du visage de mon Émilie... »
Le chœur des vieillards :
« Mort, le temps n'existe pas. La montre de Voltaire lui raconte des heures
insensées. Il ne sait pas qu'il a marché toute une demi-journée, car il ne ressent aucune
lassitude, juste la chaleur épouvantable. Mais le soleil du bas lui fait signe depuis une autre
place ».
« Quand il aura fait un tour entier, voilà ma journée ». Pour ne plus larmoyer, il s'est fait une espèce de filtre avec la dentelle de ses poignets, qu'il a serrée autour de sa tête comme un bandeau de Colin-maillard, et il marche ainsi, sans ressentir ni faim ni soif. « Voilà bien, n'est-ce pas, la preuve que je ne vis pas. Et comme aucun rêve ne saurait durer autant, je dois admettre enfin que je suis absolument mort... »
« Au fait, quel est mon visage ? »
Il se penche sur le miroir de l'eau, vieux narcisse décati ; il voit des rides,
les craquelures d'innombrables années, et cette allure de squelette qu'on lui connaît depuis au moins
deux générations. « C'est bien moi, il n'y a pas à dire. Et cet édifice qui
recule à mesure que j'avance, à quoi ça rime ? On l'a monté sur rames ?
Il a des roulettes ? On s'amuse de me voir marcher ? On ricane en coulisse,
peut-être ! »
Toute sa vie, il n'a su ni où aller ni pourquoi ;
tout au plus a-t-il tenté d'en maîtriser le cours, sans bien y parvenir...
Est-ce donc une nouvelle mort que cette chose blanche immense vers laquelle il marche ?
« Aile d'un ange gigantesque, foudroyé,
Au fond de l'océan le bras tendu en l'air
Comme un triste appel jeté au ciel désert ;
Terrible solitude du titan noyé ! »
Voltaire considère un instant ce qu'il vient d'énoncer...
« Tatitutu, tatitata... Voilà que mes alexandrins tirent à
mitraille. D'où me vient cette épouvantable strophe pleines d'allitérations tartignolles ?
D'ailleurs, ça manque de pieds. Mon Dieu, si je puis dire, j'ai bien baissé ! »
Plus tard cependant, l'humilité lui vient, sous le ciel immense et vide, dans cet endroit si plat, si indifférent que chaque pensée y résonne comme un coup de tonnerre, inscrivant dans les nuages et sur les brumes de l'horizon les conséquences les plus lointaines de son imagination. « Ô Dieu, où es-tu ? Où es-tu Émilie ? Mon Émilie mon seul amour ma raison d'être, comme je t'ai aimée ; comme je t'aime encore, mon infidèle ! »
Le chœur des vieillards :
« Et Voltaire s'en va, criant vers les astres, pleurant sur le chemin
au milieu de la mer ; il se dépouille, c'est toujours douloureux ».
« Par tous les dieux de l'Olympe ! Qu'est ceci ? Et où est passée la ville ? » Il vient juste d'arriver. La mort a été douce, la fin comme un sommeil. Il s'était senti plonger dans une grande paix, de celle des ventres des mères. Il savait, bien sûr, que la vie ne finit pas avec le corps, sans toutefois avoir idée ni du pourquoi, ni du comment. Tout cela avait été un grand mystère... « et le reste encore ! » Ceci dit, il a les pieds dans l'eau.
« Quel est donc cet endroit ? » Il fait un tour sur lui-même ; il prend connaissance de la calme étendue liquide ; il regarde la chaussée sur laquelle il a été déposé, qui fend l'eau jusqu'à l'horizon comme le trait d'un javelot ; il ne manque pas de constater la présence, à moins d'un stade de distance, de l'édifice monstrueux qui jaillit de la mer, large au-delà du concevable, immense comme le glaive d'un dieu planté dans la chair de la planète.
Il lève la tête au ciel. Il voit des nuages accrochés en écharpe autour des parois. Il lève encore plus la tête ; il distingue des étoiles, mais ne trouve pas de sommet à cette architecture. Le soleil est à son zénith, et un peu d'ombre serait la bienvenue. Il décide d'aller inspecter ce qu'il pense être un monument, un temple, pour y trouver peut-être un trou dans lequel s'abriter, et aussi découvrir, s'il se peut, ce qu'il y a de l'autre côté.
L'ensemble ne lui rappelle rien de connu. Aucune légende, aucun rêve n'a jamais décrit, pour ce qu'il en sait, un tel endroit. Ce qui s'en rapproche le plus appartient aux textes d'Homère, dans l'ambiance qui se dégage de l'île de Circé... En fait, il a l'impression fort désagréable de rêver mal ; comme s'il marchait à côté de son corps. Car tout ceci : la mer trop plate, la chaussée trop rectiligne, la chose blanche trop immense, et l'horizon beaucoup, beaucoup trop courbe, lui, sont somme, toute si étrangers qu'il ne peut espérer les appréhender de suite. Il lui faudra du temps. Il faut s'apprivoiser.
Il s'assied un instant dans l'eau, et mouille son front, son crâne presque chauve.
Il boit un peu mais ce n'est pas très bon. Il pose un instant son regard sur la masse énorme devant lui,
se demandant s'il en est aussi près qu'il l'a cru d'abord ; puis il se retourne pour épier
l'autre horizon et y chercher s'il n'y aurait pas quelque point, bâton dressé, colonne, stèle,
borne, que sais-je, enfin quelque chose qui donne un sens à cette folie de chaussée droite,
et qu'il n'aura pas remarqué auparavant. Mais il ne voit rien. Sauf, peut-être...
« Qu'est-ce donc que cette petite pattouillette de mouche qui vient
d'apparaître ? Un effet de mon désir d'apercevoir du vertical de ce côté-ci,
qui est trop plat, trop nu, trop vide ? » Non non, l'insecte noirâtre semble bien réel.
Mais aura-t-il le courage d'aller voir ce que c'est, alors que tout son corps crie après un peu
de fraîcheur ? Mieux vaut aller explorer l'autre édifice... Ou pas ?
Le chœur des vieillards :
« Socrate n'a toujours rien décidé. Il reste assis dans l'eau,
et regarde avec étonnement l'être bizarrissime qui s'avance à sa rencontre : juché
au sommet de deux maigres jambes glissées dans une improbable paire de collants rouges surmontés d'une
culotte indéfinissable, une espèce de paon brodé arborant un épouvantable jabot blanc
tout bouillonnant de friselis hisse au sommet de sa tête de macchabée la démentielle
défroque d'une chauve-souris bleu-nuit. L'effet est effroyable... »
« Bon sang, se dit Socrate, voilà que j'ai peur, soudain... De quel monde extravagant peut bien provenir un tel bipède ? Va-t-il m'attaquer ? »
« Que voilà une belle gargouille, songe Voltaire ; j'espère que ça ne mord pas... » Car Socrate, nous dit Érasme, était aussi moche qu'un silène.
Socrate se lève, et va pour saluer l'inquiétant personnage,
quand ce dernier lui croasse à la figure : BONJOUR MON AMI... COMPRENEZ-VOUS LE FRANÇAIS ?
― Je je je je... Houulàlà, quoi ???
― Allons bon. MOI FRANÇAIS. (Et Voltaire se tape la poitrine, ce qui le fait tousser).
― Enchanté ! Moi Socrate !!! Réjouis-toi !
― Je n'y manquerai pas... ?!?... SOCRATE ? VOUS ÊTRE SOCRATE ?
― Je crois bien que oui ! Si vous pouviez ne pas...
― MAIS VOUS ÊTRE MORT !!!
― Je pense être au courant. S'il vous plaît, pourriez-vous...
― Mille pardons ! Mille pardons ! » s'écrie Voltaire qui s'incline et
se redresse deux, trois fois de suite, tout en gesticulant et en tournant sur lui-même tant il est excité
par cette rencontre. On dirait un automate d'oiseau qui picore. Socrate recule, interloqué.
Et Voltaire, en pleine forme : « Je parle toujours trop fort, trop tôt,
trop vite, trop tout ! Mais vous... Vous !... vous êtes mort depuis si longtemps !
― Pensez-vous, je viens juste d'arriver !
― Allons donc, vous êtes s... ah bon ? ...Je ne comprends rien...
― Mais vous-même, monsieur Français ?
― Ça ne fait pas une demi-journée !... Mais comment... Mais pourquoi ?
― Aaah tout est là ! Pourquoi, comment... Je n'en sais pas plus que vous.
― C'est égal. C'est un honneur immense que de vous rencontrer. Je n'aurais jamais cru...
Excusez-moi, mais... Hah quelle émotion ! »
Voltaire s'évente avec sa perruque trempée, que Socrate lorgne comme
s'il n'avait jamais rien vu de plus étrange. Et c'est un fait, il n'a jamais rien vu de plus étrange.
On dirait un gros rat bouclé, blanc, au poil mouillé, et qui projette des nuages blancs.
Car ce truc déteint ! Cependant, il faut se reprendre, le monstre a parlé.
« Pardonnez-moi, vous aviez dit quelque chose ?
― Je disais : quelle émotion !
― Et moi donc ! Car j'ai eu beau vous voir venir de loin, vous m'avez surpris !
― Hô ?
― Mais dites-moi, quel est ce, comment dire euh... voyons, c'est un costume ?
― C'est mon habit, oui... C'est ainsi que l'on s'habille, à mon époque et dans la partie
du monde où je vis. Pardon, où je vivais...
― Vous êtes équipé ainsi tous les jours ? Aah, peut-être étiez-vous
un prêtre !
― QUOI ? Mais certainement pas ! Un prêtre ? mais quelle horreur !
Mais jamais de la vie ! Non non non, ceci est un costume civil... ci-vil... Enfin, un peu riche, peut-être,
oui. Les pauvres gens sont vêtus avec plus de simplicité.
― Je vois. J'ai en face de moi un gros poisson. Serviteur...
― Ne raillez pas. Il y a plus gros, et comment, houlàlà ! J'étais
un poisson moyen. Mais peu importe ! Socrate ! Socrate, ah vénérable Socrate !
Vous êtes réputé pour faire accoucher les gens de leur vérité.
J'aimerais autant ne...
― Excusez-moi de vous interrompre, mais d'où me connaissez-vous ?
Je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer aucun de... aucun de vos semblables, je m'en souviendrais vous pensez bien.
Vous habitiez donc bien loin d'Athènes ?
― Assez loin, effectivement. Et, si je vous connais,
c'est parce que vous venez de mon passé... »
Socrate rêve un peu à cette nouvelle, puis : « De sorte que vous venez de mon futur ? » On sent tout de suite le type fort en maths.
« Je ne me l'explique pas, mais oui, répond Voltaire... Je viens du futur !
Ainsi, moi ! moi ! le vieillard chenu, plus ratatiné qu'une patate oubliée
au coin d'un poêle ! Moi, le squelette ambulant, moi l'ancêtre, qui ai connu un passé
dont on ne témoigne plus que dans les livres, car de mon vivant déjà
j'étais démodé, je suis obligé d'admettre que je suis, sur l'échelle des temps,
infiniment plus jeune que vous, mon aîné, mon modèle, qui êtes mort alors
que vous aviez quoi... Soixante ans ? Le bel âge !
― Hofff...
― C'est complètement fou ! c'est inexplicable ! C'est truffé de paradoxes...
Alors oui, là, maintenant, j'en suis sûr : nous sommes morts tous les deux !
― Ah ben tiens donc, parce que vous en doutiez ?
― à la vérité, je ne savais pas trop quoi penser. J'avais quelques soupçons...
― Bon ; vous en voilà guéri. Ceci dit, moi, je crois que je suis le plus jeune.
― Et pourquoi donc, s'il vous plaît ?
― Tout simplement parce que je suis né bien avant vous.
― Encore un paradoxe... Mais auriez-vous raison, par hasard ?
― J'espère bien ! écoutez-moi, Français :
moi je crois que vous êtes le plus vieux, car je fais partie de votre histoire,
tandis que je vous connais à peine. J'en déduis que vous avez plus d'expérience,
et que je suis un petit jeunot à côté de vous...
― Eeehh...
― Vous allez pouvoir m'apprendre des tas de choses insensées ! »
Voltaire réfléchit longtemps, la main sur la bouche. Finalement :
« Au fait, excusez-moi, mais je ne me suis pas présenté,
je me nomme Voltaire, pour vous servir bien véritablement ». Et il s'incline.
La perruque, qu'il avait remise sur sa tête sans y prendre garde, tombe à l'eau et s'y étale,
ondulante pieuvre blanchâtre. Socrate, dégoûté par ce truc, fait celui qui n'a rien vu
mais le pousse d'un revers de pied. Fin de la perruque. Adieu et bon débarras !
Elle va rejoindre les souliers.
« Honoré (courbette). Mais je croyais que votre nom était
Français ?
― Presque ! Je suis, comment dire, je suis Français comme vous êtes Grec...
― D'accord !
― Parisien comme vous êtes Athénien...
― Compris...
― Et Voltaire comme vous êtes Socrate.
― C'est donc cela... Et que faisiez-vous dans la vie, ami Voltaire ? »
Oooh, alors là, Voltaire réfléchit quelques bonnes secondes... Les mains aux tempes pour mieux faire le tri, il fouille... Il hésite entre philosophie – mais ce serait prétentieux... physique – encore pire ! ...et poésie peut-être ? « Ah non j'ai trop honte de tous mes alexandrins »... Il s'avise en outre qu'il fut un historien fort convenable (« et copié »), un mécène très correct quoi qu'on die, un pamphlétaire éblouissant, et aussi le défenseur de la veuve et de l'orphelin. Ah, et alors, tout de même, n'oublions pas : consacré sur le théâtre par les comédiens et le public ! Oui oui, couronné sur scène, vous pouvez applaudir ! « Sans oublier la noble profession de pourchassé »... Tout ce fatras ne vaut pas trois lignes dans une nécro, pense-t-il exagérément.
Enfin, il se lance :
« Humble scribouilleur de peu de conséquence,
J'eus le front d'oser courtiser les muses ;
J'y réussis jusqu'à récolter la ruse,
La jalousie, les affronts, l'intolérance.
― La bonne vieille histoire...
― Ce n'est pas tout ! Car...
Aigri par tant d'impolitesses, je m'enfuis,
Et me fis une vie douce auprès d'une amie.
Sa mort vint tôt m'enlever à ces délices
Et me rejeta bientôt dans les supplices :
Intrigues à la cour, diffamation, calculs,
Jusqu'à ce que, voulant fuir cet enfer doré,
J'allasse prendre gîte en pays étranger,
Où une affaire me couvrit de ridicule.
― Non ?
― Si ! Tout le monde me disait que j'avais tort !
Comme je m'obstinais, on me jeta dehors.
Je fuis jusqu'en Suisse, trouvais un éditeur ;
Des jaloux, des bourgeois, des oiseaux de malheur,
Fort ennemis du théâtre que je donnais,
M'envoyèrent bouler jusqu'au pays de Gex.
Là enfin je me fis une forteresse
Où je pus sans danger reposer mes fesses ;
à l'abri des envieux, mais non pas d'un frappé,
Je partageais mon temps entre ris et soucis...
― Mon bon ami, déclamez-vous toujours ainsi ?
― ???... Excusez-moi, je crois que ça m'a échappé ! »
Le chœur des vieillards :
« Ils ont bien avancé. L'édifice devant eux les surplombe
de sa taille inquiétante. Espérons, n'est-ce pas, qu'il n'y aura pas de gardien, de monstre géant
armé d'un gourdin, ni de gorgone ou de cerbère, tous engins qu'on verrait bien folâtrer à
la base d'une si monstrueuse fabrique ».
Dans son ombre ils pénètrent, et en savourent la relative fraîcheur. C'est qu'ils ont le gosier sec, et depuis une heure ils n'ont parlé que des crus de l'Attique, du vin de Champagne, et d'un petit Bourgogne dont l'évocation les met en transe tous les deux. Auparavant, Socrate a chanté un lied de son pays, et encore avant, un péan en l'honneur des divinités. Pressé de participer, Voltaire a eu toutes les peines à échapper aux importunités de son nouveau compère. Pour finir, il lui a fait le vieux Lusignan, qu'il connaît par cœur pour l'avoir porté à la scène. Un croûton, ça il sait faire ; et puis, il a toujours eu « le plus grand succès dans ce rôle, le jouant d'après nature ».
Enfin ils s'arrêtent, et se reposent, assis dans l'eau. Socrate :
« Voltaire, qu'emportez-vous aujourd'hui ? Quel trésor précieux,
ou quelle honte, se loge en votre cœur, au point que même mort, vous l'avez encore ici, dans votre
poitrine ? Oh mais, si vous ne voulez pas répondre, je comprendrai parfaitement !
― Il n'y a rien de plus simple, ni de plus naturel... Je retiens trois choses :
d'abord que l'humanité ne rêve que de massacres. J'ai traversé des guerres, comme vous ;
j'ai vu des batailles, comme vous ; mais je n'y ai pas participé, contrairement à
vous qui fûtes hoplite, je crois ?...
― Huhu...
― J'ai vu que le voisin est toujours un ennemi... Sans oublier : le confrère !
Voilà pour mon dégoût. Mais, et c'est ce que j'emporte avec moi en second,
j'ai vu que les hommes veulent la justice ; et j'eus le bonheur de combattre pour elle ;
et de jouter ! et de vaincre ! Ceci est ma fierté, mon oriflamme... Enfin, et là
est mon plus pur trésor, j'ai aimé et j'ai été aimé... Je n'ai aimé
véritablement qu'elle... »
Son regard mouillé se perd dans un lointain doré, une poursuite dans les galeries d'un château à la campagne, des fous rires, un lit, la lumière sur le lit.
« Elle était donc bien extraordinaire ?
― Émilie ? C'était une philosophe...
― Une femme philosophe ?!!! Ouh, Socrate a failli en tomber à la renverse !
― Et pourquoi non, je vous prie ?
― Mais parce que...(il se prend les tempes) mais parce que... Ah mais dites donc, c'est moi l'accoucheur,
c'est moi qui interroge !
― Et c'est moi le plus vieux, rappelez-vous ! Aussi bien, pas de commentaires, et un peu plus
de tolérance, je vous prie. Du reste, je ne dirai rien de plus. Je voudrais juste penser en paix à
mon amour perdu... »
Ils se remettent en route, et marchent un temps sans rien dire. Socrate, qu'on n'a pas
habitué à un tel exercice, se gratte, soupire, observe la mer où il n'y a rien à
voir, et, n'y tenant plus, éternue.
« À votre santé, dit Voltaire... Tiens, où est passé
l'autre soleil ? Ah, je comprends. L'édifice le cache... Il est donc si tard ? Les heures galopent,
par ici ; et puis, c'est qu'on bavarde, avec vous...
― Un autre soleil, dites-vous ? Je ne l'ai pas vu. Vous en êtes sûr ?
― évidemment ! Il m'a assez illuminé les narines, toute cette journée.
Il doit être là, derrière cette chose...
― Un second soleil... Mais quel monde est-ce donc là ? Où pouvons-nous
bien être ? On ne dirait pas les Enfers, pourtant...
― Quelque part dans l'univers, je présume »...
Ils marchent encore un temps, clapoti clapota... Voltaire, soudain, stoppe net :
« Dites donc voir, Socrate : je me pince, je respire, je ne me sens pas du tout mort, moi !
même si tout devrait me prouver le contraire... Vous vous sentez mort, vous ?
― Moins que jamais, c'est un fait... Mais alors, si on est vivants, comment avons-nous été
transportés ? Et puis... il y aurait d'autres mondes ?
― Des mondes ?! Des mondes ! Mais il y en a un paquet, mon cher... une infinité,
peut-être ! Un certain... Fontenelle, a fait quelques remarques là-dessus dans ma jeunesse.
― Fontenelle, dites-vous ? était-il digne de confiance, était-il sérieux ?
― Lui ? C'était un con ! Avec du talent, qui plus est... Ce sont les pires...
― Ha ha ! J'entends... C'était un confrère ! »
Tronche de Voltaire...
Le chœur des vieillards :
« Le vent stratosphérique fait vibrer le sommet de l'édifice.
Des cristaux de glace s'envolent par nuées, et tourbillonnent en cascade sur les façades.
De là-haut, le monde apparaît si petit, que l'on voit l'horizon s'arrondir comme un chat qui dort.
La mer est cuivrée par un soleil couchant, cependant que l'ombre gigantesque du bâtiment trace
un signe diffus sur les nuages qui survolent, en troupeau paisible et tiède, le mince fil de
la chaussée sur laquelle deux vieux microbes discutent de l'amour, du pinard, et des camarades
du temps passé... »
Indications de scène :
Voici la mer, traversée de gauche à droite par la chaussée.
La mer est une surface jaunâtre verdâtre écaillée, comme un papier boucherie sur lequel
on aura jeté des vaguelettes en peinture. La chaussée submergée, c'est un lai de 140cm
de large de ce même papier, avec des vaguelettes plus claires, comme si l'on devinait le fond de l'eau – qui
n'est pas loin puisqu'on patauge. L'ensemble est recouvert d'un film de polyane standard, pour assurer les
réflexions et l'aspect mouillé.
À gauche, une espèce de menhir trapu et noir,
parallélépipède grossier, orné de figures, un petit peu à
la manière – mais en plus simple – des Portes de l'Enfer de Rodin.
2m20 de haut, à peu près, large comme la chaussée, dans l'axe de laquelle il se dresse.
Il a une porte, sauvage et menaçante.
À droite, rien. On ne montre pas l'édifice.
Le fond est neutre, blanc crème, uni.
Personnages :
Le narrateur : grand, mince, revêtu d'une cape noire avec une capuche.
Il porte un masque lunaire, blanchâtre, avec deux yeux étonnés et une bouche ronde. à
vous de voir si vous lui peignez des trous de nez. Porte des chaussures noires bien cirées.
Les vieillards : en toges drapée blanches grisâtres, unies,
et sandales à l'antique, ou pieds nus. Ils ne bougent pas beaucoup. Peut-être prévoir un banc.
Bâtons, cannes ; masques de vieux schnocques ? de tragédiens grecs ?
Voltaire : le personnage gagne à être joué soit par
une jeune dame soit par un vieil acteur chevrotant, qu'on affublera en cas de besoin d'un faux nez à
la sorcière, ou d'un faux menton, et qu'on habillera à la mode effroyable du siècle
de Louis XIV, tel que décrit dans le texte (Voltaire n'a jamais évolué dans ses
goûts vestimentaires). Terrible perruque, extrêmement poudrée
(s'il l'enlève et qu'il la secoue, nuages de blanc).
Socrate : si Voltaire est maigre, Socrate est massif. Le personnage est
chauve ou dégarni, avec une bouille de crapaud, une tronche à la Silène : yeux
globuleux, nez porcin, joues de hamster. Si vous avez ça en stock, c'est parfait, quitte à
en rajouter une couche au maquillage, car Socrate fera des grimaces (en prenant à témoin
le public d'une quelconque extravagance de l'ami V, par exemple). Porte une barbe de six heures ;
on peut la lui peindre.
Le début :
Avant la représentation, il y a une musique très simple : trois violons sur trois notes, qu'ils tiennent en augmentant peu à peu l'intensité du son, jusqu'au moment ou deux coups de tambour les renvoient vers le silence, d'où ils émergent de nouveau. Période de sept secondes. Ambiance dramatique, de préparatifs sérieux. Avant l'envoi de la pièce, les deux derniers coups de tambour seront plus forts, et imposeront silence aux violons. Fin de la musique. Un temps, puis les trois coups.
Le rideau s'ouvre très lentement, découvrant une scène ténébreuse, au milieu de laquelle on aperçoit le masque blanc du narrateur. Celui-ci s'avance alors, tout en parlant, jusque devant le rideau, puis l'accompagne à mesure qu'il s'écarte, jusqu'au menhir. En chemin il récite : « Jésus-Christ, Jésus-Christ ! » La main balaie l'air, et puis : « Laissez-moi mourir en paix. » Condorcet propose une version différente : « Au nom de Dieu, monsieur, ne me parlez plus de cet homme-là, et laissez-moi mourir en repos ! » Sur quoi le curé, sifflant d'indignation, signifia au mourant qu'il refuserait l'inhumation. Mais lui n'entendait déjà plus, et dérivait en altitude.
Arrivé à la fin de cette phrase, le narrateur est entre le menhir et le public, au bord de la scène. Pendant toute la pièce, il se tiendra là. Voltaire : une porte s'ouvre dans le menhir ; Voltaire en sort, absent, comme somnambule. Un bras de démon velu referme la porte en la claquant, ce qui réveille Voltaire et le met en route. Narrateur : « Il est debout au milieu de l'eau, et, chose étonnante, il marche sans s'y enfoncer ». Voltaire : « Allons bon ! Un miracle, à mon âge »... Et la pièce commence.
La fin :
― Ha ha ! J'entends... C'était un confrère ! »
Sur ce trait, Socrate et Voltaire sortent par la droite.
La scène reste silencieuse. La lumière jaunit, s'orange,
tandis que le chœur des vieillards : « Le vent stratosphérique fait vibrer le sommet de l'édifice ;
des cristaux de glace s'envolent par nuées, et tourbillonnent en cascade sur les façades.
D'ici, le monde apparaît si petit, que l'on voit l'horizon s'arrondir comme un chat qui dort.
La mer est cuivrée par un soleil couchant, cependant que l'ombre gigantesque du bâtiment
trace un signe diffus sur les nuages qui survolent, en troupeau paisible et tiède,
le mince fil de la chaussée sur laquelle deux vieux microbes discutent de l'amour, du pinard,
et des camarades du temps passé... »
Les lumières deviennent rouges, puis s'éteignent doucement,
comme une conscience qui sombre, définitivement, dans la mort. Le rideau se ferme sur les
ténèbres.
Voltaire a-t-il rêvé Socrate, pour l'accompagner dans le néant ?
Nota bene :
Lorsque Voltaire envoie promener ses souliers, il est évident qu'il les balance vers le public. Prévoir des matelas mous pour recevoir les souliers, qui ne doivent pas faire de bruit (boum, boum) tandis que le narrateur nous fera entendre qu'ils font « plif, plof ». Ce serait d'un comique très malheureux.
Si l'on a un projecteur, on peut, à certains moments, afficher une image sur le blanc du décor : Émilie du Châtelet, ou le grand édifice blanc...
Et, oui, je tiens à préciser que si le narrateur ne bouge plus de son coin, le menhir, lui, dégage au second acte, ou acticule. Merci !
©Allan Erwan Berger
Rennes, avril 2009