L'échange

un récit d'Allan Erwan Berger


C'était il y a bientôt soixante ans. Quatre couples de Français avaient décidé de traverser le Sahara en automobile, depuis le Maroc jusqu'au Togo. Un soir, ils avaient rencontré un campement Ifrénide niché dans un creux, près d'une broussaille. Ils n'avaient pu faire autrement que s'arrêter.

Autour d'un feu on les avait installés. Quinze hommes silencieux, noyés dans leurs tissus indigo, les observaient. Leurs gestes lents dévoilaient par moment l'éclat discret d'objets métalliques qu'ils tenaient serrés dans les plis de leurs vêtements. La seule arme visible était une antique carabine, à la crosse cloutée, posée bien à plat sur un sac à l'écart.

Avaient été offerts thé, semoule, et paroles de bienvenues. Les Français, de leur côté, avaient distribué des tubes de quinine. Les moteurs endormis cliquetaient doucement dans l'ombre tandis qu'ils refroidissaient après la fournaise du jour. Au-delà de la zone de lumière circulaient les trois femmes du camp, spectres muets, qui disparurent bientôt sous les tentes.

Au bout de deux heures, les visiteurs avaient été évalués ; chez eux, un porte-parole s'était peu à peu dégagé. Bientôt, la conversation ne se fit plus qu'à deux : lui, et le chef Ifrénide. Celui-ci dirigeait un petit groupe assez pauvre, presque démuni par rapport à d'autres communautés ; peu de bêtes, peu de matériel. Aussi, quand le Targui se pencha pour donner un ordre à l'un de ses hommes, le Français se raidit, car il sentait venir le moment où l'on allait procéder à un échange de valeur ; et que pourrait-il bien donner, de son côté, qui ne fût indispensable au convoi ?

L'homme bleu se leva et s'éloigna. Il rentra sous une tente, fourragea quelques instants, et revint avec un objet enveloppé dans un tissu, qu'il remit à son chef. Ce dernier le prit avec lenteur, et démaillota un sabre superbe, en son fourreau. Il le tendit à plat, des deux mains, et le présenta à son invité : « Tiens. Ceci est pour toi. Prends-le ».

Que faire ? Les Touareg, dans l'ombre, regardaient en coin leur patron. Lui, l'air paisible de celui qui fait ça tous les jours, finissait tranquillement son thé. Qu'avait-il en tête ? Que désirait-il, à cet instant, qu'il n'énonçait pas ?

Un jeune garçon s'avança, tisonna doucement les braises, prit la théière et fit le tour de l'assistance, remplissant les gobelets qu'on lui tendait. Quand il passa devant une des femmes blanches, jeune échanson, il devint maladroit. Le chef, qui l'observait, le rappela d'un mot bref à son devoir.

Ainsi, c'était elle, le trésor convoité. Il fallait couper court ; si l'on acceptait le sabre, la nuit finirait mal. Le Français prit l'objet. Il le tira doucement de son fourreau, jusqu'à ce que sa lame apparût sur une longueur de main ; l'acier luisait au feu.

Il se recueillit, se leva, tendit l'arme de gloire vers le ciel et dit :

Sabre !
Ton acier vient des étoiles, qui l'ont vu naître.
Et tu vis ! Et tu es jeune ! Et tu es fougueux !
Sous le soleil tu danses, dans la lumière tu jettes des feux
qui vont porter au loin ta vaillance ;
la gloire te suit comme la chevelure d'une comète.

Sabre, tu vis ! Tu laisses un sillage dans le sable du désert,
et sa blessure se referme comme l'eau derrière le navire.
Au vent des existences, sabre amoureux, quel nom dessinerons-nous
aujourd'hui sur la dune ?

Sabre ?
La mort et le sang des ennemis vibrent dans ta poignée. Tu vis.
Tu galopes dans le désert ; ton cri résonne et gronde dans les vallons.
Sabre ? Il te faut un maître né comme toi ; je ne puis accepter.

« Nous ne parlons pas le même langage ; ma liberté n'est pas la tienne. Dans l'ombre de ma maison tu périrais ».

Il se rassit. Il s'inclina vers l'hôte, et lui rendit son bien. «Je ne puis accepter ce présent, qui est fait pour le désert et pour le ciel. En Europe, il serait en prison, pauvre et muet ». Cette phrase s'appliquait aussi, évidemment, à l'autre volet de la transaction : libre en Europe, captive au Sahara, une femme blanche n'était pas échangeable. Cependant, rien ne fut dit de manière aussi tranchée, et, si l'honneur rendu au sabre resta seul debout sur le champ de bataille, personne, en face, n'eut l'impression d'avoir été lésé dans cet engagement. Quelque temps plus tard, le convoi repartit sans souci.

« Cette nuit-là, nous avons joué nos vies, je pense » me dit le Français, bien plus tard, une nuit d'hiver, dans une forêt autour d'un autre feu. Sur nos épaules doucement la neige se déposait, tandis que nous dévorions une chienne trouvée dans un village incendié. « La violence n'est jamais loin de la surface ; tout humain est un sable mouvant, un jour ou l'autre. C'est alors que la parole est à travailler soigneusement, avant de lâcher un seul mot ».

 

Allan Erwan Berger
juillet deux mille dix


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