Sous les falaises

une nouvelle d'Allan Erwan Berger


I

      J'ai toujours aimé le silence. Celui du désert, où il n'y a que la roche, des plantes humbles, et les beaux nuages qui passent là-haut, par-dessus des falaises aux flancs desquelles le vent murmure une chanson d'eau.
      Le ciel éclate ! Bleus saturés à la Gauguin. L'air vibre. Des fantasmagories transparentes font des cabrioles, la pureté est remplie de visions. On est heureux avec soi-même.

      En bas grouille la ville de pensées vaines, qui ne sont, on s'en rend bien compte, que des petits calculs, des manigances, des chapelets de désirs mis en mots. D'ici les toits font jouets, et ce qui s'y trame n'a plus aucune espèce d'importance. On est enfin soi sous le ciel immense, et le silence bénit l'esprit qui s'y prélasse. Les prévisions s'évaporent ; le monde fait irruption, sûr de lui, massif comme une cataracte, et, comme elle, fluide après la chute, prêt à pénétrer qui se fait jardin.

      Nous sommes sous les falaises, et l'épée est levée.

      Car elles sont dangereuses, les falaises. Des pierres en tombent, qui claquent ou grésillent dans leur chute avec des bruits de coléoptères ; les échos des impacts se collent aux parois, effaçant leurs traces : devant, derrière ? on ne sait plus... Parfois, très rarement, un coup de tonnerre ébranle la roche. Sous nos chaussures, les pierriers frémissent ; un grondement d'avalanche, très proche de celui d'un avion de ligne, roule et gonfle quelque part, tandis que la grande muraille cliquète à l'oreille que l'on aura collée dessus pour écouter. C'est alors que les petits cailloux tombent en grêle. On se met sous un surplomb.

      À une heure de marche, en contrebas, la mer scintille, pâle, métallique sous le soleil brut ; elle clignote, tentatrice. Baignades tant désirées tandis qu'ici, au pied des parois, il fait froid dans l'ombre, et si chaud dès qu'on s'avance au large des roches, dans l'air qui tremble, que la chemise colle au dos presque immédiatement. C'est ainsi : ici l'on grelotte, et là on transpire.

      Voici un abri sous roche. Sol de sable roux, parois de calcaire fauve. Une muraille de pierres sèches enclot l'espace, avec des trous qui font la porte et deux fenêtres. Je tiens à peine debout. Il y a une paillasse, une bouteille vide, un bouquin de cul, et deux chaussettes dans une flaque de soleil. Un ermite vit ici, un asocial, que j'aurai délogé sans faire exprès. Il doit être quelque part à m'épier, attendant que je fiche le camp.

      L'ombre est d'une merveilleuse douceur ; la lumière, tendre et chaude, illumine les plafonds. C'est la mer qui fait miroir ; sa lueur lentement ondule sur la roche douce. Qu'est-ce qui nous attend en bas ? Pourquoi ne pas s'étendre, pourquoi ne pas rester, et vivre ici, dans le rêve d'une éternité ?

      Oui mais si l'autre arrive ? Qu'est-ce qu'il dira, celui-là, à me voir sur ses affaires ? Qu'est-ce qu'il voudra ? Plus tard je le croiserai ; il fera un grand écart par les pentes pour ne pas avoir à me saluer. J'ai onze ans, avec des bras gros comme des asperges, et je fais fuir les ermites.


II

      De l'autre côté de la baie, et cette fois-ci sur des falaises ; une fois... Je rôde dans les garrigues, tranquille, peinard et tout à mes adolescences, bien certain de n'être dérangé par rien quand soudain quelqu'un hurle. J'avise, de l'autre côté d'un ravin, un homme qui dégringole un pierrier, pressé, gueulant comme s'il était poursuivi par un ours. Le voilà qui grimpe à moi, soufflant, râlant, violacé ; il s'arrête un instant, me regarde, il hurle encore. « Attendez ! Ne partez pas ! Hah... » Il me charge. J'attends.

      Il arrive. Il va claquer à mes pieds, il ne tient plus debout. Il vacille, sort un couteau, l'ouvre, le pointe vers moi. « J'ai besoin d'eau » gronde-t-il, le regard fou, noyé, perdu absolument. Je lui jette un citron ; « j'ai que ça...
― Pas de gourde ?
― Je me nourris aux sources ». J'ai dit nourrir, sans réfléchir ; aux urgences, je dis toujours la vérité. L'autre n'a pas relevé, ou alors ça l'a maté, je ne sais pas ; il s'occupe à couper le citron. Je lui dis : « Ça calme la soif et ça remet la tête d'aplomb. Vous êtes en route depuis longtemps ?
― Hein ?
― Vous venez de loin ?
― Les Baumettes. Je suis parti de ce matin... »

      Il est cinq heures de l'après-midi, c'est le mois de juillet en Méditerranée, il ne fait pas vraiment froid... Et ce type s'est enfui d'une prison (les Baumettes) située à peut-être douze ou quinze kilomètres à vol d'oiseau. Je regarde mon fuyard : trempé, crevassé, assommé de coups de soleil, chancelant, sans eau, et racontant ce qu'il ne faut pas dire. Je lui donne la suite de sa journée :
      « Économisez votre citron, ne prenez pas tout d'un coup. Mettez-vous à l'ombre d'un pin pendant vingt minutes quand vous en rencontrerez. Vous voyez cette falaise en forme de couronne, là-bas ?
― Oui...
― Conservez ce cap pendant deux heures. Vous arriverez à une calanque ; descendez près des bateaux, il y a un robinet.
― Vous m'avez parlé de sources...
― Vous n'auriez pas la patience de les trouver, ni celle d'attendre.
― Bordel !
― C'est des pissotes, vous marcheriez dessus sans les voir... Avec votre citron, vous tiendrez jusqu'à l'arrivée, et là vous boirez tout ce que vous voudrez. C'est pas plus compliqué. En chemin, mettez-vous à l'ombre, surtout.
― Oui... Oui... » Et l'homme repart, titubant, mais rasséréné. Deux fois il se retourne et me remercie. C'est un fait : il a eu vraiment beaucoup de chance de me rencontrer. La région est plutôt vide, et je connais une faille dont le fond abrite un corps sur lequel, peu à peu, le temps dépose son voile.

      En attendant, je n'ai plus rien à boire ; j'oriente donc ma route vers un petit suintement que je sais être dans un recoin de vallon, au fin cœur de la fournaise. La mer est blanche de lumière. Le silence revient.


III

      Ainsi, les taulards en cavale me vouvoient. Bien !

      Je sors de la cahute du solitaire. Un courant d'air gronde à l'arête d'une roche. J'escalade des blocs, je descends dans des fissures, je m'empêtre dans des broussailles, et j'avance comme ça jusqu'au moment où la pente, après s'être amenuisée, transformée en corniche, puis en vire, meurt le nez dans le vide. La falaise, ici, tombe d'un seul jet jusque dans la mer profonde qui bat, inlassable, loin sous mes pieds. Un petit bateau, un pointu,  monte et descend dans les vagues, à quelques mètres de la paroi, dans le bruit de tonnerre de la houle qui claque. Cependant, le son ne monte pas jusqu'à moi.

      Demi-tour. Il me faudra passer plus haut. Il y a, je le sais, une autre corniche à trente mètres au dessus ; le tout sera d'en trouver l'accès. En chemin, je visite une vraie grotte, avec porche et stalagmites. Un figuier s'étale sous la voûte. Le silence, ici, est comme relevé, magnifié par les zonzonnements d'une petite assemblée de guêpes qui se nourrissent des sueurs de l'arbre, et de ses fruits encore immatures. Là aussi, il y a du sable roux, doux et frais sous les pieds. Je m'y endors.


IV

      De l'autre côté de la baie. Sur de larges dalles blanches en balcon juste au dessus de la mer, à la pointe d'une presqu'île. Je suis allongé sur les pierres froides. Il est tard, le soleil passe derrière les pins. Les ombres s'allongent, le ciel s'approfondit.

      Les vagues s'engouffrent dans une caverne sous mon ventre, y explosent en faisant trembler la roche, et ressortent en déployant de grands éventails d'écume. Et voici un trou souffleur : l'air sous pression s'échappe de la grotte par un orifice minuscule, étroit à ne pas laisser passer l'index ; à chaque coup de boutoir de la houle, le trou émet un long sifflement furieux, suivi d'une série de halètements parfaitement inquiétants. Pour m'amuser, j'ai posé une pierre sur l'évent ; je la regarde décoller et se dandiner, et retomber sagement dans sa loge tandis que le monstre mugit, la voix muée par l'obstacle.

      Je me lève et contourne une avancée. Il faut faire un peu de varappe. La chute, dans l'eau agitée, serait problématique ; il y a du récif. En quelques minutes, je rejoins un nouveau balcon qui descend doucement vers la mer, apaisée de ce côté-ci de la pointe. La surface frémissante s'écaille des reflets rouges lancés par les grandes falaises qui se dressent, hautaines, depuis l'autre côté de la baie. Leur image fragmentée vient s'entortiller à mes pieds que j'ai trempés dans l'eau glacée.

      L'ombre me rejoint. Il fait froid. Je me lève à nouveau et j'escalade une petite paroi au sommet de laquelle des buissons se dorent dans un dernier rayon de soleil. Je m'y niche, et regarde sans me lasser la Méditerranée, ma belle compagne, ma si merveilleuse amie. Et voici que la mer me donne à contempler un de ses plus précieux trésors : une tortue qui passe, lente et sereine, à la surface. Magnifique, élégante et libre.


V

      Dans la grotte au figuier, le soleil de fin d'après-midi m'a réveillé. Comme un phare, il m'a ébloui, et projette maintenant mon ombre sur les parois. Les guêpes sont parties. Le sable est tiède, tout lumineux de petits cristaux de calcite rouge. J'en ai plein les bras ; je scintille. J'ai l'impression d'être riche. Demain, à l'école, il me faudra écrire une histoire pour un livre qu'on imprime ; grâce à ce sable, je tiens mon idée. Je parlerai de poussière d'or au fond d'une caverne sous-marine.

      En attendant je fonce. Dehors les roches flamboient. La chaleur a encore monté. Je reviens vers la cabane de l'ermite, cherchant dans les cheminées celle qui m'offrira l'accès à la seconde corniche. Et je trouve.
      Elle n'est pas bien grosse. Là dedans, interdiction d'avoir le vertige. On a l'impression que la mer est juste entre les jambes. Quand je lève la tête, je vois des nuages qui se penchent par dessus bord, me regardent, et tombent. Ou bien c'est la falaise qui semble basculer en arrière. Alors je fixe les yeux devant moi ; je vois passer des fossiles, morts sur des morts entassés.
      Sur la corniche, j'en retrouverai. Plus particulièrement, dans une grotte aérienne, atteinte au prix de quelques acrobaties dans une pente faite de galets soudés ; je découvre dans cette cavité une stalactite énorme, recouverte de coraux. De ces derniers pendent d'autres concrétions, des draperies desséchées, sur lesquelles je découvre, stupéfait, de nouveaux fossiles en forme de vers.

      Voilà donc une grotte qui a été plongée dans l'eau, colonisée par des polypes, puis ressortie du bain pour une séance de séchage, au cours de laquelle se sont développées les petites draperies ; puis à nouveau le bouillon, dans une mer plus fraîche. Aujourd'hui, la grotte, plongée deux fois de suite dans la marmite et deux fois retirée d'icelle, arbore un invraisemblable fouillis témoignant de ces épisodes tour à tour marins et aériens. Cette falaise n'arrête pas de monter et de descendre.


VI

      De l'autre côté de la baie, il y a des abris sous roche qui sont sous l'eau ; quand on les visite, on y voit des bergeries. Vers Marseille, au fond d'une grotte qui s'ouvre très en-dessous du niveau actuel de la mer, il y a des figures peintes sur les parois, au milieu desquelles voici un pingouin, animal disparu qui vivait dans les pays froids. L'eau et la roche, dans cette région, n'arrêtent pas de se croiser et de se recroiser, bonjour comment vas-tu, au gré des soubresauts de la croûte terrestre et des épisodes glaciaires.
      J'ai, moi aussi, comme bien des gamins de Méditerranée, visité de ces creux sous la mer. Quoique nous ne soyons pas si nombreux à en explorer les ombres ; bien des gens passent à côté sans jamais surtout y pénétrer.

      Là encore se dévoilent de merveilleux trésors. D'expérience, je sais malheureusement qu'en parler, c'est les livrer au saccage. Cigales de mer, gorgones et mérous, à quelques mètres à peine sous les pieds d'imbéciles avides qu'on arme d'arbalètes, sont à la merci d'un seul regard. Se taire, alors, c'est préserver.

      Une fois, dans le port, je suis tombé à l'eau, depuis le quai, ploutch. Vilaine surprise. Voici un accident qui arrive à tout garnement côtier, pas de quoi en faire un plat. Or, mes yeux s'ouvrirent, à cette occasion, sur une réalité voisine, mais généralement pas considérée comme sérieuse, qui est celle de la mer comme puissance en lieu et place du foot, de la télé, et du tiercé. Ce jour-là fut le début de mon catéchisme païen.

      On me repêcha. Celui qui s'y colla me devint une espèce d'allié, car lui vivait complètement de la mer, cette mer qui m'avait appelé depuis si longtemps déjà que ses enfants, quel que fût leur âge, m'étaient devenus comme des frères. Cette chute avertissait que j'étais atteint au point de ne plus regarder où je marchais lorsque je côtoyais de l'eau ; seuls comptaient les mystères qui y scintillaient.

      Lui était pêcheur au filet. Il ne savait pas nager, il n'aimait pas parler, et il boitait. La totale. Cependant, son regard était plein de vent, de mouettes et d'embruns. Ceci n'est pas un effet de style ; il y avait dans ses yeux une violence solaire de chien fou, hilare et sauvage, d'un qui aurait plongé sans filtres droit dans le regard de Poséidon, et qui aurait aimé ça. Un secret dément que l'on grillerait de partager, mais que l'on tait par pudeur ; cependant, les yeux rient à son évocation, et vendent la mèche.

      Indulgent, claudiquant, marmonnant trois mots décousus, timide avec ma mère, réservé jusqu'avec moi car ne sachant trop comment s'y prendre, mais confiant : ce pêcheur, qui portait un nom grec, fut mon parrain dans les vagues.
      Il ne me dit jamais grand-chose, mais ses gestes me montrèrent, les quelques fois où je me souviens de l'avoir croisé, toujours le large d'abord, et puis le port, et son bateau enfin, avec ce qui y séchait : des filets, des algues, une coquille.

      Plus tard, après mon service à l'armée, sur les quais je l'ai aperçu. Il était devenu vieux, tout perdu, anachronique. Il ne regardait pas vers moi. J'ai failli lui sauter dessus, et puis j'ai vu ses yeux et j'ai fait demi-tour. Il implorait, voyez-vous. Il tendait aux touristes indifférents de ces grandes étoiles de mer que les filets ramassent au sable des baies, et qu'on étend sur les barques pour les faire durcir. Les gens passaient, ne regardaient pas. Et moi qui le voyais faire, je ne voulais pas qu'il comprît que je l'avais surpris en sa peine. Ici aussi, se taire, c'était préserver.

      Voilà des deuils. Mais la mer est si belle. Elle donne tout à qui l'aime, et puis aussi, elle prend tout.


VII

      Sous les falaises rouges, au loin du village et de ce qui y grouille, dans la pureté du dénuement, je transpire sur une paroi vraiment coriace. La muraille est immense en haut, à gauche, à droite, et en dessous le vide n'est pas mal non plus. Pourquoi me suis-je coincé dans un merdier pareil ?

      Parce que je n'ai pas voulu traverser une vire pleine d'araignées. Alors je la contourne. Et l'épée, à nouveau, est brandie, prête à s'abattre. En somme, l'indifférence des choses est monumentale.
      Comment croire, en effet, à ces sornettes du type qui, ayant chuté,  remet sa vie entre les mains de Saint-Michel notre bon archange, atterrit sans encombres, le clame partout sur tous les tons, et, devant l'incroyance générale, remonte. Et saute, le gros couillon, pour prouver son dire ! À la suite de quoi il s'écrase et on construit une chapelle, un peu tard.

      Je n'ai pas de Saint-Michel planqué dans l'air ; si je tombe, je rebondirai longtemps. Clouté sur la paroi comme un papillon à sa planche, je prends conscience qu'il n'y a pas de projet pour l'être humain, qu'il n'est pas l'ultime création à laquelle toute la nature a concouru. Le petit caillou au sommet de la montagne est-il bien fier qu'on ait fait pousser toute une alpe pour qu'il eût l'honneur d'y dominer le paysage ? Un coup de vent et le voilà sur les pentes, à prendre de la vitesse et à bondir au diable. Autant pour la merveille de la création, le nec plus ultra. Je redescends. Je n'irai pas plus loin aujourd'hui.

      J'ai eu peur. Confirmation que la nature impose des vérités d'un ordre supérieur. En tout cas, si le ciel est vide, le monde est plein. Le clocher du village, qui sonne l'arrivée du soir, en paraît ridicule, à pépier ses petites notes insensées.

      Sur le chemin du retour. Au crépuscule, dans le maquis des pentes, je traverse soudain une zone toute mâchouillée ; les plantes, ici, sont en bouillie. Je regarde en amont ; la falaise exhibe une blessure fraîche. Les grondements de tout à l'heure provenaient donc de là.
      Un gros bloc a roulé. Il a creusé dans la végétation une saignée, comme un éléphant passant dans la brousse.

 

©Allan Erwan Berger
Rennes, mai 2009

 
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