Le passage de Reichenberg

une nouvelle d'Allan Erwan Berger


« Au fond, toute âme humaine est cela : une fragile lumière en marche vers quelque abri divin, qu'elle imagine, cherche et ne voit pas »
André Maurois

 

I

« En passant, apportez donc ce carton à madame Němec puisqu'il est prêt. Allez, on se remue ! Vous avez l'adresse ?

― Oui monsieur. Klara Němcová, 17, passage de Lucerne, escalier B.

― C'est bien. Tant que vous y êtes, quand vous aurez fini, allez prendre la commande de monsieur Svoboda qui n'a plus le téléphone. C'est tout à côté, métro Danube, rue de l'Hélice en descendant les escaliers, au 21. De là, vous revenez directement ici, c'est compris ? Pas de marques de rouge à lèvres sur les joues, ça fait pleurer la petite Gigi. Allez ouste, filez ! »

Je travaille chez un marchand de vins fins. Comme j'ai une jolie tête, on m'envoie chez les bourgeoises porter les bouteilles qu'elles ont commandées, et, surtout, récupérer l'argent qu'elles doivent. Ma petite figure désolée, quand on me fait des chichis, est, paraît-il, irrésistible, au point que je reviens toujours avec la somme.

À ce propos, trois fois ce mois-ci, ces dames m'ont mis en retard  ; car on rencontre de jolies délurées, dans ce métier. En tout cas, je sais que la pauvre esseulée qui périt d'ennui dans son huit-pièces est une pure légende  ; la vérité est qu'elles savent s'amuser, et c'est très bien ainsi. Madame Němec, qui se répand, au 17 passage de Lucerne, sur des canapés interminables, ne déroge pas à cette règle ; simplement, ce n'est pas avec moi. Tant pis !

C'était une journée comme toutes les autres en cette saison, grouillante, enrhumée, noire de fumée sous le soleil de janvier, pleine de cris, de piétons, de voitures et de camions grondants, pleine de toute cette grosse circulation qui n'arrête jamais de faire vibrer la vitrine, du lever jusque tard après le coucher du soleil. Quand j'avais ouvert la porte pour aller faire ma tournée, toute la clameur de l'avenue était rentrée dans la boutique. Au raffut, Gigi avait levé la tête de ses emballages et m'avait regardé en coin, furtivement.

J'ai six ans de plus qu'elle et quelques dents en moins, mais cette cruchonne persiste à être raide amoureuse de moi. Pauvre petit chat trempé! Qu'est-ce que je pourrais bien faire, moi, d'une Gigi ?

« Je ne la mérite certainement pas » me dis-je, très satisfait, tout de même, des regards serrés et aveuglants qu'elle me lançait sans s'en rendre compte tandis que, bonne âme et chevaleresque jusqu'au Tartuffe, je me détournais de cette proie si facile, si dinde, si romantiquement nunuche.

 

Klara Němcová, par exemple, c'était autre chose. Elle me reçut dans une guêpière noire avec dentelles, que voilait à grand-peine une chemise en soie pâle. Aux pieds, des mules à pompons noirs. Une cigarette au bec, mais dont l'odeur laissait entrevoir des voyages exotiques. Des yeux mouillés, aux paupières lourdes, des ongles en lames de couteau, noirs, magnifiques. « C'est vous ? Déposez ça dans la cuisine. Combien ça fait ? » Elle fouilla dans un sac à main, en tira un billet de cent euros, me le fourra dans une poche. « Gardez tout. Fichez le camp, j'attends quelqu'un. Et motus, hein, ou j'étrangle votre adorable petit cou. Allez, on décanille, vite vite vite ! » Elle claqua dans ses mains. Je me retrouvai dehors sans savoir comment. En voilà une face à laquelle je ne fais pas le poids, c'est clair. Nous ne joutons pas dans la même catégorie.

Tout évaporé par cette confrontation, je partis n'importe où. C'est à dire qu'au lieu de remonter par la rue de Malte pour attraper le Métro à Josefov, je descendis comme un couillon jusqu'à la rue Konev, l'empruntai sans savoir pourquoi, tournai à gauche, tournai à droite, et me réveillai complètement perdu, face au numéro onze d'une rue de l'Équerre que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam.

La porte cochère, à double battant, était ouverte. À sa droite, une plaque indiquait «Passage Alexeiev», ce qui ne m'éclaira pas. Au dessous de la plaque, il y avait un guichet aménagé dans le mur, et, dans le guichet, reculée dans l'ombre, une concierge blanchâtre et ratatinée m'assassinait de son regard, venimeuse, méchante comme une araignée sous la trappe. Je pris bien soin de ne rien lui demander, et me ruai dans le passage Alexeiev.

En principe, de l'autre côté, je devais, en toute bonne logique, émerger dans les parages du boulevard Wilson, que j'atteindrais alors sans difficulté grâce à la rumeur de ses quatre voies surchargées. Après quoi, rien de plus simple que de sauter dans un bus et de rejoindre le métro Danube, au pied duquel se tenait la fameuse rue de l'Hélice où l'on m'attendait.

 

Mais, de l'autre côté du passage, il n'y avait qu'une autre rue bête, large, bordée d'usines désaffectées, et silencieuse que c'en était désespérant.

Pas un chat, bien entendu, auquel demander sa route. Je me retournai vers le passage Alexeiev. Tout au loin, la concierge était sortie de son terrier, et me regardait, debout au milieu du porche. En chemin, elle avait récupéré un agent de ville, et maintenant les deux lascars m'observaient, bien appariés, complémentaires... La matraque et le balai. Horrible.

Puisque le métro était sensé se trouver en hauteur, et que ça montait vers la gauche, je pris à gauche. La rue grimpait en une large boucle. Sur le trottoir de droite se dressaient les anciennes usines, avec leurs portails rouillés, leurs murs de clôture coiffés de tessons, de barbelés.

C'étaient de grands bâtiments de quatre ou cinq étages en calcaire gris jaunâtre, aux orbites vides, reliés entre eux par des passerelles branlantes. Derrière se dressaient des cheminées en briques, bien sinistres sous le ciel pâle. C'était moche, c'était tagué, miteux, brisé, c'était abandonné.

Sur le trottoir de gauche s'alignaient des maisons humbles, miséreuses, étroites, à deux niveaux, avec un couloir d'entrée qui sentait, à chaque fois, un mélange de moisi, de pipi de chat, et de chou.

Pas un mouvement ; personne sauf un clochard, ou un fou, qui, du haut d'une bâtisse élevée, m'adressa un long cri hululant et se recula dans l'ombre. Je laissai sur ma gauche une rue des Chaufourniers toute noire de saleté, une rue de Bohême pleine de gravats et de sommiers, une rue de Pilsen dans laquelle une voiture achevait de se consumer, et puis soudain ce fut la fin : un grand mur gris et sale, barbouillé de tags, qui faisait l'impasse tout au bout de cette montée aride.

Dans un angle, derrière un encombrement de bagnoles cassées, de caddies, de bouteilles et de verre pilé, il y avait une ouverture étroite, presque une fente : « Passage de Reichenberg ».

 

II

Je piétinais dans le cul-de-sac en me demandant quoi faire. Le passage, une sinistre ruelle, ne semblait pas très engageant. Dans le silence, je pris soudain conscience d'un grésillement faible et très doux, qui me fit penser à un nid de frelons auquel j'avais dû m'attaquer, sous le toit d'une remise, l'été précédent, à la campagne. Juché au sommet d'une échelle tremblotante, le nez à moins de trente centimètre du nid, avec dans les mains mon fumigène amorcé qui commençait à siffler comme une bouilloire, je n'en avais pas mené bien large. Les insectes, bien entendu, étaient sortis pour voir ce qui se passait.

Soudain, il y eut, dans mon dos, un autre bruit. Ça venait d'une des dernières maison de la côte : un coup sourd, violent, suivi d'un gémissement de femme. Puis un autre coup, et un cri. Un chat fila d'une porte ouverte, suivi de près par une petite fille qui s'arrêta au milieu de la rue, et me fixa, bouche bée. Un troisième coup ; la fillette regarda vers la porte, et s'enfuit dans la pente. Un autre gémissement, et des halètements féroces. Encore un coup, énorme, qui fit craquer quelque chose. Le chat s'enfila sous un portail.

Je me retournai vers le mur. Le grésillement semblait venir de là. Un transformateur ? Un hurlement de rage en provenance de la maison, et une série de chocs ponctués de glapissements, achevèrent de me décider à quitter l'endroit. J'entrai dans le passage, sombre et indistincte fissure.

Je fis trois pas. Quelque chose qui tenait de l'insecte grésilla le long de mes épaules, frôla mes oreilles. Je me baissai, battis des bras, accélérai, pensant encore aux frelons. Quand je me relevai, j'avais changé de monde.

Derrière moi s'étirait le passage, de la longueur d'une maison, étroit à ne pas laisser passer une brouette, et sombre, et humide, avec, au bout, les bagnoles, la rue en pente, les usines mortes, les cris et les coups. Devant moi, se découvrait une petite place lumineuse et proprette, avec sur la gauche des piles de bois de chauffage, odorantes, nettes et bien rangées devant le porche de la boutique où l'on vendait aussi du charbon. En face, un mur, sans tessons, par-dessus lequel se penchait un arbre en bourgeons, qui faisait déjà quelques premières feuilles. À droite, la place se creusait un angle dans des maisons basses et biscornues, sympathiques. Une quincaillerie y exposait ses produits, sous une toile de tente : des seaux, des arrosoirs, des moules à gâteaux, et aussi des lampes à carbure, de l'huile, du pétrole. Des balais de concierge. À côté, un boulanger. Là dessus, baignant le ciel et la terre, une lumière dorée qui nimbait toute chose d'une sorte de bénédiction.

Deux fillettes, furtives comme des ombres, glissèrent dans mon champ de vision et filèrent dans une ruelle que je n'avais pas encore remarquée. Je m'y engageai. Il y avait là des gens. Sur ma gauche, le mur fit place à des grilles ouvragées, et à un portail en ferronnerie, surmonté d'une arche sur laquelle des mots en fer doré étaient soudés. Je pensais à une certaine image de l'entrée du Paradis. Les lettres devaient être en hébraïque.

De l'autre côté, s'allongeait une rue pavée, bordée de maisons blanches à jardinets avec buis, herbes folles, cerceaux, chiens, poules, et petits enfants ; ce que l'on appelle une cour, ou une cité : un petit bout de ville clos sur lui-même. Je compris que je n'y avais pas ma place, et passai là-devant sans pénétrer. J'étais sans doute aux abords d'un quartier Juif, mais je n'arrivais pas du tout à le situer.

 

Poursuivant dans la ruelle, je croisai du monde, passai devant des échoppes. Mais les gens ne me voyaient qu'au dernier moment ; on me bouscula souvent, et, lorsqu'on découvrait ma présence, on me regardait avec stupéfaction. J'avais sans doute un air parfaitement goy, bien que ceux que je rencontrais ne me parussent pas si différents de moi, en tout cas par l'allure.

Ceci peut-être: leurs habits étaient pauvres. Je vis même des gamins en sabots, et puis, chose inconcevable, un cheval tirant une charrette de fagots, dirigé par ce qui semblait être un paysan pourvu de la plus extraordinaire paire de moustaches qu'il m'eût été donné de contempler.

Poivre et sel ; « crochue à la Hindenburg » songeai-je immédiatement, voyant en pensée la tête imbécile de cet affreux bonhomme qui trouvait Hitler « vraiment très bien ». Ceci m'aiguilla sur le dirigeable homonyme qui, en s'embrasant et ses passagers avec lui, avait ouvert, en un spectacle atroce et, si l'on aime à croire aux signes, prémonitoire, le terrible second acte des grands massacres du siècle dernier.

 

Pourquoi avais-je pensé au Hindenburg, je n'en sais rien du tout. J'aurais pu toutefois m'en tenir là, et poursuivre tranquillement la recherche du métro Danube ou du boulevard Wilson sans plus penser à rien d'autre qu'à trouver l'un ou l'autre. Mais mes pensées, sournoises et malveillantes, s'orientèrent, contre ma volonté, vers cet abominable vingtième siècle.

Malheureux ! Je me connais, pourtant ! Tout de suite, l'angoisse me saisit à la gorge. Car l'injustice de masse, l'injustice en gros, me donnent toujours des envies de meurtre. Cent ans après des événements qui ont ravagé toute ma famille sauf un, je tremble encore de rage. Je hais, je hais, je hais les monstres ! De l'ancêtre survivant de ces grands cataclysmes, je suis l'ultime rejeton par une suite ténue de descendants stupéfiés qui tous se sont dit : « pourquoi, comment se fait-il que nous soyons encore en vie ? »

Nous voyageons sur la Terre, nous traversons l'existence sans plus rien espérer. Je suis ainsi l'enfant d'une longue lignée d'êtres gris cendrés, sans illusions, sans autre passion que la vodka, de ces êtres incréants que le vingtième siècle a engendrés en quantités prodigieuses. Ce siècle, la honte de l'histoire, y a creusé comme un cratère. Je ne comprends pas pourquoi la Terre n'en a pas été détruite. Pourquoi devons-nous encore vivre, et attendre, évidemment, d'autres malheurs ? Qu'on en finisse ! C'est tout ce que l'espèce mérite ! Qu'on en finisse... Il faut que je me calme.

 

Je manquais d'air. Levant la tête, je vis que le ciel roulait des nuées roussâtres, bien dans la tonalité de mes pensées morbides. Pourtant autour de moi des enfants jouaient. Pourquoi eus-je peur d'eux soudain ? Pourquoi eus-je la terreur folle de les voir frire ? Parce qu'ils étaient Juifs ? Parce que le Hindenburg ? Parce que les Nazi, les Hutus, les Oustachis, Pol Pot, les Serbes, les Jeunes-Turcs ?

Et pourquoi ne retrouvais-je plus le boulevard Wilson, pourquoi l'affreuse concierge, les cris, les coups sourds, la fillette affolée, et pourquoi cette fichue madame Němec me recevait-elle déguisée en en guêpe maçonne ? Pourquoi vouloir me tordre le cou ? Pourquoi le monde marchait-t-il si constamment, si obstinément sur la tête ? Où était la sortie ? Où était Gigi, nom de Dieu, la droite Gigi dont je jure de ne plus jamais me moquer ?

Je me mis à courir. La ruelle fit des chicanes, s'enfonça sous des maisons, gicla dans le ciel, se resserra, s'élargit. Des gens me rentraient dedans, des filles jouaient à la marelle, une mère poussa un cri bref et six enfants disparurent dans un trou. Puis mon ombre s'étendit devant moi, et m'ouvrit un passage dans la foule, comme une étrave noire.

J'avais laissé des ruelles à gauche à droite, préférant continuer sur la voie principale. Bientôt le pavage s'y couvrit d'herbes, avec un sentier au milieu. Je longeais une grille de parc avec, de l'autre côté, des arbres, à travers lesquels se devinait une haute demeure. Une silhouette blanche se balançait sous un cèdre; un petit caniche noir jouait autour d'elle. Dans la rue, il y avait moins de monde ; il n'y eut bientôt plus personne. Je ralentis.

 

La voie, un chemin de campagne en pleine ville, se resserra encore. Des moineaux passèrent, turbulents, et s'abattirent dans un buis qu'ils secouèrent, selon leur habitude, en piaillant tous ensemble.

Sur la droite apparut une cour ombragée sous deux grands figuiers, et un puits, vaste et ancien. Son tambour grinçait. Des enfants riaient en remontant le seau. Un chien les regardait rire, et aboyait, heureux. Il y avait un tas de pommes de terre près d'une remise, avec, sur un tabouret, les triant, une grand-mère. Elle leva un regard délavé qui me traversa, emportant mes angoisses.

Le ciel était redevenu bleu, et il faisait soudain un froid de loup, c'est à dire, bien mordant. Je faisais plein de petits nuages avec mon haleine. Poursuivant mon chemin, j'extirpai mon téléphone, l'allumai, composai le code. J'étais arrivé à côté d'une espèce de grand chalet d'une architecture un peu russe, en bois rouge, avec un clocheton pointu posé de travers qui lui donnait un petit air à la fois miteux et optimiste, bon enfant. Devant moi j'entendis un bruit de conversations, et ce fut, je m'en rendis compte à cet instant, la première fois depuis que j'avais franchi le passage Alexeiev, que l'on articulait des paroles dans mon voisinage.

« Allons, les choses vont s'arranger ». Je m'avançai, contournai l'angle du grand chalet rouge, et découvris un bosquet de bouleaux, des bancs, une calèche avec un cheval blanc, un parvis rempli de monde.

Des groupes de Juifs en chapeau et tallith1 discutaient, riaient beaucoup. Derrière eux, des escaliers descendaient vers ce qui me semblait être, enfin, une section un peu plus normale de la ville.

Je vis même tout en bas passer un camion, à la vérité d'un style un tantinet vieillot, pour ne pas dire antique, mais enfin un camion tout de même, et non plus un véhicule à cheval.

 

J'étais ici sur le sommet de la butte. Le chalet à l'ombre duquel je me tenais était une synagogue. Ses portes s'ouvraient et se refermaient à chaque instant. Ce devait être la fin de la messe ou de ce qui en tenait lieu par ici, et le bâtiment n'en finissait plus de dégorger des gens.

Espérant ne pas commettre d'impair en activant un objet électrique au mauvais endroit au mauvais moment, je composai le numéro de la boutique et portai le téléphone à mon oreille. Instantanément, tout le monde regarda l'appareil, puis me regarda, moi. Les yeux s'arrondirent, les bouches ; les conversations moururent, le vent joua dans les feuillages, et je me sentis archi-con.

 

III

Trois hommes, qui se tenaient à proximité, s'avancèrent doucement. Je décidai de m'excuser, en invoquant l'ignorance des règles.

«Je crois bien que j'ai fait une bêtise, dis-je, en rabaissant mon portable.

Si vous le dites. Peut-on vous aider ?

Je me suis perdu.

― Oui, ça m'en a tout l'air. Où cherchiez-vous à vous rendre ?

N'importe où, en fait... N'importe où...

― Dans ce cas, vous êtes sans aucun doute sur le bon chemin.

― Non, ce que je voulais dire, c'est comment rejoindre le métro Josefov, par exemple, ou Danube... Qu'importe la station, après je me débrouille...

Le métro ?

Le métro.

Mais il n'y a pas de métro dans cette ville...

Il n'y a p...

― Non. »

 

À ce moment, un autre homme intervint, petit, vieux, courbé, et très soupçonneux à mon égard. Il me vrilla de ses yeux argentés, et prit à partie celui qui m'avait parlé :

« Reb Shachna, demandez-lui plutôt comment il est venu jusqu'ici. Il n'a pas pu monter par les escaliers puisque les grilles viennent tout juste d'être ouvertes ; d'autre part, il ne peut pas être entré depuis le fond, c'est évident. Alors ?

― Tais-toi, ne complique pas tout, lui dit un autre. Monsieur, si vous voulez, par exemple, rejoindre la Place Stanislas, c'est facile : en bas des escaliers, vous prenez à gauche, et c'est absolument tout droit. Aucun moyen de se tromper. De là, vous saurez vous repérer sans difficulté.

― Super. Je commençais à m'inquiéter.

― Et c'est plein d'autobus qui vont partout.

― Je vous remercie bien, répondis-je, (bien que pas convaincu par cette mauvaise blague à propos du métro). Cependant, monsieur, dis-je en me tournant vers le petit vieux, je suis arrivé ici d'une manière tout à fait normale, en empruntant tout simplement le passage de Reichenberg. »

 

Qu'avais-je dit là? Toute le monde poussa des cris, des oh, des ah! On me regarda comme si j'étais le Golem, qui apparaît quand on ne l'attend pas, et qui disparaît sans qu'on sache comment. Les gens se reculèrent. J'aurais été chez les Chrétiens, on se serait signé, ça ne faisait pas un pli.

Alors, la barbe frémissante, le petit homme soupçonneux s'avança vers moi, le regard d'acier : « le passage de Reichenberg n'existe pas, monsieur le comique ! Pas plus qu'il n'y a de métro. Le passage de Reichenberg ne peut pas exister, il n'a jamais existé, et il n'existera jamais ! Entends-tu ? Le passage de Reichenberg est une impossibilité ! Si tu es passé par là, alors tu n'existes pas !

― Quoi ?

― Ou peut être que tu le rêves, voyageur !

― Mordecai, laissez-le tranquille !

― Je ne te vois pas ! Tu n'existes pas ! Tu n'es pas ici ! Recule, démon !

― Mordecai ! Qu'est-ce qui vous prend ?

― Tu ne nous vois pas ! Où es-tu  ? Saurais-tu nous dire où tu es ?

― Non, bien sûr, je...

― Va t'en ! Recule !

― Mordecai, ça suffit !

― Je ne te vois pas, je ne t'entends pas ! Réveille-toi, voyageur !

― Mordecai, merde !

― Laisse-moi tranquille, gamin ! je sais ce que je fais ! J'étais l'assistant de Rabbi Yoel quand c'est arrivé la dernière fois, alors laisse-moi faire ce qui doit être fait ! Regardez, regardez tous ! Je vais le renvoyer ! Vous allez le voir s'immobiliser, et devenir comme aveugle, et puis il disparaîtra comme de la fumée, car tu n'es que de la fumée !

― Reb Mordecai! Jamais l'on ne s'est comporté ainsi avec un étranger !

― Réveille-toi ! Réveille-toi ! Disparais dans les ténèbres des âges, retire-toi d'ici... retire-toi... MAINTENANT !»... Ce fut comme si un cheval m'avait rué dessus. Je partis en arrière.

 

Et j'ouvris les yeux dans une désolation qu'il n'est pas permis d'énoncer. Je n'en dirai que ceci : c'était sombre, c'était lépreux, brûlé, plein de gravats et de ferrailles noircies. Un sentiment de détresse absolue m'étreignit ; je poussai un long cri de solitude, de bête agonisante.

Un souvenir me happa. Ce cri qui s'échappait de ma gorge, c'était le même exactement qu'avaient poussé les cosmonautes de la mission Vesta quand leur module s'était déchiré et qu'ils furent éjectés, trouvant à peine le temps de sceller leurs scaphandres. Éjectés dans le vide, chacun à soi tout seul s'éloignant des autres, de la Terre, du Soleil, de tout ! J'étais radio à Baikonur, à l'époque ; je travaillais sur cette mission.

Après neuf heures de voyage dans le vide immense, les minuscules petits cris étaient sortis de mes haut-parleurs. Ils me hantent toujours. C'était comme d'entendre des enfants appeler dans le noir d'un navire en train de sombrer. Il n'y avait pas d'issue, pas d'abri... J'ai abandonné le métier. Maintenant je vends du vin, j'en bois, et je m'envoie en l'air avec les clientes quand elles me le demandent. Où est la sortie ?

 

« Regardez, il ne nous voit plus ! Ha ha ! Il est ailleurs ! J'avais raison, il n'est pas humain ! Démon voyageur, fantôme !

― Mordecai, vous êtes crevant. Mais qu'est-ce que vous racontez ?

― Tais-toi. Maintenant, son corps va disparaître. Eh, le voyageur, vous m'entendez ? Allez vers la lumière ! Trouvez la lumière, marchez vers elle ! »

Oui c'est exact, il y avait une lumière. Grande, blanche, carrée, haute. Tout plutôt que de rester dans ce cadavre d'univers ; j'y devenais fou. J'étais plus que terrifié, je me sentais disloqué, l'âme comme fragmentée au kaléidoscope ; je devais retrouver la sortie.

 

Je me suis dirigé vers la lumière. J'ai marché, l'univers était flou, et, tout en évoluant dans l'ombre sur un tapis de débris qui craquaient, j'entendais les hommes de la synagogue se bousculer autour de moi, se parlant les uns par dessus les autres, rabrouant Mordecai qui, lui, jubilait de me voir avancer comme un somnambule vers les escaliers.

Les escaliers ? J'ouvris les yeux. J'étais devant une grande fenêtre, aux carreaux brisés. Tout en bas, s'étirait une rue morne, bordée de maisons minables. Et dans la rue, un homme qui marchait leva les yeux vers moi.

 

Dans la rue je marche. Il n'y a personne sauf un clochard, ou un fou, qui, du haut d'une bâtisse élevée, m'adresse un long cri hululant et se recule dans l'ombre. J'ai eu le temps de voir sa bouche ouverte, et ses mains qu'il a portées à ses tempes. Son cri me frappe comme s'il m'avait lancé un harpon.

 

Et maintenant, je sais que je me suis vu me voir, depuis en bas, depuis là-haut, et je veux sortir de cette trappe au milieu des miroirs. Je me recule, je trébuche dans l'ombre, et je tombe dans un escalier comme dans le passé.

 

Quelqu'un me retint par la manche. Je poussai un cri, j'ouvris les yeux, et je vis enfin de nouveau les arbres, le parvis, la synagogue, la foule qui m'entourait, et ce bon Reb Shachna qui m'entraîna d'autorité vers un banc, en repoussant Mordecai qui bavait de rage.

« Venez, nous allons nous mettre au calme. Faites place à cet homme !

― Le passage de Reichenberg n'existe pas ! » hurla Mordecai qui fit demi-tour et s'en alla en gesticulant. Il rentra dans la synagogue. Les portes battirent, blam-bloum, blam-bloum, comme les pédipalpes d'une araignée en train de porter de la nourriture à sa bouche. Sur ce, je m'évanouis.

 

IV

« Il revient à lui ! reculez-vous ! reculez qu'il voie le soleil ! » On me tapotait les joues. Je découvris Reb Shachna, l'air profondément inquiet, qui me prenait le pouls. Derrière lui, une foule chuchotante. J'étais assis sur un banc de bois, dans la cour aux figuiers; il faisait bon. J'étais fatigué au-delà du racontable ; je ne pouvais penser à rien de cohérent, d'autant plus que toute cohérence avait disparu de mon univers, et ce chaos me tuait.

Le chien vint me renifler. Je constatais avec la plus grande lassitude que je voyais à travers lui. C'était dans l'ordre des choses de ce jour-là.

 

La foule s'ouvrit : le terrible Reb Mordecai s'en revenait me harceler, précédant un homme qui semblait nimbé d'une grande autorité, et qui était, je l'appris aux murmures, le Rabbi Yoel de Rakov.

« Voyez, Rabbi : il est transparent. On voit le banc à travers lui !

― Que chacun rentre chez soi. Il y a ici grande magie, et danger pour les cœurs peu éduqués. Rentrez chez vous. Reb Shachna, vous pouvez rester, j'aurais sans doute besoin de votre force. Mordecai, vous avez le parchemin ?

― Le voici.

― Bien... » Le rabbin prit l'objet, le fourra dans une poche. Il se pencha vers moi. « Comment vous sentez-vous, mon jeune ami ?

― Ça va ça vient...

― J'imagine. Selon vous, quel jour sommes-nous ?

― Je préfère ne pas me le demander. Quelle drôle de question !

― Si je vous dis que nous sommes le 9 novembre 1938, qu'en pensez-vous ?

― Que c'est la veille du dix. Vous n'êtes pas comique ! »

 

Le 10 novembre 1938, en l'honneur du quatre-cent-cinquante-cinquième anniversaire de la naissance supposée de Martin Luther, antisémite notoire, Adolf Hitler avait décrété une nuit de destructions et de massacres, connue depuis sous le nom de Nuit de Cristal.

Pour tous les Juifs d'Europe qui vécurent à cette époque, il y eut désormais un Avant et un Après. Le temps d'avant, « vor der Reichspogromnacht », fut alors ressenti comme le temps de l'insouciance dorée. Ce rabbin m'affirmait sans sourciller que nous étions la veille du jour J.

 

« C'est arrivé il y a bien longtemps – je ne me rappelle plus quand, et Mordecai non plus – un voyageur comme vous est venu nous rendre visite. Il était arrivé, lui aussi, par le passage de Reichenberg.

― Qui pourtant n'existe pas, répondis-je.

― Qui pourtant n'existe pas. Mais qui doit s'ouvrir parfois, sinon comment seriez-vous parvenu jusqu'ici ? Mordecai n'aime pas qu'on lui rappelle ce passage, car il a failli y rester coincé la fois dernière.

― C'est donc pour cela qu'il m'a rugi dessus...

― Il tente de mettre au point une technique de renvoi qui n'implique pas de se déplacer jusqu'à l'endroit des apparitions. Malheureusement, j'ai peur qu'elle ne soit pas tout à fait opérationnelle. Une autre fois, peut-être...

― J'ai énormément de mal à vous croire, répondis-je. Ces dix dernières minutes ont renversé, bousculé cul par dessus tête toutes mes certitudes concernant la stabilité du monde, mais voyez-vous, malgré cela, j'ai peine encore à vous croire. Il faut que je vérifie un truc »...

Je pris mon portable. Je le réveillai. Il n'y avait pas de signal. Pas d'antennes dans le coin, pas de satellite dans le ciel. Pas de réseau, pas d'Internet, rien. Le vide. Sentiment d'être un naufragé. Que faire ? Réfléchir.

 

«Ces ouvertures ne doivent pas dater d'aujourd'hui, reprit Reb Shachna. Il y a, dans le fond du quartier, depuis toujours, une légende qui fait état d'apparitions d'inconnus, du côté de la Cour au marchand de bois... C'est par là, je suppose, que vous êtes arrivé?

― La première chose que j'ai vue, oui, ce fut la cour, avec ses tas de bois. Très jolie, au demeurant. Comment s'appelle cet endroit ?

― Quoi ça ?

― Eh bien la cour, la petite place.

― On l'appelle la Cour au marchand de bois, tout simplement, et cela suffit. Il n'y a pas de nom au sens où vous l'entendez ; pas de rue Chemetov, pas de place Ferdinand. Cette rue est la rue principale, ici nous sommes dans la cour des figuiers, et là bas les escaliers sont les Escaliers.

― Que dit la légende ? demandai-je

― C'est une affaire bizarre, répondit le rabbin. Jusqu'à ce que je fusse appelé par les habitants de la cour, qui avaient serré dans un angle un de ces voyageurs, nous pensions que c'était là une de ces obscures histoires que sécrètent les vieux quartiers. Et puis c'est arrivé, et notre ami Mordecai était là pour m'aider...Voilà ce qui arrive : des inconnus apparaissent entre les tas de bois, près d'un mur, toujours le même et qui, du coup, fait très peur.

― Quand je suis arrivé, j'avais le parvis du marchand de bois sur ma gauche, et l'arbre en bourgeons, par dessus le vieux mur, juste en face.

― C'est bien là, vous êtes apparu à l'endroit exact. Les inconnus remontent alors la rue principale, et ne s'enfoncent jamais dans les venelles, ils vont tout droit au plus évident ; ils débouchent sur le parvis, aux Escaliers. Là, ils descendent, et s'enfoncent dans la ville tout en bas. On ne les revoit jamais.

― Dans la légende, ajouta Mordecai, le premier voyageur est un grand roux. Le second est noir de la tête aux pieds, et le troisième est blond comme vous.

― Vous sentez-vous la force de vous remettre debout ? demanda le rabbin

― Peut-être pourrai-je avoir un peu d'eau ?

― Ah, mais on aurait dû y penser avant, bien sûr ! Attendez, je vais vous servir, le puits est juste là. Mordecai, foncez me chercher l'écuelle spéciale!

― L'éc... ah oui ! » Il disparut à l'angle.

 

La foule s'était retirée. Une douce chaleur enveloppait mes membres. Toute la cour baignait dans une grande paix. Le chien s'était allongé sur mes pieds. Mordecai revint avec une espèce de gobelet qui n'avait en apparence rien de terriblement spécial. Un gobelet pour étrangers ? On m'offrit à boire de l'eau du seau. Je me sentis tout de suite mieux.

« On y va quand vous voulez, dis-je.

― Très bien, répondit le rabbin. Reb Shachna, vous le soutiendrez s'il défaille. Et n'oubliez pas qu'il peut à tout moment partir en fumée, pour ainsi dire. Mordecai, vous le retiendrez parmi nous, n'est-ce pas ?

― J'obéis au Rabbi Yoel. Je retiendrai le voyageur de ce côté-ci.

― Alors allons-y ! »

Le retour fut étrange. Au début, la rue était vide. Mais nous avions fait dix mètres à peine que des rires fusèrent dans la cour que nous venions de quitter. C'étaient les enfants, qui tiraient le seau du puits. Le tambour grinçait, le chien riait et aboyait, heureux. Derrière eux, la grand-mère triait ses patates. Elle leva vers moi ses vieux yeux délavés, et me contempla longuement. «Regardez plutôt où vous allez» me conseilla le rabbin.

 

Nous repassâmes devant le parc. La silhouette blanche se balançait. Le caniche faisait autour d'elle des galipettes dans le gazon, jouait avec sa balle. Nous croisâmes des personnes. On saluait le rabbin, qui répondait poliment.

Une mère poussa un cri bref, et six enfants disparurent dans un trou. « Vous leur faites peur, m'expliqua Reb Shachna. Nous ne voyons jamais d'étrangers par ici ». Déjà, à l'aller, ces enfants avaient déguerpi en me voyant surgir. Plus loin, les petites filles jouaient toujours à la marelle. Les scènes se répétaient. Je ne fus pas surpris de retrouver le cheval tirant sa charrette, avec le paysan aux grosses moustaches.

Je ne fus pas surpris non plus de recroiser une cavalcade de gamins en sabots. Je pressentais, sans pouvoir y mettre des mots, une explication. Le temps, ici, semblait faire des boucles.

Si je repartais en arrière, après avoir croisé le cheval, referais-je peur aux enfants, disparaitraient-ils encore dans leur trou ? Le caniche tournerait-il toujours autour de la silhouette blanche ? Oui, assurément. Et les enfants riraient en remontant le seau. Cependant, sur le parvis, qui trouverais-je pour m'accueillir ? J'eus presque envie d'essayer.

C'est ce regard un peu sceptique, que je promenais maintenant autour de moi, qui me fit entrevoir, superposés aux apparences dorées du village Juif, de nouveaux aspects aux choses qui m'entouraient. Devant le portail en ferronnerie qui commandait à la cour aux maisons blanches (jardinets avec buis, herbes folles, cerceaux, chiens, poules, et petits enfants), je m'arrêtai : à travers les grilles peintes en vert pâle, je vis, sur les façades proprettes, des tâches noires, des coulées de cendre. Dans les jardinets il y avait, par terre, cachées dans les herbes, des poutrelles. Au coin des maisons, je vis des amoncellements de briques noircies, du plâtre, des fils électriques, des pneus.

Le ciel devint sombre. Je levai les yeux. Une obscurité se répandait sur les choses, de plus en plus vite. Autour de moi, des murs apparurent, qui m'enfermèrent dans une nuit froide, humide. Je me sentis repartir en arrière. Je fis un geste pour me retenir, et ce geste déclencha autour de moi l'envol assourdissant de centaines de pigeons. Je me retrouvai à hurler dans une cave.

« Ne vous arrêtez pas, venez, venez ! » Mordecai me prit par l'épaule. « Ce n'est plus le moment de flancher, il vous faut avancer. Revenez parmi nous ! » Les yeux de Rabbi Yoel trouvèrent les miens, et je me remis. Je transpirais, j'avais envie de pleurer, je tremblais à nouveau.

« Je me demande ce que vous avez pu voir, murmura le rabbin. Vous semblez à bout de nerf. Où vous trouviez-vous ?

― C'est une ténèbre dans laquelle les choses se transforment en ruines... Je ne veux plus y retourner.

― Le Sheol ! La nuit des morts ! Ni œuvre, ni bilan, ni savoir ni sagesse, tout s'y désagrège... Se pourrait-il que vous veniez de là ?

― Non. Définitivement non... Moi je viens d'un monde bien vivant.

― Bien sûr, quel imbécile je fais ! Cependant... mais oui ! Je crois que je tiens quelque chose !

― Je vous écoute.

― Non, c'est encore confus. Plus tard, peut-être... Je me pose tant de questions... Par exemple, pourquoi le passage de Reichenberg existe-t-il ? D'où viennent les voyageurs ? D'où veniez-vous ?

― Je crois avoir compris que je viens de votre futur.

― Cet objet que vous étreignez...

― Un téléphone portable.

― Un téléphone portable... Ô merveille »...

Le rabbin s'arrêta et me considéra gravement. Deux fillettes, furtives comme des ombres, nous croisèrent. Elles me regardèrent avec un air sauvage qui me rappela Gigi, indomptée et sans compromissions, pure et sans défaites, encore naïve, ou peut-être fallait-il dire : innocente ?

Innocente avec obstination... Innocente volontairement. Et farouche ! Candide, peut-être.

Tout le contraire du monde que j'entrevoyais par dessous le spectacle des ruelles de cet improbable quartier Juif... Tout le contraire des gens que je croisais dans mon métier, comme cette Klara Němcová qui s'emmerdait tant dans son appartement qu'elle inventait toutes sortes de mises en scènes pour s'imaginer une autre vie avec amants, alcools, lingerie fine, mari trompé. Attendait-elle seulement quelqu'un, ou s'était-elle mise en frais, finalement, juste pour m'étourdir et se payer ma tête ?

Ce qui m'amena à me poser cette question fondamentale : est-ce que la petite Gigi était aussi franchement droite que Rabbi Yoel ? Oui. Sans un seul instant de doute, oui... Le rabbin, justement, me regardait, attendant, interrogatif... Résonnaient encore dans ma tête les échos d'une demande qu'il venait, apparemment, tout juste de formuler. « Pourriez-vous répéter, s'il vous plaît ?

― Je disais ceci : le futur des Juifs n'est pas, aujourd'hui, des plus radieux. Nombreux sont les pays d'Europe qui se cachent cette évidence, mais nous savons, ici, que le Führer Allemand appliquera son programme.

― C'est exact. L'avenir des Juifs et noir, terrible. Il ressemble à ce que je vois dans ma nuit. Autant que vous le sachiez. Fuyez, fuyez le plus loin possible ».

Reb Shachna poussa un énorme soupir découragé. Mordecai se recula jusqu'à un mur et se laissa glisser lentement sur ses talons.

Les fillettes nous recroisèrent. Elles chuchotaient, mystérieuses.

 

Rabbi Yoel Rakover ferma les yeux très fort. Il parla, avec, au fin fond de sa voix, un tout petit espoir tremblotant qu'il cherchait à contrôler : « Peut-être, dit-il, peut-être alors que le passage de Reichenberg serait, pour nous, une issue de secours... C'est cela que je cherchais à formuler. Une issue...

― Vous ne savez même pas comment il fonctionne, répondis-je.

― Par contre, nous savons très exactement ce qui ne fonctionne pas, ici ! La vie normale, la vie tranquille, heureuse pour le peuple d'Israël... Il y a l'horreur dans notre futur, voilà ce qui nous est garanti, c'est bien ce que vous dites ?

― Pogroms, massacres, déportations, grandes tueries de masses. Oui. Ensuite on niera tout. On discutera jusqu'à vos malheurs, on niera vos morts.

― En somme, nous sommes comme ce fameux passage de Reichenberg, nous n'existons pas, et nous n'aurons jamais existé. Puisque même notre mort n'existera pas, qui sommes-nous, ici, en ce moment ? Reichenberg, après tout, pourrait être l'issue! Mordecai, qu'en pensez-vous ?

― Je ne sais pas ! Il faudrait aller voir de l'autre côté »...

L'autre côté était plein de bagnoles cassées, d'ordures, de ruines. Mais de l'autre côté, il y avait aussi un gouvernement, une ville, des lois, une fédération Européenne, une charte, une Déclaration des droits de l'homme. De l'autre côté, il y avait peut-être des gens abattus, ou dépravés, et sans doute des nostalgiques des années noires, mais il y avait aussi de la politique, et des convictions humanistes qui, pour le moment, étaient ou semblaient bien ancrées dans les habitudes. Deux monstres totalitaires étaient passés et repassés sur notre territoire ; ça laisse quelques allergies durables. «Reichenberg pourrait être la solution, décrétai-je.

― Alors, allons voir. Mordecai, debout, vite ! »

 

V

Le mur était plein. La sortie était fermée. J'étais condamné à vivre ici.

« Pas du tout, qu'allez-vous croire ? Mordecai, le parchemin !

― Je vous l'ai remis !

― Ah oui c'est vrai. »

Le rabbin sortit l'étui d'une de ses poches. Mordecai brandit un marteau, quelques clous apparurent dans son autre main. Pendant ce temps, le rabbin arpentait ce fameux recoin dans lequel apparaissait, quand ça lui chantait, le passage de Reichenberg. « Voyons voir... c'est ici, je crois, le début de l'ouverture. Qu'en pensez-vous, Mordecai, vous qui avez pénétré dans la faille ? C'est ici, non ? À l'angle de ce poteau de bois ?

― Regardez, Rabbi: entre ce poteau-ci et celui-là, il y a une porte murée. Ça correspond, pardonnez-moi, à la chambre à coucher de madame Zermati.

― Ouh !

― Je suis désolé d'avoir eu à vous donner ce renseignement, mais il est juste. En quelque sorte, le passage, quand il s'ouvre, déchire le bâtiment depuis la porte jusqu'au toit, et crée, à travers la chambre, comme une ruelle.

― C'est bien cela, monsieur ? demanda le rabbin

― Complètement, confirmai-je. Sauf que je ne vois pas le lit de madame Zermati, bien sûr, mais un mur tout ce qu'il y a de plus normal.

― Oui, car voyez-vous, les maisons se repoussent, intervint Mordecai d'un air savant.

― Par conséquent, reprit le rabbin, nous allons maintenir le passage ouvert en plaçant le petit rouleau ici. Ce n'est pas une mezouzah, mais c'est tout comme. Cependant... Il est si vieux...

― Quoi ?

― J'espère qu'il marche encore...

― Et pourquoi ne fonctionnerait-il pas, s 'offusqua Mordecai. La Parole ne meurt jamais ! Et vous êtes le rabbi le plus puissant de ce côté-ci du Danube !

― Reculez, monsieur, me dit Yoel. Reb Shachna, amenez-le faire un tour.

― Allons chez le marchand de bois, voulez-vous bien ? » J'acquiesçai.

 

Tandis que les deux autres commençaient à planter le clou en grondant des choses, nous avançâmes jusqu'à l'entrée de l'entrepôt, vaste caverne toute noire de murs et de plafond, qu'éclairaient dans les hauts une débauche de grosses lampes électriques. Les bois de chauffage, rangés par taille, se dressaient en piles bien nettes à intervalles réguliers. Des tas de charbon haussaient leurs cônes le long des parois, sous des trémies qui faisaient dans les murs des ouvertures en forme de meurtrière, toboggans à boulets.

La salle était vaste, rectangulaire, très allongée, bâtie en briques dont beaucoup étaient noircies. Au fond, un comptoir, des diables, des palettes, le marchand et deux clients. La lumière des lampes tombait en douche éblouissante sur les chapeaux, les épaules, et les faisait briller. Le sol était recouvert de gravier. Le plafond était voûté, et semblait en briques lui aussi.

Je me retournai. Là bas, à travers l'ouverture carrée de l'entrepôt, je discernais Mordecai qui gesticulait dans la lumière. Et puis tout s'éteignit.

 

Reb Shachna n'était plus à mes côtés. Au loin, l'ouverture rectangulaire ne donnait plus que dans une pénombre d'un gris foncé tout juste un peu moins sombre que la caverne au fond de laquelle je me retrouvais. Je foulais des débris de diverses tailles, et mes pas résonnaient. Cette fois-ci, à ma grande frayeur, je me rendis compte que je n'étais pas seul dans le noir. Autour de moi, s'élevaient toutes sortes de sons incompréhensibles, animaux.

Que se passe-t-il dans le Sheol ? J'entendais des gémissements, des râles ; il y avait des bruits mouillés, et une terrible odeur de sang. Vers la sortie, il y eut un rire fou, gros, énorme, méchant à faire périr. J'eus peur, tout d'un coup, que les deux lourds battants que j'avais vus, de part et d'autre de l'entrée... Je ne pus achever ma pensée : je savais maintenant où j'étais !

 

VI

« Bon sang, vous nous avez fait un de ces peurs... Et au marchand ! Vous avez commencé à bramer et à foncer dans les tas de bois...

― Ça m'a réveillé. Ces sauts d'un bord à l'autre sont épuisants... Je sais où nous nous trouvons, et je n'aimerais pas m'y retrouver enfermé. Alors, si, pour une raison ou pour une autre, nous ne parvenions plus à franchir le passage, permettez-moi de ressortir par les Escaliers, et d'aller me perdre dans la ville. Et surtout, en chemin, parlez-moi ! Ne me laissez plus jamais seul. Ce lieu...

― Qu'est-ce que c'est ?

― C'est une briqueterie... Les Escaliers...

― Quoi ?

― Les Escaliers descendent dans les anciennes fosses d'argile... Je sais où je me trouve, je sais sur quel plateau. J'espère sincèrement que le passage est ouvert, sinon je meurs ici. Les fosses sont inondées depuis... tant d'années...

― Allons allons ! Le passage s'ouvre en ce moment même. Venez, Rabbi Yoel doit avoir terminé. Faisons vite, ne nous laissons pas surprendre ! »

Nous courûmes jusqu'au dehors. Sur la place, un Yoel tout excité nous attendait, l'œil brillant comme celui d'un gamin sur le point de faire un mauvais coup. Il trépignait, nous chuchotait des « vite, vite ! » de conspirateur, et nous désigna l'entrée du passage, glorieusement ouverte, solidement maintenue béante par la vertu d'un simple parchemin. Je fonçai entre les deux montants, suivi de près par mes trois lascars excités comme des puces.

Le six janvier 2046 à 16h34, je débouchai sur un tapis de verre brisé, au cul de dizaines de bagnoles garées en vrac au fond de l'impasse. Sur la gauche se dressaient les affreuses usines désaffectées dans lesquelles Mordecai, qui ne croyait pas mal faire, m'avait renvoyé le temps d'une minute abominable. Sur la droite, s'alignaient les maisons. Des bruits inquiétants sortaient toujours de la porte de l'une d'entre elles.

Dans la rue, grossissant peu à peu, grimpait un pick-up rouge vif, sono à fond. Les trois Juifs qui sortaient à l'instant firent ainsi connaissance avec la musique moderne. Ils regardèrent les bagnoles, la rue, les usines, le pick-up, et reculèrent dans le passage, en attendant de savoir si ce monde était vraiment sûr. Je me retournai vers eux. Une plaque, située en hauteur, un peu à gauche de l'ouverture, attira mon attention.

 

Ici, les 16 et 17 juillet 1941, mille-huit-cent-quinze Juifs, hommes, femmes, enfants et vieillards, provenant du quartier Bukovine, ont été regroupés et massacrés par des membres de L'Einsatzgruppe C sous le commandement du SS Gruppenführer Otto Rasch. Ils ne sont pas oubliés.

 

Leur souvenir demeure. Le tout copieusement tagué de croix gammées, et d'injures en diverses langues. En contrebas de la plaque, presque transparents, tremblants comme une image mal réglée, Reb Mordecai, Reb Shachna et Rabbi Yoel Rakover, les yeux ronds comme des soucoupes, se donnaient des claques et des bourrades, en se montrant les uns aux autres quelques-unes des stupéfiantes merveilles de mon époque : antennes paraboliques, avions géants dans le ciel, voitures volées, scooters démontés, bouteilles de bière futuristes, capotes interactives et mégots de joints. Le pick-up avec sa sono dont les basses nous secouaient les côtes ne fut pas pour rien dans leur réflexe de reculer encore. Cependant, quelle fascination !

Je relevai mes yeux vers la plaque : Passage de Reichenberg. Quand je les redescendis, le mur était lisse, uni, sans ouverture. Puis il trembla, et la ruelle réapparut. Je rejoignis mes trois amis.

« Alors, me demandèrent-ils, ça correspond ?

― C'est bien mon époque.

― Ce n'est pas très beau, évidemment.

― Oui, alors, comment dire... »

Comment pouvais-je leur annoncer qu'ils étaient des fantômes ? Comment leur expliquer ce que moi-même je ne comprenais pas ?

Ils étaient morts, nom d'un chien ! Ils avaient été tués depuis cent-quatre ans, bientôt cent-cinq, et ils ne le savaient tout simplement pas. En plus, je leur parlais. Misère !

 

«Puisque même notre mort n'existera pas, qui sommes-nous, ici, en ce moment ? » m'avait demandé Rabbi Yoel. Que seraient-ils, en dehors du passage ? Sortir pour faire quoi ?

Les parois basculèrent. Les trois Juifs se fragmentèrent, comme vus à travers des miroirs cassés. Le passage allait s'effondrer. Les parchemins de Rabbi Yoel ne duraient pas très longtemps.

Une cheminée s'écroula. Une gouttière se tordit, cassa et s'abattit avec fracas, manquant de peu Mordecai, qui fit un bond en arrière pour l'éviter. Un grondement monta et les parois tremblèrent, lâchant des gravats.

« Alors, est-ce une issue de secours ? cria Rabbi Yoel. Devons-nous préparer d'autres parchemins ? Pouvons-nous faire sortir les gens par ici ?

― Non! criai-je. Non ! Je reculais.

― Comment ?

― Ce n'est pas une issue de secours !

― Pourquoi ? Comment ça ?

― C'est vous, l'issue de secours !

― Hein ?

― Vous l'avez trouvée ! C'est le village, votre issue de secours ! Je le jure !

― Comment ?

― Je le jure ! Je me reculais encore.

― Expliquez-vous !

― Vous avez trouvé l'abri ! Ne comprenez-vous pas ?

― Non !

― Vous êtes, là dedans, en sécurité, maintenant et pour toujours, je le sais !

― Non !

― Vous n'avez pas confiance en votre dieu ? Il vous a retirés ! Vous êtes dans une bulle de sauvegarde. Vous êtes déjà sauvés !

― Comment ?

― Il vous a ôtés à la mort. Vous vivrez, maintenant ! »

 

Car au jour du malheur, il m'abritera dans sa tente ; il me cachera dans le lieu le plus secret de son tabernacle... Psaume de David.

 

Je discutai longtemps. Ils consentirent à me faire confiance. Ils ne comprenaient pas tout, bien entendu ; ils ne savaient pas ce qu'ils étaient, et je ne voulais rien leur dire qui pût leur ôter l'illusion d'exister. Un fantôme, c'est peut-être fragile... Ils reculèrent ; ils se résignaient. Ils partaient.

Je voulus les toucher, les étreindre, leur dire adieu, mais le passage me refoula. Tandis que se tordaient les visions et que les trois esprits disparaissaient dans un chaos de formes et de pépiements, un grondement de bête fauve énorme et mal réveillée me hérissa l'échine, me propulsant dehors, paniqué comme un lapin qui aurait mis le pied dans l'antre de l'ours.

Le terrible gardien du passage, menaçant et d'humeur sombre, m'avertissait d'avoir à filer. Je repensais à l'ange qui se tenait à la porte du jardin d'Éden.

 

VII

J'étais dehors. Le mur s'était refermé. La plaque commémorative était en place, avec ses injures racistes. Derrière la paroi, il y avait la briqueterie abandonnée, à l'intérieur de laquelle tout un quartier de la ville était venu crever.

Qu'avaient-ils fait des cadavres ? Les avait-on jetés dans les fosses d'argile ? Et moi qui avait, chez le marchand de bois, marché... marché dans le four de l'usine... Je n'osai pas y penser plus. J'ai, comme ça, des blocages.

 

Le pick-up s'était arrêté devant la porte de la maison aux bruits. Un homme en descendit, suivi de la petite fille. Le chat sortit de sous le portail, et galopa les rejoindre. Tous trois entrèrent dans la maison.

Je contournai les voitures, et m'avançai dans la rue. J'entendais quelqu'un, une femme, gémir dans l'escalier. Il y eut des éclats de voix, quelques gros bruits lourds, et puis un cortège apparut, sortant du hall :

D'abord l'homme, marchant à reculons, soufflant ferme, tenant par une extrémité une énorme et abominable malle ; à l'autre extrémité ahanait la femme que j'avais entendu souffrir dans l'escalier ; la fillette suivait, avec un sac en plastique. Le chat était sur la malle.

Je proposai mes services pour monter l'infernal bidule sur le plateau du pick-up. Ce ne fut pas refusé. Tandis que la femme se massait les reins, l'homme me demanda : « Ma nièce vous a vu tout à l'heure, sous la plaque des Juifs. Vous êtes historien ?

― Marchand de vin. À pied, et perdu ! »

Pinardier, ça fait toujours bon effet, surtout dans le peuple. On me proposa une place en voiture. On me demanda où j'allais. « Métro Danube ? J'y passe forcément. On vous laissera là-bas. Allez, montez !

― Merci ! Dites, est-ce que vous savez ce que sont devenus les Juifs qu'ils ont tué là-dedans ? Je veux dire, ils les ont tués comment ?

― Pourquoi, c'est important ? Moi je ne sais pas.

― Moi non plus, dit la femme.

― Moi je sais, dit la fillette. On nous l'a dit à l'école.

― On vous dit des choses pareilles, s'étonna son oncle. Mais comment ?

― Ben en éducation civique, évidemment ! »

 

«Et que s'est-il passé, alors ?

― Ils les ont enfermés dans le four à briques, un grand tunnel tout sombre ; ils avaient mis des bidons d'essence. Par les... les trous où sortent les flammes...

― Les buses.

― Oui. Les buses pour cuire les briques, ils ont jeté des grenades.

― Et on vous apprend ça à l'école ? » cria la femme. Elle sentait la vodka.

Que n'apprend-t-on pas aux gosses, de nos jours !

 

L'usine est abandonnée. Les chaudières sont démontées, en chemin pour l'Allemagne. Ils ont enfermé les Juifs dans le four à briques. Tout le monde. Dont des tonnes d'enfants. Avant de refermer les porte, ils ont lâché quelques rafales. Maintenant, par les buses, les membres du commando écoutent. Ça prie, ça piaille, ça gémit. Beaucoup sanglotent. On appelle Rabbi Yoel, on l'implore. Il prie tout haut. Toute la salle se met à prier ; ça résonne.

C'en est trop. Vite, le commando dégoupille ses grenades, et les laisse tomber par les trous des buses. Les explosions font trembler les murs ; une poussière rouge tombe sur les épaules des bourreaux. La prière a été coupée net. Il y a des hurlements. Encore des grenades. Et voilà des flammes qui ronflent là-dedans. L'essence a pris feu. Il n'y a plus de cris.

 

« Boah, de toutes façons, les youpins, ça repousse toujours, me dit le chauffeur un peu plus tard. Ici, ils vont tout casser, et reconstruire. Toute la colline, ce sera un centre d'affaires. Fini, les usines pourries. On exproprie ! Vous voyez, ma sœur déménage, avant l'arrivée des bulldozers. Et qui c'est que vous croyez qui va venir s'installer dans les belles tours flambant neuves ? Je vous le donne en mille ! C'est l'ami Moshé, c'est papi Schlomo. Ils tiennent leur vengeance... Et nous, on gicle, comme d'habitude ! Putain de merde !

― Si ce sont des Juifs qui reprennent le secteur, il faudra que je leur dise un truc.

― Ah oui ? Voici le métro. Katie, pousse-toi, laisse descendre le monsieur !

― C'est bon, je passe. Merci, hein...

― Y'a pas de quoi. »

Reb Mordecai, Reb Shachna, Rabbi Yoel Rakover, pauvres fantômes, on vous en veut encore. Ce n'est pas assez que vous vous soyez fait grenader, il faut encore que vos successeurs se fassent bénir par l'indigène. Et peut-être même qu'en plus, vos descendants vont vous virer. Quel destin !

 

VIII

Je passai prendre la commande de monsieur Svoboda, qui regrette le communisme qu'il n'a jamais connu, et qui a chez lui un petit autel à Staline. Ensuite de quoi je rentrai à la boutique, écœuré, ne voyant dans la rue ou dans le métro que ce qu'il ne fallait pas voir, publicités, appels au cul, appels au meurtre, vomis, ordures diverses.

Dans le magasin, je croisai un de nos plus gros clients, avocat d'affaires à la retraite et cependant toujours vivant, ce qui est rare, et capable en outre d'ingurgiter vins et alcools ; richissime, et d'une arrogance à donner envie de poser des bombes. Avec ça, ne paye que le plus tard possible. Il me piétina, me grogna dessus, m'écarta. Je valdinguai en direction du patron.

« Vous en avez mis un temps, me chuchota celui-ci d'un air sévère. Vous avez l'argent ?

― Et la commande. Je me suis perdu.

― C'est quoi, ce billet de cent euros ?

― C'est le règlement, avec mon pourboire.

― Eh ben dites donc, elle n'y va pas de main morte, la Němcová. Vous ne lui faites pas le gigolo, j'espère, hein ? C'est ça qui vous a mis en retard ? »

Je regardai vers Gigi. Elle avait levé la tête, elle nous observait, elle attendait ma réponse. Je ne baissai pas les yeux.

« Ce qui m'a mis en retard, ce sont ses simagrées. Après quoi je me suis perdu dans un quartier qui va être démoli, j'ai rencontré une concierge calamiteuse, un automobiliste raciste et amer, et une petite fille qui apprend des horreurs à l'école. Je ne regrette pas mon après-midi ! Maintenant, j'ai besoin d'un peu d'air, de pureté... J'ai besoin de morale ! » En conséquence de quoi je m'avançai vers Gigi, qui en hoqueta de surprise. Je m'assis en face d'elle. Elle rougeoya un peu, se plongea dans ses paquets. Je l'appelai.

« Gigi...

― ?

― Gigi... Aujourd'hui j'ai vu des choses très moches, qui m'ont fait penser à vous parce que vous n'êtes pas comme ça. J'ai vu aussi des choses très belles, qui m'ont fait penser à vous parce que vous êtes comme elles. Posez ce cutter, vous êtes en train de faire n'importe quoi.

― Mais je vous écoute ! Voilà, je le pose.

― Gigi...

― Oui?

― J'ai compris que je ne vous arrivais pas à la cheville. Je vous ai toujours pris pour une gourde, parce que vous ne sacrifiez pas aux poncifs de la frime habituelle. J'ai enfin saisi aujourd'hui que vous étiez inestimable, que je suis une merde, et que je dois vous demander pardon.

― !!!

― Ce n'est pas tout !

― HHH !

― Je me suis rendu compte que, chaque fois que je vous regarde, je me trouve bien dans vos yeux. J'y suis à l'abri. Vous êtes mon havre. Arrêtez de tripoter ce cutter, nom d'un chien ! Gigi ?

― Oui, dit-elle d'une voix mourante. Elle posa enfin son arme.

― Me permettez vous d'être votre fidèle, votre délicat, très amoureux et très respectueux compagnon ? Même de loin, je serais déjà heureux comme tout.

― ...

― Mais si vous me permettez, en plus, d'habiter votre cœur comme vous habitez le mien, ma vie sera complète et réussie et je m'engage à l'instant même à compléter la vôtre et à vous servir de toutes mes forces ! Je le jure. »

Je n'eus pas le temps d'expliquer comment je jurai un truc pareil. Il y eut une explosion de cartons, de ficelles, de papiers d'emballage et d'étiquettes, la petite Gigi bondit par dessus son plan de travail, me sauta sur les genoux, m'enfonça le plexus, me colla sa bouche partout où ça peut se coller et renversa ma chaise, moi dessus, elle sur moi. Et puis elle n'arrêta plus.

 

La patronne, à l'énoncé de ma déclaration, était sortie de l'office et nous regardait avec des yeux mouillés. Des clients s'étaient approchés. Le patron eut ce commentaire  : « Ça faisait longtemps qu'ils nous crevaient les yeux, vos sentiments pour Gigi. Bon, bien content que tout ceci se réalise enfin. Voici une bonne année qui commence ! Restez pas trop longtemps par terre tout de même ! » Là dessus, il retourna encaisser mes cent euros.

 

Les clients s'esclaffèrent, et sortirent leurs téléphones portables pour nous filmer dans notre espèce de catch passionné.

 

 

©Allan Erwan Berger
Rennes, février 2009


1. Tallith : châle à franges qui sert à certaines prières. Les Juifs très pieux le portent en permanence, sous leurs vêtements. Les franges, ordinairement, dépassent ; coquetterie de dévot, obligation traditionnelle ?

 


 
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