une idée d'Allan Erwan Berger

Certaines personnes sont ainsi faites qu'elles ne peuvent survivre qu'en produisant quelque chose de non sollicité par l'entourage, et à partir, apparemment, de rien. Elles ne sauraient se contenter de travailler en restituant des savoirs, il faut qu'elles rêvent et qu'elles donnent corps à ce qu'elles tirent de ces rêves. Peindre, sculpter, danser, mettre en scène, écrire, décorer sont des addictions, et j'appelle « artiste » la personne qui en est atteinte. Je vous jure qu'il y a des vies plus calmes.
Car l'addiction de l'artiste passe avant tout le reste, par principe,
par nature, par nécessité ; et lorsque quelque chose
doit tout de même passer devant, l'enfer ouvre ses portes. Un créateur
a vraiment du mal à être raisonnable et à se contenter
d'aller gagner son fric dans la sécheresse du monde extérieur.
Il a tellement l'impression, alors, de perdre son temps !
L'âme de l'artiste prospère sur un fonds bancal d'inaptitudes dont la plus féroce est celle de ne pouvoir se contenter d'une vie normale. L'artiste n'aime pas la vie des autres, il ou elle veut passer son temps à regarder les aurores et à leur rendre gloire. Il ou elle veut guetter les naissances, et se perdre dans les crépuscules. Il s'agit d'être là, témoin des basculements – lorsque de grands ensembles se renversent, quand l'Histoire se crée – ou, plus humblement, contemplatif et modeste, regardant la vie qui se dépose en rosée sur les choses.
Pour l'artiste, l'univers magnifique est la source de toutes les passions ; voilà son ivresse bénie. D'un bout à l'autre de sa vie, cet être bizarre ne désire qu'une chose : rester plongé dans cette lumière. Le séparer d'elle, c'est arracher une plante à sa terre. Alors, comme des pansements, apparaîtront les alcools, les stupéfiants, qui abrutissent et font oublier qu'on est à sec, échoué.
Voilà pourquoi la perte d'inspiration est une catastrophe qui
peut détruire. Moi écrivain – et donc parfois
un petit peu artiste – je m'astreins à un régime
très sobre par peur de m'effondrer dans les ivresses chimiques
aux jours de grand désarroi. Quand les muses sont parties au diable
et que je me ronge, que je m'effrite, corrodé d'impuissances, je
vais au café prendre un café. Quand j'ai terminé
une séance fructueuse, que dix pages sont tombées heureuses
et bien foutues, que je suis satisfait de mon sort, béat comme
un cornichon, je vais au café prendre un café. Quand je
suis fatigué d'avoir pelleté de la merde toute la sainte
journée sans rien pondre de correct, que le temps qui passe m'accable
et que je me consume d'impatience, je vais au café prendre un café.
J'éloigne l'alcool de mon art. Pas une seule bière quand
j'écris, car je sais les dangers énormes qui attendent la
pauvre bête qui boit lorsque rien ne vient, et que les frustrations
lui pétrissent le cœur. Plutôt crever que de s'engourdir.

Sinon, bonjour la facture !
Personnellement, étant drogué à l'écriture, j'aligne des phrases pour ne pas exploser. Et puis, je sais à quoi sert l'art ; j'écris donc dans l'espoir de produire une œuvre d'art, afin de régaler les autres tout comme je me régale d'eux. Ceci arrive de temps en temps.
Prenez un peintre... Il peint parce qu'il doit peindre ; et quand il peint, alors il jette toute sa passion sur la toile, toute sa force, toute sa tendresse aussi car dessiner, c'est aimer ; toute sa haine, car dessiner c'est parfois haïr... Pour son tableau le peintre veut tout, même si c'est un simple portrait – de toutes façons, il n'y a pas de simples portraits. Et la preuve que l'art est utile, c'est qu'on en remplit des musées entiers, c'est qu'on est prêt à tuer pour en posséder les plus glorieux témoignages, et c'est aussi qu'on le vole ; et une autre preuve encore, c'est qu'on l'offre sur Internet, gratuitement : par amour pour lui on le donne à comprendre – voyez, asinautes, les petits voyages d'Alain Korkos. Car l'art nourrit, et quand on l'aime et qu'on est bien nourri de lui, on veut partager.
Songez à ce pour quoi vous vous battez. Riche ou démuni,
ce qui vous soutient même quand il n'y a rien à manger, ce
peut être une bonne blague, un poème, une chanson, une image,
un pauvre livre, une statuette dont vous ne vous séparerez pour
rien au monde, un instrument de musique. Voilà l'être humain.
Sur ses parois, dans ses étagères, il entasse de l'apparemment
inutile, qui est de l'art, en vrai ou en reproduction. L'art de l'humanité
se trouve à la toute fin de ses actions.

L'œuvre d'art possède, nous dit Jünger, « un immense pouvoir d'orientation » (Jardins et routes : introduction). Voilà pourquoi des gens ont besoin d'aller au Prado, à l'Ermitage, à Beaubourg. Voilà pourquoi fleurissent les livres d'art, les petites galeries de quartier. Pour s'orienter.
Une explication parmi d'autres ? Voici que je découvre quelque chose d'absolument énorme qui est en train de monter à l'horizon. Ça tombe bien : je suis écrivain, ou compositeur de musique, cinéaste ; ayant donc passé toute mon existence le nez en l'air à guetter des signes de n'importe quoi, j'ai saisi, au passage, ce qui s'annonçait. Alors pendant des mois j'ai tenu mon esprit fixé sur cette étoile qui apparaissait, et dont la lumière peu à peu vainc les obstacles dressés par le monde ancien, qui ne veut pas frire. Un jour, je sortirai mon œuvre, qui annoncera le proche avènement.
Par exemple Internet, ce pur soleil. Bientôt la souveraineté basculera vers ses assemblées. Voilà qui mérite bien un roman, une symphonie ! En attendant qu'il soit publié, qu'elle soit jouée, je ricane et je grince des dents devant les pitoyables HADOPI, LOPPSI 1 et 2, et je bondis comme un supporter devant le spectacle des explosions tunisienne, égyptienne ; je retiens mon souffle : jusqu'où cela ira-t-il cette fois ? Ce que j'ai célébré va-t-il se réaliser aujourd'hui, demain, dans dix ans ? Dans cent ? Slim Amamou, secrétaire d'État à la jeunesse du gouvernement tunisien entre janvier et mars 2011, semble croire lui aussi qu'Internet peut renforcer la démocratie, et la réveiller là où on l'étouffe. Cette parole que je n'attendais pas me rassure ; il semble que je n'aie pas écrit des bêtises.
Car il arrive en effet que l'artiste, tout comme un blogueur ou un journaliste,
croie en certaines choses pour lesquelles il a reçu révélation
de son petit nez ; il arrive qu'il y croie tant qu'il est alors prêt
à tout pour se faire entendre, même si ce qu'il a à
dire n'est pas totalement inédit. Car lui aussi veut le dire !
Il veut servir de prophète, c'est-à-dire de canal par lequel
son œuvre d'art, qui est bien plus grande que lui, accédant
à la visibilité, orientera qui en a le désir vers
un nouveau destin.
Je déborde. J'ai toujours en chantier trois ou quatre projets sur lesquels je me penche quand l'envie m'en vient. Lorsque, lassé d'écrire sur l'un, épuisé, sans plus de ressources, ayant tout dit, je dois maintenant attendre que mystérieusement je me remplisse de la suite, je passe à l'autre. En outre, plus on a de projets sur l'établi, plus on a de chances que l'un d'entre eux lance un appel : « viens donc t'occuper de moi, j'ai de quoi dans ma besace »... C'est ce qu'on espère par-dessus tout. Absolument par-dessus tout. Vraiment tout le reste passe après. C'est comme ça.
Ce n'est pas raisonnable, mais qu'y faire ? Voyez Gauguin : à la fin, il débordait tellement qu'il ne se contentait plus de peindre et de sculpter, il écrivait en plus.
Et puis la confiance est là. Après quelques millions de mots tirés de mes cavernes, je sais maintenant que tout finit par sortir, et qu'en attendant posément, ce qui sortira... sortira beau. Le premier combat de tout artiste est de briser son impatience, et de se calmer autant qu'il est possible.
Comment écrit-on ? Chaque auteur a ses manières, qu'il n'a pas choisies, évidemment, mais qui se sont imposées. Il arrivait, dit-on, que Joyce écrivît une phrase par jour – et c'était alors un beau score, il n'avait pas perdu son temps. D'autres pondent du texte à la ligne sans désemparer, tapent le mot FIN et passent au texte suivant ; j'admire et je m'incline bien bas. Stephen King prétend, pour sa part, suivre une discipline assez stricte : tant qu'il n'a pas fait ses vingt pages par jour, qu'elles soient bonnes ou mauvaises peu importe, il ne décolle pas son cul de la chaise. Ensuite, il file à la promenade pour s'aérer les neurones. Moi qui mène de front plusieurs vies, et qui pousse, dans celle d'écrivain, plusieurs histoires en même temps, je n'écris que lorsque j'en ai envie, c'est-à-dire lorsque je suis en mesure d'accoucher de quelque chose d'utile pour mon texte – et je place la barre très haut. Aussi, il peut se passer des semaines sans que je pose un seul mot. On imagine dans quel état je me trouve. Et quand enfin je m'y mets, je connais des volets qui ne s'ouvrent pas de plusieurs jours.
Ces inquiétudes attaquent la santé. On dort mal. Le pire étant que la nuit, aux petites heures d'avant l'aube, le cerveau, bien gorgé de sucres, se met en branle et tient des discours mirifiques. Ah que c'est enrageant ! Si seulement on pouvait les noter sans faire de bruit, pour ne pas se réveiller soi-même tout à fait... Car cette magie qui bouillonne a besoin du silence et de l'inactivité la plus totale. Aussi, tandis que les autres dorment, je me tétanise au milieu d'une forêt de périodes oratoires de haute volée, et les heures passent, luxuriantes, d'une abondance de cataracte, jusqu'au matin venu où, après un dernier petit somme réparateur, tout a disparu. Le réveil sonne, et une journée des plus idiotement sèches commence. Gare les ulcères !
En somme, j'écris par accident et par miracle. Ça coule
par saccades, par grandes giclées ou petits jets brefs, et surtout
quand ça vient il faut s'y mettre, sans attendre ! Car la
muse est volatile : un rien la disperse, la vile pouffiasse.
Mais alors, quand tout fonctionne, je me régale comme un porc vautré
dans sa bouffe jusqu'aux oreilles.
Comme annoncé plus haut, la majesté du monde me nourrit, et nourrit mes désirs. Je vais maintenant être un petit peu grandiose pendant quelques phrases...
Léonin, l'artiste a le poignet solide et les doigts musclés, car il plonge ses bras dans l'invisible et en ramène de l'informe, qu'il pétrit. L'artiste a puissante poitrine, car son souffle doit pouvoir donner la vie. En outre, s'il ne sait pas les bonnes paroles, sa glaise ne s'animera pas, et retombera pour son plus grand malheur et découragement. Alors le bras du sculpteur pendra inerte et se tendra vers la bouteille, le peintre se rongera le poing, le poète voudra se jeter d'un pont, car tous souffriront de voir leurs imaginations adorées s'échapper, floues, à peine perceptibles, et pourtant là, à quelques centimètres de leurs bras tendus.
L'à-propos, le sens de la répartie, le talent d'improvisation, voilà les auxiliaires qui permettent d'attraper la graine qui passe, et d'en faire peut-être une œuvre. Mais l'on choisit rarement de faire ceci ou cela. Ce qui veut naître demande, crie, appelle, et toi tu accours à l'appel. Tu aides à l'éclosion, et après commence ton vrai travail : élever le petit. L'artiste devient parent nourricier, hébété de fatigue, courant partout à la recherche de nourriture pour sa création qui, pendant ce temps, hurle et hurle et hurle, et l'on se prend alors à mesurer tout le courage et toute l'obstination qu'il faut aux parents d'une nichée d'oisillons pour arriver à les gaver, et à les faire taire. Je pense en particulier aux grèbes huppés et à ce qu'ils endurent après la ponte.
Personnellement je tire mes idées du ciel sur lequel mes yeux se tiennent fixés. Je tire mes idées du vent qui folâtre dans les grandes herbes, je les tire des étoiles, des nuages, des haies qui bruissent sous la pluie, des sentiers emperlés de brume. En fait, je tire mes idées de tout ce qui me donne envie d'écrire, c'est aussi bête que ça. Un métro qui hulule dans un virage, une grande roue qui scintille dans la nuit d'une fête foraine, le frôlement des ailes d'un hibou, une salamandre sous une planche, le grondement d'avion d'une valise à roulettes qui passe sur un trottoir, les chevaux d'écume qui dansent à la crête d'une déferlante. En permanence je m'imprègne. Et puis arrivera ce qui voudra bien arriver, moi je suis prêt, la gueule ouverte.
Des fois je tiens une phrase, et je construis une histoire autour. Ou c'est un rêve qui m'a réveillé si fort que je le note, et deux mois plus tard je commence à l'écrire. L'indignation aussi peut être un moteur, tout comme la curiosité ou le désir de se colleter avec un sujet particulier – et pendant ce temps, je ne cesse de m'imprégner, de n'importe quoi, de tout ce qui se présente.
Il est donc très rare que je choisisse. Les désirs se bousculent et s'entr'escaladent. Je lève les bras en l'air et je gueule holà, pas tous à la fois ! Mais rien n'y fait, ça déborde.
De toute façon, l'artiste est une source. C'est un chouette métier.
On ne sait jamais de quoi demain sera fait.
Allan Erwan Berger
Au large de Vigo, en plein mal de mer, février 2011
Je n’écris pas sur ma vie. Je ne cultive pas le roman-témoignage, cette autobiographie déguisée où on se raconte chafouinement, avec un petit masque. Trois petits tours, trois petites diffractions, une poignée de changements de noms, rêvez, voici ma « fiction ».
Je n’écris pas sur ce qui existe ou sur ce que je sais. La littérature de colportage, c’est pas mon genre. Je ne fais pas du feuilleton factuel, du reportage, du témoignage douloureux, amer et poignant. J’écris sur ce que j’imagine. Je reproduis, du mieux que je peux, le film mou, fou, labile et chamarré qui me roule dans la tête. Oh, il m’arrive bien de plagier des lambeaux de réel historique… mais ce n’est plus plagier ça, hein, c’est s’inspirer. Quand, en-dessous de mon scénario, se profilent insidieusement les fibres d’un monde d’autrefois, c’est pour les concasser, les broyer, les dissoudre, ces fibres, et en faire le comburant autonome de ce récit hirsute, de ce rouleau hâtif et fugace qui ne cesse de m’échapper, lui aussi.
J’écris, en fait, comme je vous raconte un long métrage que j’aurais furtivement vu en rêve. Je suis un élucubrant de mon temps. Pour le moment – comme quand on rapporte du rêve, justement – je réorganise les éléments les plus délirants, les remettant sur le trépied d’une cohérence narrative fondamentale, mais je ne ferai peut-être pas cela toujours.
Si quelqu’un apparaissant dans une de mes fictions ressemble à
une personne réelle, ce n’est pas un aveu biaiseux ou du
crypto-réalisme. C’est un casting. Cette personne, inopinément
semblable à une personne du monde, vient jouer un rôle que
je lui assigne dans mon film, un petit rôle habituellement. En effet,
ce genre de casting de personnes que j’ai connues, ou que le monde
a connues, cela arrive généralement à un de mes personnages
secondaires (j’adore et respecte immensément mes utilités,
ce sont tous des amours passionnels et charnels, pour moi). Mes personnages
principaux, eux, par contre, ne viennent d’absolument nulle part.
Ce sont des Ornicar… Et l’histoire dans laquelle ils évoluent,
bien, c’est une fiction.
Il y a de la place pour tout le monde. Mon imagination ressemble parfois à un appartement dans un immeuble sans caractère d'une cité quelconque, parfois à un quartier industriel abandonné, parfois à un bar glauque, parfois à un vaisseau spatial.
Il est beaucoup question d'espace. C'est dans ces lieux que les gens, lecteurs et personnages, vont débarquer. Ils n'existent pas réellement, mais certains me sont certainement familiers. À ce titre, les espaces tiennent parfois le premier rôle : ils agissent sur leur population, leur font faire des choses... Sans les espaces, les personnages ne seraient rien.
Ceux-ci, d'ailleurs, ne sont pas plus réels que les espaces. Cependant, en eux résonne parfois l'écho d'une personne familière. Mais, au fond ce ne sont que des caractères. Que font-ils ? Ils se rencontrent, se jaugent et parfois s'entre-tuent. Ce sont eux qui fabriquent les histoires.
Je ne cherche pas à délivrer un message ou à m'engager,
je suis trop peu confiante pour me risquer dans cette voie. Je tente deux
choses : le plaisir et l'abréaction,
qui ne sont pas exclusifs l'un de l'autre.
Illustrations :
Caspar David Friedrich : Owl flying against a moonlit sky.
Bartolomæus Maton : Ein Narr mit einer Eule.
Caspar David Friedrich : Landscape with owl, grave, and coffin.
Sources : Wikimedia commons
Magritte : Les compagnons de la peur.
Source : My
Opera / Lonely Moon
Image proposée par Aline
Jeannet