une idée d'Allan Erwan Berger
"En France, on ne sépare pas les enfants des parents."
Éric Besson, ministre, à propos des internements d'étrangers dans les
camps de rétention [1]
Sous le règne de Lord Voldemort, le Ministère de la magie entreprend de ficher tous les sorciers nés-moldus (c'est à dire d'ascendants non-sorciers). Parce qu'il a été « démontré » qu'un moldu ne peut devenir sorcier que par fraude, les sorciers nés-moldus peuvent être légitimement tenus pour condamnables. Un né-moldu étant dès lors stigmatisé comme hors-la-loi, la crainte de la punition le pousse automatiquement dans la clandestinité ; ce qui rend son existence doublement illégale, et le rejette aux marges. Le fichage commence dès l'école. (Harry Potter et les reliques de la mort)
Dans le souci d'intercepter les indésirables et de contrarier les menées de la Rébellion, le Ministère de la Magie entreprend d'écouter les conversations, en se focalisant sur certains mots-clés qu'on ne doit plus prononcer, comme par exemple le nom du Seigneur des ténèbres, qui sert à piéger les rebelles ; en outre, le Ministère filtre les déplacements des sorciers en plaçant le réseau des cheminettes sous surveillance (ibidem).
En parallèle, les lois commencent à tomber en avalanche, toujours plus contraignantes et foldingues.
Dans les trois derniers volumes de la série, il est patent qu'une grande partie de l'opinion est amenée peu à peu à se méfier des médias non officiels, qui sont accusés de faire le jeu des forces de sédition. La montée en puissance de la censure s'accompagne, d'une manière fort prévisible, de la disparition progressive des espaces de libre parole, accusés de toutes sortes de maux (mensonges, rumeurs, délires, exaltation de l'insurrection) ; ceux-ci finissent, dans le dernier opus, par se concentrer dans une espèce de radio pirate parfaitement illégale et totalement, résolument anti-gouvernementale.
D'une manière générale, tout citoyen non conforme devient suspect. Se lève sur l'Angleterre un Matin Noir.
Les choses sont pourtant claires
depuis le début. Déjà, en pleine campagne pour la présidentielle, Nicolas
Sarkozy, répondant à Michel Onfray dans
C'est à dire qu'on ne le devient pas. De la même manière, on naît femme, on ne le devient pas ; on naît suicidaire, on ne le devient pas. On comprend mieux, dès lors, la fascination de ce gouvernement pour le fichage, et pour le dépistage préventif dont un excès d'une outrecuidante stupidité a été illustré par l'écrivain Philip K. Dick en 1956, et porté au cinéma en 2002 dans le film Minority report. Le projet de loi sur la délinquance et le dépistage précoce des troubles du comportement, qui a soulevé tant d'hostilité de la part des professionnels de la petite enfance, s'inspire de ce déterminisme absolu qui se pare d'oripeaux scientifiques, abusant l'électeur de base qui n'y connaît rien et ne peut que croire : ainsi, dans ce quinquennat, on naît délinquant, et ça doit se traiter le plus tôt possible.
Pour bien se convaincre que
vous ne rêvez pas, voyez l'interview de
Sans vouloir à toute force me manger un point Godwin, je ne peux m'empêcher d'entendre ici remuer quelques maillons de la chaîne qui relie par filiation ces sombres façons de « penser » aux anciens eugénismes Anglo-Saxons et Saxons tout court. Or, il est notoire, et depuis longtemps, que si l'inné propose, l'acquis, bien souvent, dispose... Et heureusement ! Sinon, où trouverait-on, par exemple, une culture, une politesse ?
Ce déni de l'acquis, brandi régulièrement par un président que bien des observateurs considèrent comme dépourvu d'un surmoi efficace, rappelle sans effort aucun la position extrêmement eugéniste de Lord Voldemort, et peut expliquer en partie pourquoi Nicolas Sarkozy est souvent surnommé le « Prince des Ténèbres ».
Mais qui a rendu Nicolas Sarkozy
eugéniste ? Ses gènes, ou son histoire ? Passons à autre chose.
Le 15 décembre 2008, monsieur
― Et par l'UMP ! crie-t-on depuis un banc...
― Vous pouvez vous gausser, chère collègue, mais ce dont je parle est important. La mafia s’est toujours développée là ou l’État était absent ; de même, les trafiquants d’armes, de médicaments ou d’objets volés et les proxénètes ont trouvé refuge sur Internet, et les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs y ont fait leur nid.
― Des députés aussi ! » etc. (Source Assemblée Nationale)
C'est le début visible, grotesque
et outrancier, d'une attaque de longue haleine lancée en profondeur dans
les territoires de l'Internet. Le premier étage du missile s'incarnera
dans la loi dite HADOPI,
« Création et Internet », perçue par ses opposants comme le
premier mouvement d'une manœuvre destinée, sous couvert de protection,
à contrôler par filtrage, mouchardage et tatouage ce qui se dit et ce
qui se passe sur la Toile, au mépris même de la constitution française ;
les deux autres étages étant LOPPSI
1 et 2, Lois d'Orientation et de Programmation pour la Performance de
C'est ce qui s'appelle surveiller en grand les cheminettes (voyez pp. 34 et suivantes) ; on s'éloigne résolument de la simple protection des enfants victimes de cyberpédophiles, ou des fichiers piratés, pour déployer autour des citoyens un système de surveillance d'une ampleur qu'on n'avait jusqu'à présent jamais rencontré ailleurs que dans certains livres un peu dingues.
Évidemment, se dit-on, être surveillé n'est ni nouveau ni forcément insupportable... Mais c'est parfois dangereux, l'histoire le prouve ; qui surveille les surveillants ? Qui les nomme ? Qui les contrôle ? Ceci n'est pas une question vaine : aujourd'hui, combien de proclamées démocraties souffrent d'une police aux ordres d'un ministre, d'une famille, d'un groupe financier ? Et puis, au détour d'un paragraphe du projet de loi, on tombe sur ça :
« Art. 706-102-4. - Les opérations prévues à la présente section ne peuvent, à peine de nullité, avoir un autre objet que la recherche et la constatation des infractions visées dans les décisions du juge d'instruction.
Le fait que ces opérations révèlent des infractions autres que celles visées dans ces décisions ne constitue pas une cause de nullité des procédures incidentes. »
Autrement dit, si, après avoir prétendu chercher une infraction de type A (pédophilie), je ne trouve que des infractions de type B (apporter du pain à des Maliens échoués dans un bois), ce n'est pas grave : ma cible, qui n'est plus A, se mangera quand même une procédure pour avoir fait du B. Non mais !
On comprend assez vite que tout internaute raisonnablement actif dans la société civile devient rapidement suspect. Une autocensure s'installe, et tout le monde finit vautré devant une chaine de télé-réalité, pour ne pas avoir d'ennuis. La réflexion : « si tu n'as rien à te reprocher, que voudrais-tu qu'il t'arrive ? » devient la grande phrase du moment.
Or, il arrive plein de choses à celles et à ceux qui n'ont pourtant rien à se reprocher. Il suffit que le gouvernement change les règles, ou les outrepasse, et vous sautez sans le savoir dans l'illégalité. Quelques exemples ?
D'abord une bouffonnerie : Nadine Morano, secrétaire d'État à la famille, a eu le malheur de mentir et d'être convaincue de mensonge sur Dailymotion ; tout de suite, en commentaires, les noms d'oiseau fusèrent. Parmi ceux-ci, il y eut un « ouh la menteuse ! » devenu célèbre car il fut d'abord jugé intolérable, et valut à son auteure d'être poursuivie en justice pour insultes à la dame (depuis, l'accusation a été retirée, mais le mal est fait). En réaction, les internautes, outrés que l'on vienne lire par dessus leurs épaules, et qu'une constatation pût être considérée comme une insulte, invitèrent sur tous les tons ladite Morano à aller se faire voir en bien des endroits, de toutes sortes de manières peu glorieuses et, pour le coup, parfaitement insultantes. En conséquence de quoi les assignations pleuvent aujourd'hui sur les trublions déchaînés, et chacun s'obstine dans sa vendetta.
Ça retombera, mais il restera deux choses : d'abord le verbe « moraniser », qui signifie ahurir de procès. Exemple : « Mediapart.fr s'est fait moraniser par François Pérol »... ensuite, une certaine habitude de prise, consistant pour les membres de ce gouvernement bizarre à s'immiscer dans les conversations des forums, et à refuser aux autres ce qu'ils se permettent d'ordinaire, en off comme en public : les insultes, les commentaires désobligeants, les expressions de mépris.
Au bout de cette belle dynamique, il y a, sans cahot ni grand écart à faire pour y parvenir, n'importe quel dictateur, petit ou grand, qui emprisonne ceux qui le critiquent, surtout quand ils ont raison ; et le trajet n'est pas long, comme le montre l'histoire en vingt endroits, et comme le suggère aussi certain roman à la destination de la jeunesse où l'on parle de balais qui volent.
Second exemple : « Sarkozy je te vois ». Je ne sais pas si l'on connaît cette histoire hors de France, car elle est un peu ridicule, aussi je la résume ici : sur un quai de gare, des policiers procédaient à une arrestation de jeunes ; rien d'extraordinaire en cette époque et dans ce pays, mais la brusquerie du procédé, les manières musclées des agents interpellèrent les voyageurs, qui s'attroupèrent et commencèrent à gronder. Un quidam, qui passait par là, voulant désamorcer, dira-t-il plus tard, une situation qui s'envenimait de seconde en seconde, se mit à scander « Sarkozy, je te vois ! » deux ou trois fois, ce qui déclencha l'hilarité chez les spectateurs et fit retomber le soufflé. Il est passé en jugement ces derniers temps. Le ministère public a requis contre lui une peine de cent euros d'amende, ce qui, ajoutée aux frais du procès, lui fera certainement une belle note.
Ouvrir sa bouche n'est pas sans danger, de nos jours. Dans son réquisitoire, le ministère public a fait état du caractère insultant du propos. Il n'en fallut pas plus pour que les Français, volontiers frondeurs quand ils ne sont pas collabos (cette fameuse France éternellement coupée en deux), n'en inférassent que le nom de S****** ne peut plus être impunément proféré, en tout cas pas quand on veut rester poli, et qu'on ne désire pas déranger le voisinage avec des propos outrageants ; « tapage injurieux diurne » pour avoir scandé « S****** je te vois ».
S******, une injure !
Même si l'on n'aime pas le personnage, ce raccourci reste un peu fort.
Prenant connaissance de cette histoire étonnante, ma femme et moi pensâmes
tout de suite à Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom, sombre et
omnipotent crétin de
Tout guilleret de cette belle trouvaille, je m'empressai de la partager, le 19 mai, sur quelques forums, ou fora, bien choisis. Les réactions furent plutôt bonnes. Le mot prenait...
Sans crier gare, il me gicla au visage un 27 mai, dans un endroit que je ne visite qu'une ou deux fois par mois, qui est le site Les mots ont un sens. On y lit ceci : « Mais à quoi donc peut bien servir ce satané parlement européen, que nous devons élire le 7 juin prochain ? Ne cherchez plus, Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom a déjà donné la réponse, en juillet 2008 etc. »
Qui fut bien fier de cette rencontre inattendue ? Qui se sentit soudain pousser les ailes de la gloire, mondiale évidemment ? Qui eut du mal à ne pas se gonfler d'importance en allant se pavaner au café ? Qui alla racontant partout le destin faramineux de son trait d'esprit à deux balles ? Qui, finalement, se précipita sur Google pour faire le compte de toutes les instances du nom magique, lorsqu'il n'est pas associé à Potter ?
Ce jour-là, S****** avait été synonymisé, ou surnommé, dans environ 1.230.000 pages différentes : Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom...
Mieux ! Si l'on ne voulait aucune comparaison désobligeante avec Voldemort ; si l'on refusait les occurrences de Poudlard, Potter, Rowling, les Mangemorts etc. etc. etc. dans la page web qui se devrait en outre d'être Française pur jus, tricolore depuis trois générations au moins, et si l'on exigeait d'y accoler le mot « Sarkozy », le score restait tout de même fort honorable, puisqu'il se stabilisait, après toutes ces minuties, à un honnête 2030. Deux-mille pages web différentes répétaient dans le vent, comme les roseaux du roi Midas, ce qu'il fallait taire, en le déguisant sous l'allégorie littéraire.
Puissance d'une association, quand elle coule de source ! Je découvris, malheureusement pour ma gloire immortelle, que de mauvais esprits avaient pensé à cette comparaison dès le 15, soit quatre jour avant mon éclair de génie. Las !
Mais ceci nous indique une chose : le zèle de la Police et de la Justice, qui semblent prévenir les désirs du gouvernement ; l'impunité apparente dont jouissent les agents de la force publique, l'arrogance dont certains font souvent preuve ; le mépris dans lequel sont tenus les plus élémentaires fondements de la politesse par ceux qui nous gouvernent ; les phrases mal construites, les élocutions brouillonnes, les propos outranciers, les mensonges ahurissants proférés sans qu'on puisse y répondre, puisque votre attaquant utilise à tout propos des syllogismes, et pratique à votre encontre la technique dite de l'homme de paille ; la volonté de tout surveiller, de tout détecter, de punir avant que les choses dégénèrent ; le souci, aussi, de faire peur en voulant sécuriser ; cette habitude de considérer votre personnalité comme un solide défini de toute éternité ‑ ce qui est un mensonge manifeste ‑ et d'en inférer des lois ; cette manie, enfin, de voir partout des insultes et d'embastiller sans preuves, tout ceci se retrouve, en esprit et même en lettre, dans la saga de madame Rowling, et je ne peux plus m'étonner de voir Nicolas Sarkozy associé de toutes sortes de manières au Prince des ténèbres, puisqu'il en possède si parfaitement les défauts, sans en avoir, fort heureusement pour nous, l'envergure.
Mais tout n'est pas joué,
et bien des choses peuvent encore trouver à se déployer, aussi ne baissons
pas
Allan Erwan Berger
juin 2009
Lecture :
Sylviane Giampino et Catherine Vidal. Nos enfants sous haute surveillance. Paris, Albin Michel, 2009. ISBN(13) 978-2226189998. Une notice du Monde est disponible ici.