Commentaire sur Marceline dans le Mariage de Figaro

une idée d'Allan Erwan Berger


" Se vouloir libre, c'est aussi vouloir les autres libres. "
Simone de Beauvoir

 

 

 

       Elle est vieille, elle est moche, elle est en habit de duègne ; elle a des prétentions comiques, elle court après Figaro pour l'épouser. Dès qu'elle apparaît, le public se prépare à ricaner, surtout si le héros débarque : alors elle va le poursuivre autour d'un fauteuil, ils vont faire un tour, deux tours, dans un sens et puis dans l'autre, et leurs pas sur les planches feront un gros bruit bien lourd. Tout ceci n'est point finaud. C'est Marceline, femme de charge et pot à tabac, la quarantaine bien tassée, avec ses appétits ridicules.

       Et puis d'un seul coup, la voici qui gifle à toute volée tous les hommes du public, et qui, en deux phrases, soulève toutes les femmes et les dépose à ses côtés, où elles gagnent. Plus rien ne sera comme avant ; on ne pourra pas faire comme si on ne savait pas qu'on venait de se faire engueuler.

       Mais pour cela, il aura fallu attendre l'impression, car les comédiens, à Paris, demandèrent courageusement à Beaumarchais de retrancher l'exploit de Marceline, sous le prétexte qu'il ne faisait pas rire. Certes, il ne fait pas rire.

 


BARTHOLO, montrant Marceline : « Voilà ta mère.

FIGARO : ...Nourrice ?

BARTHOLO : Ta propre mère.

LE COMTE : Sa mère !

FIGARO : Expliquez-vous.

MARCELINE, montrant Bartholo : Voilà ton père.

FIGARO, désolé : O o oh ! aïe de moi !

MARCELINE : Est-ce que la nature ne te l'a pas dit mille fois ?

FIGARO : Jamais !

LE COMTE, à part : Sa mère !

BRID'OISON : C'est clair, i-il ne l'épousera pas.

[censure...]

BARTHOLO : Ni moi non plus.

MARCELINE : Ni vous ! Et votre fils ? Vous m'aviez juré...

BARTHOLO : J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'épouser tout le monde.

BRID'OISON : E-et si l'on y regardait de si près, per-ersonne n'épouserait personne.

BARTHOLO : Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !

MARCELINE, s'échauffant par degrés : Oui, déplorable, et plus qu'on ne croit ! je n'entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu'il est dur de les expier après trente ans d'une vie modeste ! J'étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison. Mais dans l'âge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées !

FIGARO : Les plus coupables sont les moins généreux ; c'est la règle.

MARCELINE, vivement : Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l'autre sexe.

FIGARO, en colère : Ils font broder jusqu'aux soldats !

MARCELINE, exaltée : Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire ; leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur, ou pitié !

FIGARO : Elle a raison ! »

[... fin de censure]

 


       Etc. Beaumarchais coupera bien encore quelques tirades, mais moins parce qu'elles seraient subversives que pour habilement retomber sur ses pieds. Ainsi, voici ce que le public parisien découvrit 

 


BARTHOLO, montrant Marceline : « Voilà ta mère.

FIGARO : ...Nourrice ?

BARTHOLO : Ta propre mère.

LE COMTE : Sa mère !

FIGARO : Expliquez-vous.

MARCELINE, montrant Bartholo : Voilà ton père.

FIGARO, désolé : O o oh ! aïe de moi !

MARCELINE : Est-ce que la nature ne te l'a pas dit mille fois ?

FIGARO : Jamais !

LE COMTE, à part : Sa mère !

BRID'OISON : C'est clair, i-il ne l'épousera pas.

[Ici oeuvrèrent les ciseaux ; du coup l'on saute à :]

LE COMTE, à part : Sot événement qui me dérange !

BRID'OISON, à Figaro : Et la noblesse, et le château ? Vous impo-osez à la justice ?

FIGARO : Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice ! après que j'ai manqué, pour ces maudits cent écus, d'assommer vingt fois monsieur, qui se trouve aujourd'hui mon père ! Mais puisque le ciel a sauvé ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses... Et vous, ma mère, embrassez-moi... le plus maternellement que vous pourrez. »

 


       C'est pantouflard, c'est devenu bourgeois, il manque la tirade de Marceline... Imaginez ça : Figaro encaisse la double révélation de ses origines – ce qui n'est tout de même pas rien – en dix secondes, et trouve après ça moyen de répondre comme si elle n'avait pas fracassé toutes ses certitudes ; c'est admirable... Très souvent, la censure laisse de vilaines coutures ; ici, c'est bien pire, on ne voit presque pas son ouvrage. Pour bien lisser la reprise et calmer la crainte des comédiens ordinaires du Roi, l'auteur aura énervé (enlever les nerfs d') une scène entière, en lui ôtant beaucoup de son intérêt. Pantoufles !

       Heureusement, il y a tout le reste, qui lui aussi aura bien fait jaser. Mon dieu, comme l'on se sera offusqué de

Cette pièce, où l'on peint un insolent valet
Disputant sans pudeur son épouse à son maître.
P.-P. Gudin

       Beaumarchais, dans la préface à l'édition du Mariage : « … l'auteur a profité d'une composition légère, ou plutôt a formé son plan de façon à y faire entrer la critique d'une foule d'abus qui désolent la société. » Et c'est bien ce qu'on lui reproche. Si, encore, il avait déguisé tout cela : « Oh ! que j'ai de regrets de n'avoir pas fait de ce sujet moral une tragédie bien sanguinaire ! Mettant un poignard à la main de l'époux outragé, que je n'aurais pas nommé Figaro, dans sa jalouse fureur je lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il aurait vengé son honneur dans des vers carrés, bien ronflants, et que mon jaloux, tout au moins général d'armée, aurait eu pour rival quelque tyran bien horrible, et régnant au plus mal sur un peuple désolé ; tout cela, très-loin de nos mœurs, n'aurait, je crois, blessé personne ; on eût crié Bravo ! ouvrage bien moral ! Nous étions sauvés, moi et mon Figaro sauvage. » Car, malgré l'absence de Marceline, il restait toute de même quelques épines que Beaumarchais, toujours peu convenable, ne déguisa pas, et qu'on lui reprocha, bien entendu.

       Marceline est épatante. D'un seul coup, cette vieille peau qui n'était là, en somme, que pour faire rire à ses dépens, se retrouve à bondir au front, en première ligne, en train de porter l'étendard. Quel bonheur, surtout pour une actrice de ce temps, de pouvoir clamer ce « leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes »... Tout est dit, et il faut être gagé par le Roi et sous les yeux de la Cour pour ne pas oser ce morceau qui fait date dans l'histoire des mœurs ; un de ces morceaux – et il sont nombreux dans Figaro – qui ont fait dire à Sacha Guitry que, sans Molière et Beaumarchais – on les a souvent comparés – il y aurait eu des vides affreux dans nos bibliothèques.

       Rares sont les femmes qui ont défendu la cause des femmes. Dans l'ancien temps, la première personne, à ma connaissance, à demander une révision de leur statut est Poulain de la Barre : De l'égalité des deux sexes, 1673. Un homme. « Que pourroit-on trouver raisonnablement à redire, qu'une femme de bon sens, et éclairée, présidast à la teste d'un Parlement et de toute autre Compagnie. » Un fou ! Et ceci, quelques lignes auparavant : « L'employ le plus approchant de celuy de Maître, c'est d'estre Pasteur ou Ministre dans l'Eglise, et l'on ne peut montrer qu'il y ait autre chose que la Coûtume qui en éloigne les femmes » puisque même ce furieux de Saint-Paul admet qu'elles puissent, par exemple, prophétiser (mais la tête couverte).

       Et voilà où nous en sommes, trois-cent-quarante ans plus tard : des femmes dirigent des nations, mais aucune n'a encore le droit d'être curé ; c'est qu'il n'est pire fossile encroûté de tradition qu'une religion bien assise. Le jour où nous aurons enfin une papesse, une matriarche, une rabbine, nous saurons alors que les femmes sont absolument égales aux hommes, et sans doute qu'elles ne valent pas mieux qu'eux.

       Qui, la première, a pris les armes pour la promotion de son sexe ? Émilie du Châtelet s'est attachée à étudier Leibnitz, mais n'a rien dit des femmes en général ; Marie de France, écrivain célèbre, n'a brillé que dans l'amour courtois ; Aliénor d'Aquitaine, qui était en pouvoir de dire et de faire bien des choses, n'était malgré tout pas en possession de régner en toute liberté ; elle est connue pour son Droit maritime, dont descend le règlement de l'Amirauté, mais n'a rien dit sur la vie ordinaire faite au sexe féminin. La puissance des femmes, même couronnées, ne s'exerçait pas sur tout ce qu'un roi pouvait atteindre sans effort. « Voyez, à ce sujet, me dit une amie, ce que dut encaisser une reine comme Victoria », pourtant célèbre par toute la planète : « je ne crois pas qu'elle ait été un modèle d'indépendance ». Les biographies confirment cette impression, à ma grande honte car j'avais commencé par écrire le contraire. Et mon amie, impitoyable : « Et puis vous oubliez Olympe de Gouges » à laquelle on doit une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : en voilà une qui s'est immiscée avec talent dans la politique, et qui l'a payé de sa vie, pour n'avoir jamais voulu se taire.

       Oui, mais avant Olympe, je persiste : il y a eu Marceline ! L'une a-t-elle étudié l'autre ? Ce n'est pas impossible ; Olympe avait sa propre troupe de théâtre. D'elle, nous avons cette phrase : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune » qui fait écho à l'opposition « traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes » de la mère de Figaro, décidément incontournable.

       Dans toutes les affaires où la coutume prédomine, le changement ne peut venir que de l'intérieur, et opère avec la lenteur d'une montagne en train de pousser – aussi est-il difficile de l'arrêter. Voyez, en Islam, ceux qu'on appelle les Nouveaux Penseurs : ils sont loin d'avoir le couteau entre les dents, ils semblent tous de bons croyants... Ils font penser à des Bayle, à des Pascal, plutôt qu'à Diderot, Rousseau ou d'Holbach. Cependant, quel scandale ils soulèvent ! Ainsi en fut-il, je crois, de la condition féminine : sans Poulain de la Barre et sa très polie Égalité des femmes qui fit beaucoup rire, sans Beaumarchais et sa Marceline en colère, le terrain n'aurait pas été préparé, me semble-t-il, pour laisser apparaître, même au plus noir de la nuit puritaine du dix-neuvième siècle, les enfants de madame de Gouges : une George Sand, puis une Colette, puis une Beauvoir, une Sagan, et toute la constellation des femmes du vingtième siècle, les Badinter, Halimi, Xenakis, les Virginia Woolf, les Clara Zetkin, et j'en oublie, ô profusion, des kilotonnes de merveilles. Sacrée Marceline !

 

Allan Erwan Berger
septembre 2009


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