une idée d'Allan Erwan Berger
« Aimer, honorer et chérir jusqu'à ce que la mort nous sépare»
Poul Anderson
En ce moment, j'étudie pour mon plaisir les
variations de sculpture, de motifs, de forme et de couleurs, chez deux groupes
voisins de coquillages, que l'on trouve : l'un depuis les îles Anglo-Normandes
jusqu'au Sahara, en passant par la Méditerranée toute entière ; l'autre depuis
le nord-ouest du Maroc jusqu'au Gabon. Les aires de répartition se recoupent
entre Casablanca et, semble-t-il, Dakar. Dans cette zone, les deux groupes
cohabitent sans aucune difficulté : ils vivent aux mêmes profondeurs, et
broutent sur les mêmes cailloux. Mais ils ont des stratégies vestimentaires
très différentes. Le groupe du sud varie peu dans un même endroit, mais plus
fortement le long de son aire de répartition, bien que la transition entre deux
stations voisines y soit comme insensible. Le groupe du nord, quant à lui, varie
beaucoup localement, autour d'un faisceau de tendances dominantes, mais change
radicalement d'une région à la suivante. Entre celles-ci, il semble en effet
procéder par sauts morphologiques (taille, silhouette) tandis qu'il bouillonne
d'essais décoratifs de toutes sortes à l'intérieur de chacune (sculpture,
motifs, couleurs). Dans une même crique, sous le même paquet
de rochers, l'espèce du sud change peu : on passe du brun foncé à un rouge
noirci mélangé de terre de Sienne, mais c'est toujours du marron. On passe des
marbrures en cascades à des vermicelles minuscules, presque absents, mais ce
sont toujours des motifs de la famille des marbrés. Par contre, d'une région à
l'autre, des différences commencent à poindre, qui s'affirment lentement, dans
la sculpture, la taille, les couleurs et jusque dans les fameux motifs. Le
résultat de cette évolution douce, qui mène de Casablanca à São Tomé presque
sans qu'on s'en aperçoive, est le suivant : dès qu'on met côte à côte deux
spécimens distants, par exemple l'un du Sahara l'autre du Golfe de Biafra, les
contrastes nous sautent aux yeux au point qu'on s'est longtemps demandé s'il
s'agissait d'une seule espèce, ou de plusieurs. De son côté, l'espèce nordique est capable,
dans un même endroit, d'arborer toutes sortes de couleurs, de motifs et parfois
de sculptures ; mais sa taille et sa forme y restent assez constantes, tandis
qu'elles changent du tout au tout à mesure que l'espèce progresse vers le sud.
Géante et patatoïde au nord, naine et allongée en Méditerranée, moyenne et
auriforme au Maroc. Mais dans tous les cas, sous toutes ces coquilles, se cache
le même animal. Nous avons ainsi deux ensembles qui varient
de façons résolument différentes; les uns sont, en local, de vrais Arlequins,
tandis qu'ils gonflent et dégonflent, s'allongent ou se ratatinent d'une région
à l'autre ; les autres forment des tribus très homogènes, uniformes, et qu'on
aurait de la peine à différencier des tribus immédiatement voisines, bien que,
d'un bout à l'autre de leur aire de répartition, les différences apparaissent de
manière flagrante. À considérer tous ces escargots alignés
dans une vitrine ou sur la page d'un site, on se prend à s'étonner de cette
profusion de stratégies, de ce paysage chatoyant de tentatives, de réponses à
l'impératif de vivre en dépit de tout ; « vis », c'est à dire, ne te détruits
pas trop vite, tâche de pas te faire détruire, et transmets de tes gènes le plus
possible : formes, sculptures, couleurs et motifs pouvant ici offrir des
béquilles à la survie, ou n'ayant, ailleurs, aucune espèce d'importance. Les mutations sont ici à l'œuvre, sous le
processus de la descendance avec modifications. Une mutation, c'est une
altération d'un bout de code : une protéine qui change, et plus rien ne sera
comme avant. La plupart du temps, une mutation n'a pas de sens dans le
contexte : une main à six doigts alors que depuis des millions d'années cinq
suffisent ; un troisième œil au-dessus du nez, et qui voit mal ; des ongles qui
cassent systématiquement malgré tous les régimes. Mais, de temps à autre,
survient une variation qui est comme une splendide réponse à un choc soudain
dans l'environnement. L'histoire de la phalène du bouleau est
assez connue. Il s'agit, en l'espèce, d'une modification de la teneur en
mélanine des ailes de l'animal. Typiquement, on distingue deux formes, qui sont
deux extrêmes : une forme claire, où le papillon arbore une magnifique robe
argentée rehaussée de dendrites noires, et une forme sombre, où tout l'argent a
disparu sous l'anthracite. Il est probable qu'à l'origine, la phalène ait porté
d'autres couleurs, au gré des mutations, mais c'est maintenant l'argent moucheté
qui règne, et ceci nous dit une chose : une mutation ne prend de sens que
lorsqu'il y a danger de mort à ne pas en bénéficier, c'est à dire quand un
phénomène extérieur sélectionne. Pour bien comprendre l'évolution de la
phalène, il faut tenir compte de trois facteurs : d'abord les prédateurs, qui
jouent ici le rôle d'agents, sélectionnant par défaut, en épargnant certains
papillons et en fondant sur tous les autres ; ensuite il y a l'espèce, qui,
inlassablement, génération après génération, pond des papillons portant, a
priori, toutes sortes de robes ; enfin, voici l'arbre sur lequel se repose
l'animal. Le prédateur, la proie, et son
environnement... La mutation, aveugle et brute, joue ici, grâce à la sélection
visuelle opérée par les oiseaux, sur le registre du camouflage : le jour où les
bouleaux, dont le tronc est argenté, envahirent le pays, tous les papillons qui
étaient de couleur paille furent repérés, dévorés, et disparurent, tandis que
les affreux mutants blanchâtres s'en sortaient sans une égratignure parce qu'ils
étaient devenus invisibles sur les écorces des envahisseurs. Plus tard, lorsque
les fumées de la révolution industrielle se déposèrent sur les forêts, et
qu'elles les noircirent, toutes les phalènes argentées, les phalènes devenues
traditionnelles, étant soudain trop claires, furent découvertes et attaquées,
tandis que quelques immondes mutantes charbonneuses passèrent inaperçues, bien à
l'abri dans leurs capes de couleur tronc pollué. La nature est sourde, elle n'a pas de
programme ; ainsi a-t-elle toute liberté de faire, ne s'inclinant devant ni bien
ni mal, puisque seules règnent les statistiques. Par le simple automatisme des
mutations, en association avec un phénomène filtreur tout aussi automatique, une
espèce évolue. Dans les forêts polluées, les gènes des phalènes noires se
répandent. Bien sûr, à chaque génération nouvelle, les cartes sont rebattues ;
cependant, à chaque tour, un léger avantage est donné, par le jeu de la
dispersion génétique, aux survivantes de la partie précédente. Ainsi, par simple
inertie algorithmique, en quelques pontes, presque toutes les phalènes
deviennent noires. Aujourd'hui, elles sont de nouveau claires
parce que les bouleaux sont de nouveau propres. Car les mutations ne s'arrêtent
jamais ; même au cœur fuligineux de la révolution industrielle, il y eut des
phalènes argentées, fruits rares d'une mutation insensée par nature, aberrations
que les oiseaux mangèrent et qu'ils ne mangent plus. Ainsi les mutations permettent-elles
d'opposer aux changements écologiques des réponses parfois appropriées – et
voilà qui est bon pour l'espèce. Ensuite, la chasse aux mutants, autre facteur
traditionnel de sélection (exemple : l'assassinat par la mère canari de ses
oisillons albinos, interprétés comme intrus), et leur incompatibilité naturelle
avec l'environnement existant, permettent-elles d'assainir l'arbre de l'espèce
en arrachant une grande partie de ses rameaux divergents, en purifiant la troupe
de ses variantes inadaptées, tout en endurcissant certains individus qui, pour
d'inexplicables raisons, et malgré leur mutation, vécue ou présentée a priori
comme néfaste et aberrante, auront résisté, et survivront. Et là encore, c'est tout bon pour
l'espèce ! Car voici qu'arrive un changement : les formes classiques meurent,
mais quelques-uns des mutants survivants de la grande chasse, endurcis et
blindés à presque tout, survivent encore à ce nouveau coup du sort, se
reproduisent, et imposent, au bout du compte, une nouvelle loi. Ainsi monte et
descend la gloire des êtres comme celle des groupes ; ainsi tourne ce que les gens du
moyen-âge symbolisèrent par la Roue de la fortune, dixième lame. On croit
dominer, et l'on va bientôt servir de terreau. L'espèce, grâce à ce phénomène, a franchi
un cap, que l'on peut regarder comme le seuil d'une nouvelle pièce. Et
constamment les mutations ressurgissent, des nouvelles et même des anciennes,
dont les racines dormaient dans des brins de code. Alors on sélectionne, on part à la chasse.
Puis les victimes d'hier deviennent les oppresseurs d'aujourd'hui, et tout
recommence ; les tentatives ne s'arrêtent jamais ; la vie s'entretient. Un bémol, toutefois : de nombreuses
espèces sont très tolérantes, ou ne se formalisent pas. Ainsi mes escargots
du nord n'en font-ils pas tout un plat si, dans une ponte, naît un individu à
rayures au milieu d'une troupe de marbrés. Tout dépend des enjeux. Prenons le
cas du chat européen dit « bicolore » : c'est le noir et blanc commun avec des
yeux verts-jaunes, une de ces innombrables branches du groupe dit « de
gouttière ». Les mamans bicolores ne tuent pas les bébés qui présentent des
dessins bizarres, ou une robe presque unie ; à vrai dire, elles s'en fichent,
contrairement aux canaris. Or, voici malgré tout de la sélection à
l'œuvre... Il apparaît, quand je regarde dans les rues et les friches de ma
ville, que le bicolore européen y est surtout représenté dans sa version « vache
aléatoire », c'est à dire en robe « pie », avec des taches de formes variées,
disposées n'importe comment. Mais quand je regarde les bicolores qui fraient
avec les humains, ou ceux qui fréquentent une maison d'humains, pour ne rien
dire de ceux qui vivent carrément dedans, je constate que, pour la très grande
majorité, ces chats tendent à présenter une robe avec des taches harmonieuses,
le summum felicæ étant offert par les mistigris à dos noir, avec jabot blanc,
guêtres et gants blancs ; ceux-là, tout le monde craque dessus, tout le monde en
voudrait ! Aussi se les arrache-t-on, après quoi on les castre ou on les
ligature... Moralité: malgré sa très grande beauté qui
résonne en nous et nous fait glatouiller tout plein, le bicolore en tenue de
soirée est toujours aussi rare car on le stérilise (pour que son urine ne sente
pas, pour qu'il soit moins agressif, plus docile, moins foldingue pendant les
chaleurs etc. etc.) tandis que l'aimable « vache », avec le museau peint de
travers et son œil au beurre noir, fourmille dans nos arrière-cours, au milieu
des autres gouttières aléatoires aux livrées plus ou moins gracieuses. C'est à
dire qu'une mutation qui, a priori, aurait dû favoriser l'insertion des chats en
tenue de gala dans un milieu humain sensible aux symétries, est un frein à leur
expansion dans mon pays puisque les gens, par ici, sont de très actifs castreurs
ou ligatureurs, et qu'il est infiniment plus facile de stériliser un chat qui
vous appartient que de courir derrière un matou sans domicile fixe, habitué des
poubelles et des soupiraux. Miaou. Ce n'est pas tout ! Dès qu'on touche au
domaine des humains, ou que les humains s'en mêlent, la vie des bêtes et des
plantes prend des aspects inattendus. Puisque nous parlions de vaches, sachez
que ces demoiselles adorent par dessus tout passer à la lustreuse, qui est une
espèce de car-wash automatique pour ruminants, sauf qu'il n'y a pas de mousse,
et que ça brosse le poil au lieu de le mouiller. C'est donc un cow-brush. C'est
nouveau. Ça plaît beaucoup. Ce qui nous amène, tout naturellement, à
parler de culture. Parce que ces vaches sont, à leur façon, des mutantes ; des
mutantes culturelles. Et, tout comme un changement climatique, une culture, en
se renforçant, en prenant de l'ampleur, favorise des comportements. Je songe à la merveilleuse Washoe, une
femelle chimpanzé, et à sa descendance par l'esprit. Washoe (1965-2007) avait
appris à parler le langage américain des sourds-muets, l'ASL. Elle transmit
partiellement ce pouvoir au petit Loulis, qu'on lui avait mis entre les bras, à
tel point que cette intéressante famille fut parfois bilingue, s'exprimant
tantôt par cris et grimaces, tantôt par signes, selon le sujet et le vocabulaire
disponible pour l'exprimer – ou mélangeant les trois : signes, mimiques et
petits cris. Washoe passait d'un mode à l'autre sans
difficulté. Loulis, je crois, ne maîtrisa jamais que cinq signes ; il lui manqua
sans doute des professeurs aussi attentionnés et patients que l'avaient été,
pour sa mère adoptive, les Gardner ou Roger Fouts. Washoe, après tout, n'avait
pas de doctorat à passer, ni, du reste, d'intention professionnelle bien
définie. On se prend à rêver à ce que pourrait faire
une troupe de chimpanzés signeurs – c'est le terme consacré – relâchée dans une
réserve ; y aurait-il contamination des autres clans ? Peu probable, sauf à
imaginer au départ un centre de réadaptation à la vie forestière, qui recevrait
uniquement des animaux de laboratoire, rachetés ou mis à la retraite, en stage
de réacclimatation, et donc de re-formation de groupes sociaux. Dans ce cas,
oui, il est possible que les jeunes bêtes nées dans le centre, par apprentissage
ou après enquête, se mettent à signer ; mais combien de mots ? Et une fois
relâchés en forêt tous ensemble, en groupes signeurs, ces enfants-là
bénéficieraient-ils, grâce à cette capacité, d'un avantage sur les groupes non
signeurs ? Et pourquoi pas ? Tout agent ou phénomène culturel est soumis
à de l'érosion – désaffection, incapacité spécifique ou particulière,
accidents – ce qui engendre ordinairement une sélection drastique. Aussi les
interventions, depuis l'extérieur, sur l'esprit d'une espèce, n'ont-elles de
sens et de possibilité de durer que si l'on prend soin, au préalable, de bien
saisir les enjeux et surtout les constantes environnementales brutes. L'île du
docteur Moreau n'aura pas tenu cinq minutes sans son maître. Il n'en est pas de même quand l'initiative
vient de l'intérieur du groupe. Tout le monde connaît ces macaques japonais qui
vont laver leurs fruits à la plage. Cette habitude, qui a été initiée en 1950,
s'est transmise et dure encore. On parle à ce sujet de naissance d'une
tradition. Et ce n'est pas la seule, car les macaques sont pleins de surprises :
figurez-vous qu'en Indonésie, on a vu naître et se répandre une technique de
manipulation d'un bâton utilisé comme extension à la main, pour décrocher ce qui
pend trop haut. Chaque troupe a aussi sa façon de s'épouiller, qui n'est pas
celle des voisins immédiats. Voilà qui nous rappelle l'isolation dans laquelle
vivaient les humains occidentaux, il n'y a pas deux siècles, avant l'apparition
des communications de toutes sortes. Un exemple parmi d'autres : au sud de la
Bretagne, il y a une île où les hameaux, distants tout au plus de cinq-cents
mètres les uns des autres, étaient, au dix-neuvième siècle encore, si isolés
culturellement que l'on pouvait, dit-on, reconnaître à quel groupe appartenaient
deux jeunes amoureux rien qu'en regardant la façon qu'ils avaient de se tenir
par la main ! Ce qui est à peine imaginable aujourd'hui. Stephen Jay Gould a parlé, à notre sujet,
de « fertilisation culturelle croisée » : on écoute du rock japonais tout en
arborant d'impressionnantes dreadlocks, on est fana de mangas et de soccer, on
bouffe chinois et on pense américain. Je songe à la France, ensuite, qui est, au
fin bout de son continent, l'ultime territoire où toutes sortes d'invasions se
sont entassées, et comme fondues les unes dans les autres. Les mots de notre
langue l'attestent. Aussi je crois que la culture est
entièrement constituée d'acquis nés d'une certaine catégorie de mutations ; une
façon un peu tordue de cogiter, une idée nouvelle, une mode, de nouvelles
harmoniques en musique, en peinture. Les jeunes s'y précipitent, les anciens
font la gueule : chez les macaques de Ko-Shima, les plus vieux n'ont jamais pu
se faire au lavage des fruits, qu'ils ont continué à manger pleins de terre, à
l'ancienne. Tout, ici, est acquis, rien n'est inné ! N'en déplaise à mon
président et à ses courtisans, un fils de pianiste n'est pas un pianiste-né ! Prenez garde au mutant ! C'est un fait que,
jusque dans leurs façons de se comporter, les initiateurs de nouvelles pratiques
ou attitudes passent, au mieux, pour de joyeux farfelus ; mais en général on
leur envoie la police. Voici, à l'article « Lettrés » du
Dictionnaire philosophique de
Voltaire, lequel ouvrage n'est ni un dictionnaire, ni très philosophique, ce
petit passage : « Les gens de lettres qui ont rendu le plus
de services au petit nombre d'êtres pensants répandus dans le monde sont les
lettrés isolés, les vrais savants renfermés dans leurs cabinets, qui n'ont ni
argumenté sur les bancs des universités, ni dit les choses à moitié dans les
académies ; et ceux-là ont presque tous été persécutés. Notre misérable espèce
est tellement faite que ceux qui marchent dans le chemin battu jettent toujours
des pierres à ceux qui enseignent un chemin nouveau ». On peut ici aligner une quantité
prodigieuse de maltraités: rien qu'en astronomie et en géométrie, nous avons
Copernic, dangereux énergumène; nous avons Descartes et Galilée, qui furent
infâmes de leur vivant; nous voyons Gassendi, effrayé, reculer dans l'ombre, et
« obéir » en « préférant » le système de Tycho Brahé, plus dans la ligne papale,
à celui de Copernic. Songez aux difficultés ridicules que rencontra la pensée
d'Isaac Newton pour être reçue en France, et au fait que presque toute l'Europe
était, à cette époque et malgré Galilée, toujours anti-copernicienne ! Culture
de canaris. Autre exemple de canarisme aigu : quand
j'étais petit, il était absolument impossible de parler de certains sujets comme
le réchauffement climatique, la pollution, la destruction de la couche d'ozone.
Ceux qui démontraient, chiffres à l'appui, l'imminence possible d'une série de
catastrophes d'envergure planétaire, étaient renvoyés à leurs fromages de chèvre
et à leurs carottes bio. Quand ils manifestaient, on contaminait leurs défilés
avec des provocateurs, après quoi on les matraquait, on les embarquait au poste,
et les tribunaux leur tombaient dessus comme on tombe sur les aborigènes : avec
une digne, noble et intransigeante sévérité. Non mais ! Bande de drogués ! D'ailleurs, dans la seconde moitié du
vingtième siècle, aucun politicien ayant un minimum d'ambition ne se serait
aventuré sur le terrain minable de l'écologie ; on laissait cette bouse à
quelques rêveurs qui faisaient, aux élections, des scores à un chiffre, tant ils
étaient méprisés par la très grande majorité de la population. Mais voici qu'au début du second
millénaire, des pays entiers sont parfois gouvernés par des coalitions dans
lesquelles l'écologie est présente, et l'on a même vu un homme politique,
célèbre et Américain, se lancer dans la défense et la protection de la
stratosphère, suivant en cela l'exemple qu'a donné le prince Charles, de la
maison de Windsor, qui, depuis des années, s'occupe à panser quelques-unes des
innombrables plaies de notre exténuée planète. La mutation verte est en train de
prendre, peu à peu, en occident. L'irruption de la télévision, celle du
téléphone, celle de l'automobile, furent, tour à tour, de puissants facteurs de
changements qui engagèrent des mutations dans des pans entiers de l'activité
humaine. Internet, qui offre à qui le veut la possibilité de travailler où il
l'entend, et qui permet à des cerveaux séparés par d'immenses distances, comme
nous le sommes, ici à ELP, d'œuvrer de concert sur un même projet ou de
s'intéresser à un même sujet, cet Internet adoré, huitième merveille du monde,
est en passe de remodeler complètement nos pratiques d'acquisition, de partage
et de développement du savoir ou de l'art. Bien sûr, réfléchir ou créer prend
toujours autant de temps, et les séminaires mériteront encore longtemps leur
nom, mais les sentiers se dégagent aujourd'hui à des vitesses de démon ! La culture ! Quelle chose étonnante... Les esprits humains mutent de plus en plus
vite, de plus en plus souvent. Jusqu'à la relation que nous avons à notre corps,
jusqu'au regard que nous lui portons, qui paraitraient, s'ils nous voyaient
vivre, incompréhensibles et monstrueux à nos ancêtres d'il y a seulement trois
générations : moins sacré, on sait notre organisme de plus en plus bricolable. Les mutations ne cessent jamais. Un jour,
il poussa un début de cerveau à un organisme, et ce fut la création d'un règne
immense. Au hasard des sinuosités du destin, l'évolution engendra des espèces
animales (c'est à dire qui bougent, qui se dirigent en transportant leur corps)
de plus en plus complexes : et volà aujourd'hui des Mollusques qui rampent, des
Vertébrés qui galopent, des Arthropodes qui crapahutent. Voici ce que je me dis, les soirs où la
tempête rugit et que les flots montent. Les soirs de grande tourmente où l'on
sent que le marteau peut s'abattre. Voici mon examen de conscience : Un jour, il apparut un seuil dans la
capacité de gérer un corps devenu trop compliqué, équipé d'une multitude
d'organes aux exigences et aux habitudes de vies si diverses que c'en devenait
insupportable. Ce seuil, certaines lignées de mutants le franchirent en
multipliant le nombre des ganglions neuronaux, tandis que d'autres lignées
développèrent, tout simplement, des cerveaux. Nous autres descendons de ces
gens-là. Et puis, le temps passant, des cerveaux, au
sein de certains genres, eurent tendance à grossir, le diable sait pourquoi.
Avec l'accroissement de taille, d'innombrables espèces butèrent, et ce n'est pas
pour nous surprendre, contre un nouveau seuil, qui était lié à la gestion
épouvantablement difficile d'un organe devenu aussi puissant, aussi vaste, aussi
gourmand, et aussi polyvalent. Alors, chez certains mutants, se déploya peu à
peu un système tout neuf, un contrôle global du cerveau par lui-même,
complètement virtualisé, une sorte de bureau comme on parle de bureau à propos
de ce qui fait la surface des systèmes d'exploitation de nos ordinateurs :
l'interface, avec ses icônes, entre l'opérateur et les arcanes de la machine. Un
tableau de bord, aurait-on dit dans les années cinquante à quatre-vingts du
siècle dernier. Les Vertébrés (chiens, chats, humains), les
Arachnides (mygales), les Céphalopodes (pieuvres, poulpes), bien d'autres
encore, se lancèrent dans la création d'un programme fantôme, un ghost, plus ou
moins développé, une personnalisation sous un seul nom des différents modules
gérant le cerveau et le corps. L'instance la plus visible, la plus évidente,
chez les humains de culture occidentale, a reçu pour nom le Moi, strate
supérieure de l'empilement bien connu qui mène, en ses profondeur, jusqu'au Ça
sauvage. En milieu vaudou, la typologie utilisée pour décrire le ghost fait
appel à des instances très différentes de celles retenues par la psychanalyse :
voici le Gros-Bon-Ange et le Petit-Bon-Ange, que je vous invite à étudier. Mais
peu importent, finalement, les façons de stratifier, de cartographier : le
paysage existe, bon sang, et ça, c'est fantastique ! Détection, équilibre, communication,
locomotion, chasse, reproduction ! Anticipation des trajectoires, calcul,
tromperies : tout est tellement plus simple quand c'est « Je » qui dirige.
Imaginez une arborescence de modules divers, tous regroupés en classes gérées
par des sur-modules dont l'action est commandée depuis de simples boutons sur un
tableau de bord qui est, tout simplement, « vous » ! C'est une vision des choses qui m'est
venue il y a quelques années, en réfléchissant entre deux pages d'un ouvrage
d'Alain Berthoz: Le sens du mouvement,
paru chez Odile Jacob. Voilà qui donne le vertige les premières fois : la
conscience en tant qu'ultime mutation ?! L'illusion d'être, en somme... et d'y être
individu, comme moyen pratique d'associer le cerveau aux destinées de toutes les
parties de son corps, de l'intéresser à moindres frais à sa conservation
globale. La solution retenue : moi ! (mais pas Moi, qui n'est qu'une strate). Un humain se fait mal : Ah ! dit-il,
« mon » doigt, « ma » main, « mon » mollet ! Et le chien, pareil : Ouah, « ma »
queue, « ma » truffe, « ma » pauvre papatte ! Et parlez-nous de liberté après ça ! Je
pense donc je suis ? Hah ! Imaginez des gens, enfermés dans de
puissants châteaux, isolés les uns des autres par tout un monde de steppes, de
forêts, de ronces et de marécages. Ils communiquent d'un château à l'autre par
des signaux : optiques, audio, on s'en fiche... Jamais ils ne se rendront
visite, jamais ils ne se toucheront autrement qu'en rêve – et encore n'en
rêvent-il même pas, ils ne sauraient concevoir une telle rencontre... Voici nos
ghosts. Ils conversent, chacun juché au sommet d'un
corps ; ils épient, petits nuages électroniques nichés dans les cerveaux. Soyons
heureux, nos corps peuvent se toucher ; ainsi avons-nous l'illusion de nous
toucher réellement. Mais voyez, voyez quelle est notre fragilité ! La magie opère, qui veut à toute force que
nous nous identifions à nos corps au point de ne jamais faire la différence
entre eux, les corps, et « nous », les ghosts, qui les chevauchons sur notre
cerveau qu'on va jusqu'à prendre pour une selle. C'est ainsi que lorsqu'un nerf
signale une petite démangeaison facilement effaçable d'un coup de grattouille
sur la peau du dos, on dit « il faut que je me gratte »... bien que l'on soit en
droit de se demander qui, bon sang, l'on peut bien gratter en cette occasion, et
qui gratte... Autres façons de dire, que nous employons indifféremment alors que
le sens est tout autre : « je me gratte le dos », « gratte-moi le dos s'il te
plaît », etc. Car enfin l'on sait bien que le dos n'est pas soi... Mais il n'en
reste pas moins que « soi », chez presque tout le monde, c'est surtout le corps.
« Tu me fais mal, arrête ! » Tandis que moi, simple petit ghost un
tantinet éberlué par cette façon d'interpréter ma vie, je pense (grâce aux
capacités stupéfiantes du cerveau qui m'a créé, bon sang, qui m'a créé !) je
pense que je ne suis pas... C'est à dire que je ne suis pas mesurable, ni même
tangible, et que mon existence est toute entière dépendante d'un groupe de
neurones que, paradoxe, je ne sais même pas contrôler consciemment ! Le désert, dans ces conditions, est
beaucoup plus vaste qu'on ne l'imaginait, plus vaste encore que cet océan de
nuit au milieu duquel, battu par les flots, se tient le petit îlot shakespearien
de notre existence, éclat fugace de rêve au milieu d'une immensité de sommeil
(La Tempête) : on a l'impression d'être, mais si, par hasard, on n'était pas ?
En outre, car les choses ne sont jamais simples, il est admis que le « je » met
du temps à se construire : il y va de sa petite aurore, comme bien des choses en
ce monde. On ne naît pas vraiment avec : voyez le regard épouvanté du bébé qui
découvre que sa mère n'est pas « lui » ; il y a un extérieur, il y a des
autres ! Ce qu'on appelle l'angoisse du huitième mois. Il faut apprendre
ensuite, et comme si ça ne suffisait pas, à faire confiance à ces autres
terribles, à les aimer même. Ceci n'est pas inné, ceci se découvre ; ceci,
aussi, se dévoile. Mais alors, où est l'âme immortelle ?
Nulle part, me dis-je, malheureusement ; nulle part... Songeons avec pitié à ces
pauvres ghosts d'humains, engendrés par des cerveaux assez puissants pour
embrasser le temps, digérer le passé et même concevoir la notion du futur – donc
celle de la mort. Il me semble inéluctable et parfaitement explicable que ces
avatars électroniques, passablement étonnés d'être ainsi lâchés dans le vide, en
viennent à imaginer une vie avant ou après la mort, car eux-mêmes se sentent
tellement différents du reste de la matière vivante... et pour cause, puisqu'ils
ne sont pas organiques ! Quelle misère ! Les religions ont été une façon, somme
toute, assez convenable de remédier à cette inquiétude qui aurait pu nous
précipiter dans Dieu sait quoi, un grand je-m'en-foutisme général d'après moi le
déluge... Globalement, elles ont fonctionné de
manière assez satisfaisante, puisqu'on existe encore. Ce fut peut-être, là
aussi, une mutation ; mais le temps vient où ces réponses ne peuvent plus
satisfaire. De nouveau est arrivée l'heure de changer de rail. Du reste, le
néant n'est pas sans charmes. Tirons-en quelques conséquences pratiques,
tant qu'à faire, puisque, après tout, n'importe quelle métaphysique en vient,
tôt ou tard, à retomber sur terre, et se fait prescriptive, voire, quand elle
est bien vilaine, normative. Si, le cerveau s'éteignant à la mort, le
ghost, en bon petit programme, s'effaçait ? Si toute cette vie, tous ces
espoirs, tous ces rires, toutes ces peines ; si tout ce fatras d'inné, d'acquis,
d'instincts, d'atavismes et de constatations qui font un ghost, si toutes ces
merveilles qui font toi, si tout s'envolait d'un seul coup, d'un seul souffle,
comme on éteint une console de jeux, comme on abat un immeuble, comme j'arrache
une feuille ? Dispersée, la poussière d'une existence
entière ! Balancée au diable, aussi facilement que si c'était du sable sur les
pierres du désert. Une bonne vie, une mauvaise vie ? c'est indifférent : la mort
passe, et la chair est rendue. Alors, oui, dans le cas où ce que
j'entrevois serait vrai, un peu de bienveillance les uns envers les autres ne
serait pas malvenue, ni hors-sujet. Comme dit l'autre : paix sur la terre aux
hommes de bonne volonté. Car on ne va pas, en plus, se faire des embrouilles ?
Si ? Tâchons plutôt de nous faire des petits
nids douillets, ne marchons sur la tête de personne, et ne persécutons point,
surtout pour des inepties fumeuses devant lesquelles la raison se cabre. Laissons ces comportements idiots aux âmes
faibles, à ceux que la mort terrorise au point de les rendre infects, méchants,
tueurs, immoraux, « moi je », « moi d'abord », moi, moi, moi et encore moi
toujours, et toi jamais ! Ne gravons point de rayures sur l'univers,
nous ne sommes pas des vandales. Respectons les lois du groupe où nous vivons,
tentons de les changer si nous les trouvons inadaptées, mutons comme nous
pouvons, et, s'il n'y a pas, au bout, de dieu rémunérateur et vengeur, s'il est
vrai que la justice ne sera jamais rendue, continuons, par pur amour de
l'élégance, et parce que nous sommes forts, continuons à sourire. Continuons à
nous tenir droits, debout jusqu'à ce que mort s'ensuive. Allan Erwan BergerI
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2008,
rév. octobre 2009