Le bout de l'île (Daniel Ducharme)

une lecture d'Allan Erwan Berger


Daniel Ducharme, Le bout de l'île, Montréal, ÉLP éditeur, 2009 (www.elpediteur.com)

 

 

Toute une histoire !

       Voici maintenant trois mois que Le bout de l'île, de Daniel Ducharme, a été imprimé. Ce ne fut pas sans mal ; un livre, c'est toujours une aventure, ou alors c'est que l'auteur n'est pas un écrivain. Celui-ci fut accouché.

       C'est très agréable à lire. J'en ai profité pour consulter Fontane, dont je recommande en passant les petits souvenirs émus de Mes années d'enfance que l'on peut commander chez Aubier (d'ailleurs, le Fontane, c'est comme le palmier, c'est toujours bien ; allez-y sans crainte). Car voilà ce que le vieux conteur m'a inspiré, à propos de notre ami Ducharme : la spécificité de ces deux-là, c'est du moins mon impression, est qu'ils portent leur regard sur le passé, en le décrivant depuis une position d'adultes. Tandis que Pagnol, par exemple, quand il se fait mémorialiste, fonctionne à l'envers, en nous immergeant dans son récit, et ne se soucie que très rarement d'apporter des commentaires en provenance de son esprit d'homme fait ; ou, si vous préférez, il nous restitue son enfance avec ses yeux d'alors, comme si lui, petit gamin, nous parlait à travers le temps, nous apportant toute chaude son histoire venue du passé. Ce que j'appelle fonctionner à l'envers de Fontane et Ducharme.

       Donc, d'un côté on contemple et on décrit d'anciens tableaux, de l'autre côté on pourrait presque dire qu'on les joue, comme au théâtre. Les deux techniques sont élégantes, et, lorsque le talent s'y mêle, toujours fécondes. Anecdotiques, évidemment, mais qui s'en plaindra ? Avec, chez Ducharme, ce que Pagnol n'a rendu que par surplus, là n'étant pas son parti-pris : la façon dont fonctionnait l'enfant d'alors, analysée par l'adulte qu'il est devenu.

       Bien entendu, c'est très vivant : on monte des escaliers, on se tape dessus à coup de ballon, on s'enferme dans des cabanes, et les filles, comme toujours, sont extraordinaires.

 

Le choix du sujet

       Comparé à la trilogie de Pagnol, le livre de Ducharme offre à peu près le même niveau de qualité. C'est une évidence. Après... Après c'est une question de goût ; on peut aimer mieux se faire peur avec un hibou, frimer à peu de frais avec des araignées, et ne rien voir ni de la misère sociale et culturelle du petit camarade, ni de la détresse de la chipie de luxe du Temps des secrets, ça n'est pas du tout étonnant : Pagnol raconte ses collines, alors oui c'est facile, il y a des aventures à chaque pas, et surtout, des aventures pittoresques ! On réfléchit peu, on jouit beaucoup, on s'amuse comme des petits fous.

       Tandis que Ducharme nous montre une banlieue, c'est à dire non pas les berges d'un joli canal et un petit vallon fleuri, avec un gentil papa une gentille maman et un tonton qui a un nom rigolo, mais tout un monde, énorme, brut, brutal, au milieu duquel nous ne sommes plus que d'insignifiants morceaux de chair avec un cœur qui doit tout apprendre ; et le centre de ce monde-là, ce n'est pas toi. On dirait même que c'est exactement tout le reste sauf toi.

       Du coup, par son ampleur, par ses foisonnements, par sa masse, la banlieue aura pour ainsi dire forcé Ducharme à parler de cette enfance depuis notre présent à nous, dans un imparfait et un passé simple assez souvent distanciés, interprétant le passé depuis cette fameuse position d'adulte qu'habita donc, lui aussi bien que pour d'autres raisons, Theodor Fontane.

 

La Pointe aux trembles

       Un sujet ambitieux. C'est vrai, il y aurait tellement plus simple ! Par exemple on pourrait prendre des cocotiers, avec un radeau, beaucoup de soleil, une jolie fille, des trafiquants de drogue, un peu de plongée, et du déculottage évidemment ; avec ça, au Reader's Digest, on vous ouvre les portes à deux battants.

       Un sujet ambitieux, aussi, parce que Ducharme ne l'aura sans doute pas choisi ; je présume qu'il ne pouvait pas faire autrement que d'écrire dessus. Voilà qui suggère qu'on ne se fait pas écrivain à partir de rien, comme ça, sur un coup de tête ou pour fignoler un plan média : déjà enfant, Ducharme voyait, et voyait suffisamment pour avoir eu envie plus tard de restituer ça, et pas autre chose.

       Par exemple, son héros a découvert Nicole Rancourt. Une fille de peu, que pourtant il n'a pas rejetée dans sa catégorie des gens de peu... D'autres auraient été secrètement humiliés d'être ainsi étayés par une telle personne, et n'auraient d'ailleurs pas reçu ce qu'elle avait à offrir, ne détectant là qu'une femelle bas de gamme avec rien de valable dans les mains. Mais le garçon du livre, il l'a vue, et il l'a acceptée ; il a même réfléchi dessus ! Tandis qu'un auteur à cocotiers, lagons, whisky et fesses blondes ne sera jamais, au mieux, qu'un auteur de best-sellers – n'ayant sans doute jamais réfléchi, tout enfant, sur la valeur et les apparences – qui peut dire ce que Ducharme, lui, sera, au bout du compte ? Un écrivain, je crois bien.

       Du reste, on le sent déjà poindre, cet écrivain, dans le lit au fond duquel, enfant, il songeait à ses journées, à Nicole Rancourt, et à la famille de dingues qui entourait Nicole Rancourt tandis que lui était si bien dans la maison de sa mère.

       L'histoire s'arrête avec une autre fille, Hélène Châtel, dont l'auteur – l'écrivain – n'a pas oublié le petit sourire de jadis, qui lui fut comme un baume un jour de blessures. Souvent, d'ailleurs, chez les garçons sensibles, se déploient de grandes reconnaissances envers les filles de leur existence. C'est ainsi qu'ils se construisent, et ça les rend beaux.

       En tout cas, Daniel a beaucoup gagné à baptiser cet ouvrage Le bout de l'île ; ce titre est en forte relation avec le deuxième sujet du roman, qui est un espace urbanisé, la Pointe-aux-trembles, au flanc de la très grande ville de Montréal. Tandis que Sous les cheminées, qui était déjà pris, ne se référait qu'à des objets hautains et menaçants que le livre n'évoque qu'une seule fois : ces cheminées qui ne dominent absolument pas l'histoire, tandis qu'à chaque page on se sent chez soi, bien au chaud dans Le bout de l'île.

 

© Allan Erwan Berger
novembre 2009


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