une lecture d'Allan Erwan Berger
30
juin 1860, dans la grande salle de lecture du musée d'histoire naturelle
d'Oxford. Le procès de Darwin est en cours. Lui n'est pas là, tandis que
presque toute la communauté scientifique s'est rassemblée pour la mise
à mort de ce vieil impertinent, qui a osé publier, après vingt ans d'hésitations,
son horrible Origine des espèces.
Les paroles que contiennent ce livre effroyable sont comme un sceau brisé par l'ange. Que l'on s'attende à des ennuis ! La sélection naturelle, ou élection, et la descendance avec modification, sont les deux missiles que lance cet ouvrage diabolique en direction de l'idée toute simple de la création divine ; ces deux concepts iconoclastes, si matérialistes que c'en est douloureux de les envisager, aucun digne Anglais victorien ne pourra jamais les admettre puisqu'ils semblent rejeter toute transcendance jusque très loin en dehors du champ du raisonnable, dans les ténèbres extérieures de la foutaise. Dieu à la poubelle ? Les athées boivent du petit lait.
Aussi, dans la salle surchauffée et bondée à craquer, l'Église est-elle fortement représentée. D'abord parce qu'en Angleterre généralement, et à Oxford en particulier, une grande partie des scientifiques sont d'abord des pasteurs ; ensuite parce que Sir Richard Owen, le fameux paléontologiste, l'inventeur des Dinosauria (excusez du peu), l'ennemi irréductible de Darwin en tant que personnage et de la théorie de l'évolution (car à l'époque l'évolution était encore une théorie[1]), a choisi de faire combattre son plus talentueux champion, l'évêque d'Oxford lui-même, le terrible Samuel Wilberforce aux réparties mortelles, qui ne s'est pas fait prier.
Et voici Joseph Dalton Hooker, grand ami de l'accusé. Courageux et remonté à bloc, il prend la défense de l'évolution face à l'évêque Wilberforce, qui, de toute évidence, deviendra en ce jour le père fondateur du mouvement créationniste. Hooker ne se laisse pas faire : « Je voudrais revenir sur l'exemple du jeune merle évoqué tout à l'heure par Samuel Wilberforce, Baker Tristam et quelques autres détracteurs qui, pour contester la parenté possible d'espèces différentes, ont développé des arguments dont la logique s'inscrit parfaitement dans celle de la sélection naturelle. Ils ont affirmé que cette supposée inutilité du plumage tacheté des oisillons servait, en réalité, à compenser leur vol imparfait. Ces oisillons, dans l'obligation de se poser souvent sur maintes branches ou buissons parsemés d'ombres et d'éclats de soleil, pourraient ainsi mieux échapper à la vue de leurs prédateurs. Il est très amusant de constater que ces raisonneurs aboutissent, à leur corps défendant, à fournir une nouvelle preuve en faveur de la sélection naturelle qui aurait patiemment favorisé la survie des oisillons capables d'élaborer un tel plumage de camouflage. Charles Darwin aurait été ravi d'entendre cette brillante démonstration faite par ses détracteurs. Il en aurait conclu que, quelle que soit l'interprétation exacte des taches des jeunes merles – parenté embryologique des espèces ou camouflage acquis –, sa théorie de la descendance modifiée brillait ici de tous ses feux. Je suis certain que cela l'aurait même beaucoup fait rire et que, dans sa grande sagesse, il aurait souligné l'importance capitale du rôle des détracteurs dans l'élaboration de toute théorie. Là se situe toute la noblesse de la science par rapport au dogme ! »
Mais en face, on a de la répartie, et des armements dangereux, à commencer par les propres objections que Darwin souleva à l'encontre de sa théorie, pour finir, s'il faut en arriver là – et l'on en viendra là, évidemment – par l'insinuation calomnieuse et l'insulte sanglante.
Dans la salle, le vacarme monte et descend comme une houle, les étudiants font du chahut, les ecclésiastiques s'égosillent, et le marteau du président pilonne frénétiquement la table pour demander un peu de silence, ce qu'il n'obtient que très peu. On ne s'ennuie pas !
Et dans l'ouvrage de Luc Perino, qui nous relate toute cette affaire, on ne s'ennuie pas une seconde ! Ce qui fait, d'ailleurs, qu'on dévore son livre en deux heures de temps, et qu'on en sort tout électrifié, affamé encore.
C'est léger, c'est rapidement dit, ce n'est pas difficile à comprendre, il y a de bonnes trouvailles – ai-je précisé que c'était un roman ? Alors je le dis : c'est un roman... Mais il ne raconte pas n'importe quoi pour le seul plaisir de briller aux dépens d'un fait historique ; on s'assoit ici sur du solide (la bibliographie est conséquente). Certes, l'auteur n'a pas toujours peint d'après nature ; il lui est arrivé de boucher les trous avec des inventions de son cru ; mais sont-elles criardes ? Jurent-elles sur le fond ancien ?
Le passage sur les oisillons est réel [2] et il est tiré de l'article de Wilberforce dans la Quarterly Review (citée en bibliographie). La réponse de Hooker n'a peut-être pas été prononcée lors du débat, mais elle a été faite par des ornithologues défenseurs de Darwin, quelques temps après... dans des termes fort semblables.
C'est la liberté du roman que de pouvoir réarranger les informations... Pour vous confier un autre secret : … et puis non, vous n'en saurez pas plus puisque justement, c'est un secret. Mais quel beau secret !
Vous avez connu la controverse de Valladolid, où le Dominicain Bartolomé de las Casas jouta contre l'humaniste Juan Ginés de Sepúlveda – et c'était l'humaniste qui avait le mauvais rôle. Il vous manquait de connaître ce qui fut dit lors du débat d'Oxford ; grâce à Luc Perino, nous pouvons prendre place dans la salle, et tout savoir. Dedans, dehors, avant, après, nous sommes partout, et rien des principaux enjeux ne nous échappe.
Pour finir, je retiens une pensée, et qui est de l'auteur, et non de l'un de ses personnages : « L'acquisition de la conscience a rendu l'homme incapable de cesser d'explorer son environnement physique. Cette même conscience le rend également obsessionnel dans son interrogation de l'origine. […] En termes purement darwiniens ou crûment évolutionnistes, nous pourrions dire que si l'humanité n'arrive pas à survivre à l'idée de l'absence de Dieu, c'est que la conscience aura été une impasse évolutive. » Et il ajoute, parce que c'est un gredin qui veut nous inquiéter : « En termes purement théistes ou crûment théologiques, nous pourrions dire que si la matière, en se complexifiant, a réussi à fabriquer la conscience et l'idée de Dieu, c'est que cette conscience et cette idée étaient inhérentes au devenir de la matière ».
Aha... δύναμις ! La statue est contenue en puissance dans la pierre... Aristote, sors de ce corps ! Ou serait-ce une réincarnation de Teilhard de Chardin ? Mais non, ne vous enfuyez pas en hurlant, c'était une blague, une simple blague ! Regardez, il enlève son masque ! Voilà, c'est juste Luc Perino, et son beau livre s'appelle Darwin viendra-t-il ? Aux éditions du Pommier, 2008. ISBN 978-2-7465-0386-1 www.editions-lepommier.fr
©
Allan Erwan Berger
octobre 2009
[2] Ne pas confondre les faits avec les théories ! La chute des
corps, l'évolution sont aujourd'hui des faits, tandis que les théories en
sont les tentatives d'explication : gravitation de Newton, relativité
d'Einstein, sélection naturelle...
[2] Les italiques sont de l'auteur, dans un message du 8 octobre 2009.