La guerre et la paix (Léon Tolstoï): Les chemins de la liberté

une lecture d'Allan Erwan Berger


Léon Tolstoï, La guerre et la paix / traduit du russe par B. de Schloezer. Paris, Gallimard, c1970 (Folio), 2 vol.

       L'être humain est soumis, en toutes ses actions, à deux forces concurrentes dont les effets semblent opposés: la liberté et la nécessité.

       L'essence de la liberté, selon le comte Tolstoï, apparaît assez visiblement lorsqu'on décide de ne pas agir comme il convient : Lev Nikolaïevitch donne, pour exemple, le fait de lever et baisser la main, en réponse à une question orale. Il est évident que répondre de cette manière n'a aucun sens. Celui qui a répondu en levant et baissant la main n'a tenu compte à aucun moment de la question qu'on lui avait posée. En ce sens, être libre c'est d'abord agir seul.

       On peut aussi s'intéresser à l'acte gratuit dont un spécimen est exposé dans les Caves du Vatican d'André Gide ; et l'on saisit alors que la liberté, en milieu normalement saturé de nécessités comme l'est tout espace matériel ou spirituel, s'exprime d'abord sur le registre de la divagation. Ceci selon Tolstoï.

       A contrario, la nécessité impose d'agir selon la raison, qui est comme une espèce d'antenne pour capter les contraintes du milieu.

       Liberté et nécessité sont donc deux moteurs qui agissent sur l'être humain, de telle manière que lorsque croît l'influence de l'un, diminue celle de l'autre. Ou, si tu veux, ce sont deux démons assis l'un sur ton épaule gauche, l'autre sur ton épaule droite. Quand l'un tire sur ton oreille gauche, tu tournes à gauche, et quand l'autre tire sur ton oreille droite, tu tournes à droite. Hi-han.

       Évidemment, se pose assez vite la question de la responsabilité. Comment va-t-on punir l'âne ? L'éthique, par définition, établit un ensemble de critères, de règles morales, qui permettent, à partir de l'observation du jeu de la liberté et de la nécessité dans les agissements d'un sujet, d'en déduire, éventuellement, son niveau de responsabilité dans la faute. Un homme qui, poussé par la misère, commettra un crime, sera ainsi jugé moins responsable que le personnage de Gide qui, sans raison aucune, a poussé hors du train le pauvre vieillard. Le juge considère chez le miséreux les impératifs de la nécessité, et voit bien que la liberté, qui est celle-là même qu'ont arrachée Adam et Ève, n'a pas grand jeu dans cette affaire. Aussi doit-il punir moins lourdement.

       Ainsi, au pénal, lorsque les critères établis par l'éthique sont présentés et qu'on y pèse l'action du prévenu, c'est ce niveau de responsabilité, objet de l'attention des avocats, qui permet de doser la condamnation.

       Il est, du reste, assez remarquable que cette responsabilité se trouve, dans les régimes policiers, complètement violée puisqu'on y commence par déresponsabiliser les citoyens en les ahurissant de règlements, puis, lorsqu'ils enfreignent l'un d'eux, on les déclare tellement responsables qu'il semble qu'aucune nécessité ne puisse plus survivre dans un tel trou à rat. Et les gens sont alors complètement perdus, ce qui est probablement le but poursuivi. L'âne, qu'on a décrété correctement nourri, n'a plus aucune raison valable de tourner sa tête à gauche, surtout s'il s'y trouve un chardon, non plus qu'à droite, même s'il ne s'y trouve, pourtant, rien de subversif.

       On voit, par ce dernier exemple, que la liberté est aussi celle d'agir selon ses propres nécessités ; et c'est ce qui est contrarié d'ordinaire, à plus ou moins forte dose selon le régime, en société.

       Tolstoï aurait pu s'éviter de longs questionnements s'il avait pris la peine de consulter un court texte de Voltaire qui se trouve dans son très peu philosophique Dictionnaire philosophique, à l'article "Liberté". Mais il ne l'a pas fait, ou s'en est désintéressé, le trouvant peut-être un peu brouillon, allez savoir. On y lit, je crois bien, que ma liberté, si je suis au front, est celle de baisser la tête pour échapper aux boulets de canons ; puisque, par nécessité, je veux vivre, il m'importe d'éviter le danger, et ma liberté est alors de pouvoir le faire. Voilà, n'est-ce pas, une liberté fort raisonnable.

       Voltaire et Tolstoï ont tous deux vu des soldats agir en situation de combat : l'un, quelque part je crois près du Rhin, l'autre à Sébastopol. Ils ont vu comment les hommes restent alors offerts aux attaques, ne bougeant que lorsque leur groupe en reçoit l'ordre, pendant que les boulets emportent, à chaque salve, un dixième des effectifs. La liberté, même raisonnable, n'est plus l'apanage de ceux qui ont acceptés d'abdiquer tout leur libre-arbitre, pour un temps, en le remettant, sous forme d'autorité, entre les mains d'un très petit nombre d'humains qu'on appelle les décideurs.

       Voilà donc un des deux grands sujets qui traversent La guerre et la paix. L'autre, qui en découle pour ainsi dire comme de mère en fille, c'est la responsabilité des humains dans ce qui leur arrive en grand ; et je vous laisse découvrir les considérations de plus en plus sarcastiques du comte, qui hennit de joie, ou de rage, ou de pitié, devant les bêtises écrites par les historiens, qui pensent, les malheureux, que ce sont les meneurs qui mènent !

       Un petit mot, tout de même, pour vous donner un peu à mâchonner : Napoléon, écrit Tolstoï, commence par construire la plus formidable armée jamais vue, dans l'idée d'aller envahir l'Angleterre ; après quoi, fort logiquement, il l'emmène batailler en Allemagne, en Autriche, en Prusse. Point culminant de ces manœuvres anti-britanniques : Austerlitz, où sont défaites des troupes russes et autrichiennes. Puis, toujours dans l'espoir d'abattre cette terrible puissance maritime, Albion fameusement perfide, le voilà qui envahit la Russie, après avoir clamé sur tous les tons qu'il serait extrêmement avantageux pour la France et pour l'Europe de faire alliance avec le Tzar. Voilà, n'est-ce pas, qui s'appelle avoir de la suite dans les idées. Mais des historiens ont malgré tout crié au génie.

       Tolstoï voit, dans ces grands mouvements qui entraînent des millions d'hommes à traverser le continent, dans un sens et puis dans l'autre, la main d'une fatalité, qu'il n'identifie pas, malheureusement : ce n'est pas Dieu, ce n'est pas non plus le génie de Bonaparte, ni celui d'Alexandre... C'est autre chose... Quoi exactement ? Je ne vous en dirai rien d'autre que ceci :

       Bonaparte, Alexandre, ne sont que les vagues d'étrave, les remous à la proue du bateau ; ils sont nécessairement là, fixés, agissant de telle manière si le bateau vire à gauche, et agissant de telle autre manière si le bateau vire à droite. Des observateurs penchés au-dessus de la proue, et ne voyant rien du paysage, pourraient, à regarder ces remous changer de forme dans les virages, en inférer que ce sont eux, les remous, qui dirigent le navire. S'il  leur prenait ensuite envie d'imprimer ces belles observations dans un livre, Tolstoï pourrait bien alors les traiter d'historiens !

       Car ce sont, en vérité, ces pauvres soldats, qu'on a vu décimés par les boulets, ce sont eux, les sans autorité, qui décident des batailles et même des guerres, comme on le vit à Borodino, où, de courage en couardise, toujours prenant le parti de la survie, ils arrachèrent la victoire. Les décideurs, tout galonnés qu'ils soient, fabriquent des plans tout à fait extraordinaires la nuit sous leurs tentes, mais c'est bien tout ce qu'ils font ; et ce n'est même pas utile : le brouillard, l'incompétence d'un guide, un retard quelconque dans la transmission d'un ordre, et, le moment venu, toutes ces belles constructions s'écroulent. C'est alors qu'on s'écrie : advienne que pourra ! Et l'on ne peut honnêtement rien prétendre d'autre.

       Or donc, voici Pierre, un des principaux personnages du livre. Tout le cheminement de Pierre Bezukhov consistera à s'extraire de tout un complexe de convenances et d'obligations auquel il n'a jamais rien compris (au point qu'il apparaît parfois comme vraiment éteint), et qui l'ennuyait tant qu'il n'a pas fait non plus beaucoup d'efforts pour s'y soumettre. Aussi était-il toujours décalé, et passait-il d'ordinaire pour un imbécile, de l'espèce, évidemment, des imbéciles heureux puisqu'il était riche. À travers diverses expériences, il se délivrera de ces misères qui nous chevauchent, démons petits et grands ; il se décompliquera, et constatera, au fin bout de son histoire, que sa plus belle liberté est d'agir sans désirs vains.

       En s'ôtant, ou en se faisant dépouiller des kilotonnes de nécessités inutiles qui encombrent tout humain ordinaire, il redécouvrira ce qu'il avait toujours pressenti sans jamais en tâter : l'évidence raisonnable des nécessités naturelles. Dès lors, il n'acceptera plus rien au-delà ! Jamais !

       Il sera un excellent mari. Il sera un papa chaud, confortable, éblouissant, comme en rêvent toutes les mamans et tous les petits enfants. Il sera un saint familial. Saint-Pierre !

 

© Allan Erwan Berger
décembre 2009


Photographie: Léon Tolstoï à Iasnaïa Poliana, 1908.
Le contexte de création de cette image est disponible ici :
http://www.utoronto.ca/tolstoy/colorportrait.htm


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