une nouvelle d'Aline Jeannet
Le Disjoncteur s’interroge. J’ai reçu le sms du Petit frère, blanc comme une panne d’inspiration et j’ai largué mon mausolée professionnel. Depuis longtemps je n’ai pas reçu ce genre de message de lui, si désespérément vide et sans malice, sans solution. Je me demande sur le trajet ce que le Petit gamberge, à qui tu t’en es pris encore, s’il faudrait commander l’ambulance. Je me demande aussi si entre toi et ta furie, il y a eu un vainqueur. A travers les voiles de pluie sous lesquels dégagent les échappements denses des voitures, j’imagine encore ton visage à l’article d’une frontière que je conjure, par instinct de survie. Esquisser ton visage mort est devenu un bon moyen de s’en prémunir.
Il m’arrive de goûter cette trajectoire qui se dessine, entre un instant normal et ton délire de violence débridée. Orphée et nous, même combat. On patauge dans les miasmes de tes déchaînements absolus, on t’observe, palpant le pouls de tes ruptures, surtout le Petit, qui a ses entrées dans les caniveaux, privilège XY de la famille, et qui donc peut te suivre. Moi je ne déménage mes oripeaux que quand le Petit s’est cramé les yeux sur ta fêlure immortelle. Voilà, pourquoi, un message, vide.
La ville est sale, comme à son habitude, et ses tours qui éventrent le ciel crevé d’une fortune obèse disparaissant sous des trombes d’eau, s’empoussièrent. Par instants des flèches dorées éblouissent les regards résignés, nous giflant tous intégralement. En regardant par la fenêtre du bus qui larmoie, je redoute les mauvaises blagues et m’oblige à ne pas imaginer le Petit à terre, les yeux en sang, les dents dans la poussière.
Le chauffeur du bus abandonne la partie à quelques centaines de mètres des coordonnées GPS enkystées dans les métadonnées du virginal message posté par le Petit. Comment faisait-on au XXème siècle ? Il m’arrivait parfois de mettre deux jours à te retrouver. Toi aussi, tu as évolué avec la technologie. Il te fallait autrefois presque une journée entière pour achever ta métamorphose. Tes drogues ont évolué, comme la technologie. Mais pour le Petit, et pour moi, c’est toujours cette bonne vieille course contre la montre. Orphée se marre, assis sur une scorie en tirant sur son mégot. Invariablement je l’imagine, dans les cent derniers mètres. Dramatiquement beau et désabusé. Les cheveux et la plante des pieds noircis par la déception. Orphée a lâché l’affaire.
Du plomb dans les pattes, je n’ai besoin d’extraire aucun bristol, de nulle part, pour entrer ici. La pression du malaise, pour moi, c’est open bar. Le Disjoncteur était venu négocier. C’est ce qu’il essaie de m’expliquer malgré son gros problème de langage qui doit avoir laissé quelque trace dans sa petite enfance. Il me fait cadeau de son plus beau sourire et me fait comprendre que lui, eh oui, même lui, il est capable, en des circonstances pareilles, d’éprouver quelque chose de l’ordre de la perplexité. Je lui demande si, d’après lui, la perplexité s’apparente à une émotion. Un clin d’œil me fait comprendre que les émotions, c’est pas son fort, à lui. Lui, il fait des affaires, pour l’instant. Mais bon : force est de constater, à l’heure qu’il est, que faire des affaires avec toi se révèle plus que délicat. Je ne te cherche pas encore fébrilement du regard. Je souris moi aussi au Disjoncteur qui me lance des regards entendus en reculant de quelques pas pour me laisser le champ libre dans la salle de billard où je viens de pénétrer, matrice poisseuse aux lampadaires tempérés. La voussure légèrement servile du Disjoncteur renforce la menace éthérée qui le caractérise et le protège, blindage magnétique assuré. Tu n’es pas le seul, on dirait, à maîtriser l’art de bien crisper son monde.
A commencer par le Petit. Son crâne rond et roux fumigène dans un coin, le regard chevillé à l’écran du smartphone. Il doit jouer à un jeu en ligne pour récupérer. Il porte le bouc, en ce moment. Je trouve que ça lui va bien. Il me fait penser à un personnage d’Ennis, celui qui se retrouve, avec dans les mains, les bras arrachés de sa copine, au début du premier album. Celui qui ne choisit pas. Celui qui finit par tuer.
Toutes ces réflexions me projettent brutalement vers l’occurrence présente, vers une certaine queue de billard. J’entends vaguement le pedigree de la victime : le dernier tiers d’un sommet tripartite escamoté, maintenant. Tous les gros bras qui peuplent la salle appartiennent donc à la victime. Quelques teenagers agrémentent le décor. Je suppose que ce sont les groupies du Disjoncteur qui entretiennent soigneusement son image de rock-star. Je sais qu’il y a parmi eux des surdoués en tout. Tu l’as conseillé, je crois savoir, en la science de bien choisir ses éphèbes. Un corps fuselé, des aptitudes certaines au hacking, au tir. Ils sont parfaits.
Mais emplir mes yeux de leur vision subtile n’est qu’un vain sursis avant la contemplation de la fameuse queue de billard qui m’attend, banderilla programmée. Je fais quelques pas de côté, dépasse la première table de billard, et m’avance vers le fond de la salle, table après table, comme devant des civières. Les premières traces de sang sont visibles sur la troisième déjà. Et vont croissant jusqu’à la sixième qui en est presque intégralement recouverte. Pas de corps pourtant, pas même un morceau. Il faut, pour trouver le corps, chercher la queue. C’est essentiel.
A l’abri des regards, derrière la dernière table, dans un angle mort qui abrite un lavabo surmonté d’un miroir, la queue de billard, dressée, soulève doucement ses frissons, diffusant comme une antenne quelque dernier message inepte. Le corps qui lui sert de terreau respire encore un peu, ou bat, s’éternisant, peinard. Revêtu d’un costume italien de grand prix, le corps illumine ses yeux d’un effroi slave et doré. La queue de billard, brisée au niveau des dents, de parfaites couronnes laiteuses, dissimule ses secrets dans la gorge puis dans les poumons jusqu’au tripes broussailleuses qu’elle enfile comme des serpents autour d’un bâton.
Ce qui me surprends le plus, évidemment, comme à chaque fois, ce n’est ni la position du corps, ni son style d’agonie, ni ta capacité faire ça, ni le silence qui attend que je dise un truc intelligent. De dos, pas loin du corps, je t’aperçois enfin, je te vois inspecter ton costume et te pencher au dessus du lavabo pour te laver les mains. Les yeux baissés dans le miroir, concentré sur l’écoulement de l’eau qui se purifie peu à peu. Je sens l’impatience remuer dans mon dos. Je sais ce qui se passe derrière moi. Le Disjoncteur jette un œil au Petit qui secoue la tête. Alors le Disjoncteur fait signe à ses gamins de se calmer fissa. Mais bon, le temps fait son boulot, et il arrive toujours un moment où tu finis par relever la tête. Et c’est là que je me retrouve avec sur les bras ce qui me surprends le plus : cette parfaite limpidité que revêt ton regard quand tu l’exposes à mon appréciation. Ici, c’est dans l’opacité d’un miroir fêlé. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Comme sur un rempart de poche, mes doigts s’agrippent et suent contre le plastique du sac qui me pend du bras avec le poids d’un petit animal mort. Je dois faire quelque bruit avec parce que tu te retournes, curieux. Tu le connais, ce sac de plastique bleu foncé, sans logo, qui bruisse entre mes doigts, quand j’en retire enfin un mince album recouvert de noir. Tu accroches. Orphée fait son taf. Ne te retournes, pas surtout, ne te….
Le Disjoncteur s’est approché de moi en silence. Je ne l’avais pas senti. Il est maintenant tout proche et nous observe, en touriste. Et puis, timidement calculé, il tend la main : « C’est quoi, ça ?
- Te mêle pas de ça. » Je pense qu’on ne doit pas lui avoir répondu aussi sèchement depuis le Pléistocène tant la réaction de ses gamins est outrée.
Mais le Disjoncteur décèle dans mon intonation le message : intercepter l’album, c’est rompre aussitôt l’unique chance de communiquer à nouveau avec toi comme avec un être civilisé, sans avoir à doubler le bain de sang. Et le Disjoncteur, qui se targue aussi de sa bonne part de barbarie, sait à quel point il peut être fastidieux de brider ses esprits après s’être laissé allé à ses petits ravages personnels. Le Disjoncteur est venu pour négocier, et il a déjà perdu un petit camarade de jeu. Il n’aimerait pas avoir à te démolir. Aussi, il renonce, parce qu’il admire tes détours d’esprit et s’excite de ta désinvolture érudite, coincée sous une plaque dorée, dont personne, même moi, ne connaît le secret. Tu lui plais, je le lis dans son regard-brasero. C’est pour cette raison qu’il laisse pisser. Il suspend son geste – sans m’en coller une, ce qui ne manque pas d’atterrer le fan club – attend sagement que tu extraies l’album d’entre mes os blanchis et que tu le feuillètes, pour en lire le titre, à l’envers. Une histoire de garçons.
Tu tournes les pages, tranquillement, évalues, apprécies. Le dessin te plaît. Tu connais bien l’auteur. Mais pas cet album. Pas cette série. Tu fais des commentaires à peine audibles à mon attention, tu parles le langage des humains, à nouveau, tu aimes, tu ralentis, ton regard se fixe sur l’image, tu ralentis encore, déchiffres les planches, ferré par un mot, un courbe, une couleur. Peu à peu, tu entres dans le récit, dans la fiction cynique, par touches, tout en douceur, aléatoirement. Puis, alléché, tu lèves le regard vers l’entrebâillement de la porte restée ouverte et clignes un peu des yeux. Le monde autour de toi existe, il pleut dehors et le Disjoncteur attend sa réponse. Tu fermes l’album dans un claquement serein, tu le liras dans l’après-midi. J’ai mal aux mâchoires. Tu me souris en prenant la prochaine sortie, puis tu me demandes combien il y en a en tout. Neuf je crois. On a de quoi voir venir, pour tes prochaines pandémoniades.
Aline Jeannet
novembre 2011