une nouvelle d'Aline Jeannet
Je n’ai pas toujours voulu faire ça vous savez, mais il y des choses qui dans la vie sont inévitables. Et si vous ajoutez à ça la fatalité et des dispositions congénitales, rien n’y fait, il faut y aller.
J’ai toujours été la bonne élève de la famille. Études brillantes, sociabilité de bon aloi, moralité irréprochable. Je crois pouvoir dire que je ne les ai jamais déçus. Mes parents, je veux dire. J’ai toujours été « à la hauteur » comme on dit. J’ai toujours relevé le niveau.
Oui parce qu’avec mon frère, c’était nécessaire de relever le niveau. Personne n’aurait pu imaginer ça. Ce n’était la faute de personne, tout au plus la faute des troubles en Afrique de l’est dans les années quatre-vingt. Mais personne, personne ne pouvait être accusé de l’avoir traumatisé à vie. De l’avoir rendu fou.
Je suis née en Suisse, sur les rives du Léman. Très jeune, j’ai vécu en internat dans une luxueuse école privée. Tout ce qu’il y avait de mieux. Je vivais loin de mes parents diplomates partis s’installer en Afrique avec mon jeune frère âgé de quelques mois. Mais j’avais quatre ans et il fallait que mes études se fassent. Attachés à mon bien-être et à mes performances, mes parents avaient préféré se séparer de moi afin de m’offrir une meilleure scolarité en Suisse plutôt que de m’emmener avec eux sous les tropiques et de me faire suivre les cours de la mission française destinée aux enfants de diplomates dont ils doutaient de la perfection. Ils préférèrent me garantir un avenir plutôt que leur affection. C’est un choix.
Toujours est-il qu’une année à peu près après avoir débarqué en Afrique, mes parents durent évacuer en catastrophe le pays où ils résidaient, suite à un durcissement de la guerre civile qui sévissait depuis on ne se rappelait plus quand. Dans le chaos, mon frère se retrouva embarqué avec les domestiques dans un autre avion que celui de mes parents, qui eux étaient évacués avec le personnel diplomatique. Ils devaient se retrouver dans un aéroport d’Afrique du nord, puis filer ensemble vers l’Europe. Ce scénario n’advint jamais, car l’avion de mon frère s’écrasa dans la forêt et tous ses occupants périrent. Enfin presque tous, car mon frère disparut. Les recherches furent laborieuses. Trouver l’avion fut déjà un miracle, dans un pays ravagé par la guerre où les réseaux routiers et l’accès aux moyens de transports et de recherche sont tributaires des humeurs de différents belligérants. Il fallut dépenser beaucoup d’argent pour retrouver cet avion, ce qui, dans le cas de mon frère, ne servit à rien, puisqu’il ne s’y trouvait plus lorsque l’équipe de recherche le localisa, plusieurs semaines après le crash.
Mon frère, qui tenait à peine debout lors de sa disparition, fut retrouvé six mois plus tard par un jeune infirmier d’une ONG non encore expulsée du territoire, errant dans les rues de la capitale, bien solide sur ses deux jambes. Le jeune homme prit soin de l’enfant et lui fit passer des examens pour évaluer son état de santé, constata qu’il était en pleine forme, ne présentait pas de symptômes d’un état post-traumatique ni aucun autre d’ailleurs, se souvint du crash d’avion qui avait fait un enfant disparu, alerta les autorités compétentes de son pays qui elles-mêmes alertèrent les autorités compétentes helvétiques qui réagirent tout de suite et réclamèrent l’enfant.
Ma mère, je me souviens, était rentrée d’Afrique sous la forme d’un spectre à l’air continuellement hébété – il faut dire que les médicaments ne savaient pas, comme aujourd’hui, camoufler cette douleur insurmontable qui se traduisait alors par un masque d’incrédulité – et mon père s’était mis à boire. De retour en Suisse, sans leur fils, ils avaient pris mille précautions, malgré leur douleur, pour m’annoncer une nouvelle dont j’avais déjà connaissance, attendu que le crash d’un avion en Afrique de l’est avec à son bord un fils de diplomates suisses n’était pas passée inaperçu et que toute notre famille s’en était faite le relais. Lorsqu’ils apprirent la nouvelle de sa découverte, ils furent transfigurés, surtout ma mère, qui sembla revenir du royaume des morts. Quant à mon père, il continua à boire, mais avec l’alcool joyeux et plus l’alcool triste. Ils prirent tout autant de précautions pour m’annoncer le retour de mon frère, nouvelle qui ne fut pas plus un scoop pour moi que la première car cette réapparition était devenue très vite le sujet de discussion préféré de tous les citoyens de notre paisible état fédéral. Je dois dire que l’annonce de ces deux événements majeurs de notre vie familiale ne suscita en moi qu’une indifférence glaçante.
Bref, mon frère disparu puis réapparu, en Afrique qui plus est, région du monde que mes parents m’avaient interdite pour y vivre plus confortablement leur vie avec un enfant en bas âge que je connaissais à peine, non, tout cela ne pouvait m’émouvoir. J’avais d’ailleurs d’autres choses en tête, un parcours scolaire brillant à accomplir, un avenir parfait à réaliser.
Mon frère, lui, n’avait rien à prouver, il était déjà en lui-même un miracle, et le simple fait, pour mes parents, de le voir respirer, relevait de l’expérience mystique. Il ne fut donc pas contraint aux mêmes exigences que moi et ne s’en porta pas plus mal.
Malgré la jalousie bien puérile qui semblerait poindre dans mes propos, j’aimerais mettre au point ceci : du jour où j’ai compris que nous n’étions pas promis à la même fortune lui et moi, je ne l’ai plus considéré comme un concurrent ou un obstacle mais plutôt, et obscurément, comme un allié. Ceci explique mon soutien envers lui toutes ces années durant, alors que le reste de la famille l’abandonnait à son sort. Et ce jour, ce jour où je compris ce qui nous était et nous différenciait à la fois, irrémédiablement, advint environ deux ans après son retour, par une belle journée d’été qui nous trouva, mon frère et moi, à jouer dans le jardin sous un soleil de plomb. Il était alors âgé de quatre ans et moi de sept. Notre écart d’âge se sentait pleinement dans notre attrait pour des jeux différents. Cependant, je me forçais à passer du temps avec lui, à me mettre à son niveau, à lui apprendre des choses. Cet état d’esprit faisait partie de mon éducation qui cherchait à faire de moi une personne affable et généreuse. Alors que nous observions ensemble quelque insecte insignifiant dont je ne me rappelle ni le nom ni la forme, le regard de mon cadet se tourna vers le lac Léman qui bordait notre propriété et qui ce jour-là, comme un miroir, reflétait les montagnes majestueuses. Ce regard fixe et persistant en direction du lac me frappa et je le suivis. Sur le ponton qui servait à amarrer le petit voilier que notre père n’utilisait jamais mais qu’il faisait soigneusement entretenir, se tenait Armand, l’un de nos deux jardiniers, un vieil homme robuste natif de la région. Il pêchait. Au moment où j’accrochai mon regard à sa ligne, il sortit de l’eau un joli brochet d’une quarantaine de centimètres. A ce moment, mon frère se leva et me prit par la main vivement. Nous dévalâmes la pente jusqu’au ponton. Le pêcheur était agenouillé près du poisson qui luttait encore. Ses vifs soubresauts me parurent vains. Ce qui fut le cas. Le pêcheur sortit de sa besace un épais bâton de bois qu’il abattit sur le brochet avec assez de force pour nous assommer. Il dut s’y prendre à plusieurs reprises, car le poisson s’obstinait. A la fin, il le laissa trembler doucement des nageoires alors qu’il l’éviscérait.
Mon frère observa toute la scène sans ciller. Nous éprouvions certainement la même fascination devant cette mise à mort, fascination qu’il exprima et que je dissimulai. C’était une mise à mort nue et explicite, censurée par aucun rite, excepté celui du geste de la mise à mort elle-même. Elle s’était déroulée sans un mot, sans un avertissement. Elle nous était offerte.
Poussé par une obscure pulsion de reconnaissance, le soir même mon frère jetait à table cette phrase comme une grenade, sans sommation : « Plus tard, je serai pêcheur, comme Armand. » C’est là que je compris ce qui nous attendait. Mes parents, ravis par ces velléités qui ramenaient mon frère au domaine de la nature – n’avait-il pas disparu et survécu dans une jungle hostile –, qui témoignaient du respect du jeune enfant pour les aînés ainsi que d’une certaine auto-détermination – il ne s’imaginait pas en pompier, policier ou docteur – applaudirent des deux mains. Quel charmant garçon. Mais moi je savais que mes parents se trompaient. Je savais que, quand il disait « pêcheur », mon frère ne voyait ni la ligne ni l’hameçon, ni les longues heures placides passées au bord d’un lac paisible, à attendre que ça morde. Mes moments de jeux forcés auprès de lui m’avaient appris qu’il n’aurait jamais cette patience. Non, ce que mon frère voyait, c’était le lourd bâton de bois qui s’abattait sur la chair vivante, c’étaient les coups répétés, c’était l’éviscération. Et c’était, surtout, la maîtrise de ces gestes.
Nous grandîmes dans un équilibre parfait, moi en irréprochable écolière puis étudiante, lui en irrécupérable rêveur puis détraqué. Il fit assez jeune plusieurs séjours en asile psychiatrique durant lesquels je lui rendais visite aussi souvent que possible. Ses symptômes étaient très variables, mais irrémédiablement caractérisés par des actes de violence gratuite. Il détruisait, le plus souvent de manière arbitraire, son environnement, agressait les gens au hasard, les animaux, n’importe quoi. A l’adolescence il fit l’expérience de toutes une série de drogues qui, combinées aux médicaments que lui prescrivaient les médecins, aboutirent à des résultats aussi spectaculaires qu’effrayants pour les différents témoins qui avaient l’occasion d’en rendre compte. Il mit en forme ses propres hallucinations en plantant sur des lignes à haute tension – personne ne sut jamais comment – des animaux morts mutilés. Il sectionna à l’aide d’un sécateur son propre petit orteil ainsi que celui de notre chauffeur, dans son sommeil. Il mit le feu, en une nuit, à trois gares régionales, et un dépôt de bus. Il coula également le voilier de mon père. A cette occasion, il l’avait chargé d’oiseaux morts, avait navigué jusqu’au milieu du lac et attaqué la coque à coups de hache. Puis il avait attendu tranquillement sur le pont que le bateau s’abîme. Il avait failli se noyer : on était en janvier. Heureusement, il lui avait fallu toute la nuit pour exécuter son projet et les pêcheurs de coin, qui se levaient à l’aube et connaissaient le garçon, ne mirent pas longtemps à repérer le bateau de mon père qui coulait, avec mon frère dessus. Ils le ramenèrent sain et sauf, avec la résignation de ceux qui savent que ce ne sera certainement pas la dernière fois. Mon frère, qui se débattait rarement quand on l’interpellait, ne s’expliquait pas non plus vraiment. Parfois, très naïvement, il s’inquiétait de la qualité de son travail de destruction, avec un souci très réel du travail bien fait : « Regarde, papa, une partie du hangar n’a pas brûlé. Est-ce que c’est grave ? »
Le problème avec mon frère est que l’origine de son mal était tout simplement inaccessible. En effet, la quasi-totalité des médecins qui se chargèrent de son cas s’accordèrent à penser que le traumatisme subi pendant sa disparition de six mois dans la forêt d’Afrique orientale était la clé du problème. Tous furent d’accord sur le fait qu’il y avait eu traumatisme à ce moment-là. Presque tous prirent donc la piste de l’Afrique sauvage et mystérieuse, l’Afrique brutale des troubles inter-ethniques, l’Afrique des esprits et des envoûtements, du cannibalisme, des mutilations sexuelles et j’en passe. Ils s’en donnèrent à cœur joie sur l’Afrique. Mais sans résultats. Le grand espoir resida bien sûr longtemps dans la technique de l’hypnose et la théorie qui la sous-tend selon laquelle revivre un traumatisme permet de le dépasser. Le problème c’est que cette époque de la vie de mon frère restait imperméable à toute forme de suggestion. Aucun des médecins qui tentèrent d’y avoir accès n’y parvint, aucune technique ne fonctionna. De l’hypnose classique aux électrochocs en passant par les séances individuelles et collectives d’expression sous toutes leurs formes, ainsi qu’une collection impressionnante de médicaments, rien ne permit d’exhumer le moindre souvenir. Mon frère s’est toujours prêté à ces expérimentations de bonne grâce, car il est de nature aventureuse.
D’année en année, mes parents passèrent de la surprise à l’horreur puis de l’horreur à la résignation et finirent par décider de faire interner mon frère de manière permanente dans une maison spécialisée de la Riviera qui accueillait une dizaine de pensionnaires triés sur le volet. Tous étaient la proie de troubles violents mais tous également étaient issus de familles assez fortunées pour leur payer les soins de cette pension de luxe pour malades psychiatriques. Le grand atout de cet établissement, c’était la discrétion. Cela importait, pour des familles qui comptaient parmi leurs membres des têtes couronnées ou des stars d’Hollywood.
Mon frère avait alors dix-huit ans – il avait évidemment été déchu de ses droit de personne majeure – et je m’étais envolée pour les Etats-Unis, pour poursuivre mes études. L’idée de l’abandonner m’inquiétait mais ma raison m’imposait de poursuivre ce projet d’une destinée irréprochable, surtout lorsqu’on savait qu’il ne sortirait jamais rien de valable des entreprises de mon frère. Environ six mois plus tard, ma mère me téléphonait en catastrophe pour m’annoncer que mon frère avait agressé mortellement l’un des pensionnaires de l’établissement où il séjournait et qu’il s’était enfui. Dans la confusion de ses propos, je compris qu’il avait attaqué cet homme avec un ciseau à bois et que sa victime s’était vidée de son sang avant que l’alerte ne soit donnée. Mon frère s’était évanoui dans la nature et la police avait aussitôt commencé ses recherches. L’ultime commentaire de ma mère avant de raccrocher avait été : « Un ciseau à bois, non mais tu te rends compte ? Comment peuvent-ils laisser trainer ça sous le nez de ces déséquilibrés, avec ce qu’on les paie ! »
Je pris le premier vol disponible pour la Suisse et tandis que je planais au dessus de l’Atlantique, mon frère était appréhendé par la police genevoise dans une rue du centre-ville de la cité de Calvin, nu comme un ver, démontant avec sauvagerie la vitrine d’un grand magasin de luxe. C’était la période de Pâques et il soutenait avec la dernière énergie que les grands lapins en peluche disposés dans la vitrine cherchaient à le capturer pour le démembrer puis l’ingérer sous la forme de boulettes dans le cadre d’une cérémonie sacrificielle dédiée à la grande divinité des leporidés. Il expliqua sa nudité par le fait qu’il était un être pur et que les êtres purs n’ont pas à s’encombrer des oripeaux manufacturés que portent habituellement les humains, et qui souillent leur surface corporelle et les rendent impropres à la consommation. Bref mon frère se prenait pour le Messie, mais cela ne dura qu’une journée. J’attribuai cette réaction mystique au contrecoup du choc qu’avait dû être son passage à l’acte, la mise à mort de son compagnon de jeux de la maison psychiatrique des super-riches.
Dès lors, pour mes parents, il ne fut plus question d’être indulgent avec mon frère. Ils l’abandonnèrent à la justice comme une vieille couverture à son chien et l’oublièrent, ne réglant que le strict minimum de pension que son statut d’éternel mineur exigeait. Ses frasques, qui au début les avaient amusés, puis alarmés, finirent par les lasser pour enfin les agacer lorsqu’elles eurent pour conséquence de ternir la réputation familiale. Avoir un psychotique dans la famille c’était déjà bien assez compliqué à gérer. Un psychotique doublé d’un meurtrier, on s’en passait, merci.
Leur manque d’implication dans le procès qui suivit s’explique également par le fait qu’ils ne se sentaient absolument pas responsables du drame dont mon frère était l’auteur, étant donné que ce dernier devait officiellement et cliniquement ses troubles du comportement à une mystérieuse et lointaine expérience dans la jungle africaine. Pour cette raison et selon eux, comme ils ne pouvaient, en aucun cas, être taxés de « mauvais parents », ils résolurent de se déconnecter de la vie de leur fils et d’ignorer, autant que faire se pouvait, tout ce qu’il pouvait faire et tout ce qui pouvait lui arriver. A ma connaissance, ils ne dérogèrent jamais de cette attitude distante et à ce titre ne devaient plus rencontrer mon frère que lorsque les circonstances l’exigeaient expressément. Lors de ces rencontres, mes parents se comportaient comme de parfait mécènes bienveillants l’auraient fait auprès de jeunes retardés mentaux en provenance de pays exclus de toute forme de développement, manifestant une générosité de bon ton très légèrement teintée par la marque subtile d’un profond dégoût. Mon frère ne parut jamais s’en apercevoir.
Le procès ne fut pas très compliqué. Considéré très vite comme irresponsable, il fut enfermé dans le plus grand hôpital psychiatrique public de la région. La famille de la victime, pour qui la discrétion constituait une donnée essentielle dans toute cette affaire, s’arrangea avec mes parents, et ne fit pas d’esclandre quand le jugement fut rendu. En outre, la victime, un homme d’un certain âge, avait été bouclé dans cette maison de luxe pour détraqués de la haute trente ans auparavant, pour des faits similaires. Entre familles de timbrés, on se comprend.
J’essayai plusieurs fois d’aborder ce sujet avec mon frère, de savoir ce qui s’était passé cette nuit-là, comment il s’était retrouvé à planter un ciseau à bois dans l’abdomen de son voisin, mais il réussissait toujours à esquiver la question. Il changeait de sujet, focalisait mon attention sur un petit événement – « regarde, Tommy essaie encore de truander le petit Daniel avec ses médicaments » – et nous passions à autre chose. Je terminais mes études en Suisse et lui rendais visite chaque semaine, essayant d’améliorer un peu son ordinaire. Mon frère jouissait d’une liberté qu’il n’aurait jamais connue en prison : il pouvait sortir dans le parc arboré tous les jours, recevoir des visites chaque semaine, avait accès à différentes activités, mais l’hôpital public, ce n’est pas le club psychiatrique de la Riviera qu’il avait fréquenté.
Je crois pouvoir dire cependant que mon frère s’y plaisait. Il ne s’est jamais plaint de rien, en tout cas. Il avait toujours ce regard particulier vis-à-vis des autres pensionnaires, comme si lui-même n’était qu’un simple visiteur. Même après plusieurs années d’internement, il ne se considérait pas comme un interné. Perpétuellement en visite. Cela ne l’a pas empêché de se soumettre aux traitements avec docilité. Il le faisait avec la curiosité du visiteur, de celui qui va vivre « une journée en asile psychiatrique », comme dans ces reality shows qu’on voit à la télévision. C’est je pense, cette distance qu’il imposait à son environnement, qui lui a permis de supporter l’internement pendant si longtemps.
Avec, bien sûr l’air frais que lui procuraient ses petites évasions. Il a commença, simplement, à fuguer pour aller s’acheter des cigarettes, ou venir me voir. Comme il était malgré tout coupable d’homicide, la direction de l’établissement décida de serrer la vis et de restreindre ses mouvements. Mais ces restrictions ne le gênèrent pas, au contraire, et plus on essayait de le contraindre, plus il s’évadait. L’autre problème, que je tentai en vain de faire comprendre à plusieurs psychiatres, tenait au type de contention qu’on lui imposait. Lorsqu’il était laissé libre de ses mouvements, il s’évadait simplement du parc en passant tranquillement par la grande porte, s’offrait en général une petite escapade d’un jour ou deux, ne faisait de mal à personne, ne se mettait pas en danger et rentrait simplement au bercail. Par contre, lorsqu’après ce style d’échappée inoffensive, il était retenu, abruti par les médicaments, dans une sordide cellule du bâtiment le plus sécurisé de l’asile, ses évasions se faisaient plus longues et plus lourdes de conséquences. Il disparaissait parfois pendant des mois et finissait par agir avec imprudence, voire avec violence lorsqu’il se sentait menacé, et se mettait dans des situations impossibles, avant de se faire attraper par la police, les pompiers ou les agents des services industriels. Ce qui était clair, c’est que peu importait les conditions, les murs, les grilles, les vigiles, les médicaments, mon frère parvenait toujours à s’évader. Les autres pensionnaires finirent par le surnommer Houdini. Aujourd’hui, c’est une autre histoire, avec la nouvelle aile de haute sécurité carcéro-psychiatrique de l’asile… enfin, on ne sait jamais.
Mais venons en au fait, voulez-vous, je vois que vous vous impatientez. Le médecin, n’est-ce pas ? Son dernier médecin. Eh bien voici ce que l’on peut en dire : moins fasciné par l’Afrique que les autres, il ne cherchait pas l’origine des troubles de mon frère dans sa disparition mystérieuse. Il n’y croyait pas. Ce qui ne voulait pas dire qu’il avait une réponse. Non, il cherchait simplement une autre voie et explorait les possibilités que sa discipline mettait à sa disposition. C’était voyez-vous un petit homme d’une quarantaine d’années, un peu chauve, au regard brillant. Je crois qu’il était d’origine arménienne. Il voulut me rencontrer régulièrement pour en savoir plus sur nos relations familiales et plus particulièrement sur notre lien fraternel. Il me dit, pour m’appâter me suis-je dit la première fois, que je comptais beaucoup dans son schéma émotionnel et que je détenais peut-être la clé de certains troubles. Culpabiliser le client, rien de tel pour le faire revenir. Je décidai de me prêter au jeu, qu’il joua franc en admettant d’emblée ce que beaucoup de médecins avait rechigné à me dire, à savoir qu’ils ramaient tous pour comprendre l’origine et même la nature du mal de mon frère. Car il présente des symptômes hybrides, trop variés pour être classés dans une seule pathologie. Mon frère a toujours été d’un naturel aimable et impulsif, intégrant les normes sociales et les brisant tout à la fois, sans transition et sans se rendre compte de ses incohérences. Il fait du mal à autrui, mais il ne le fait jamais à dessein. Par contre, il n’exprime jamais de regrets pour ses actions. Il ne se vante pas de ses exploits. Pour lui, pendre des oiseaux morts à une ligne à haute tension, au péril de sa propre vie, est une action tout à fait normale, à portée de tous. Ignorant de sa propre sécurité, il peut être prévenant envers celle d’autrui. Il se montre sincèrement intéressé par la vie des autres, ce qui ne l’empêche pas de les mettre en danger et de ne rien ressentir lorsqu’il y a mort d’homme, comme pour l’affaire du ciseau à bois. Victime d’hallucinations, ou de lubies mystiques, ces dernières passent comme un courant d’air d’une minute à l’autre et il redevient parfaitement rationnel. Mon frère ne renie pas son comportement, mais il le considère comme parfaitement adapté au monde où il vit.
« Il vit dans un monde hybride, dit un jour le petit homme chauve, un monde dans lequel il peut s’inquiéter pour vous et vous agresser sans raison, en même temps. Cette violence est considérée par lui comme un acte logique, sensé. Ce monde est aussi le monde réel, que nous partageons vous et moi : avec ses normes et ses limites réelles qu’il connaît parfaitement, mais traversé d’éléments aberrants. Pour lui, cependant, il n’y a pas de confusion, pas de conflit. Il n’en souffre pas.
- Tout ça est très bien, docteur. Alors je vais vous poser la même question que j’ai posée à tous les thérapeutes qui vous ont précédé, et ils sont nombreux. Savez-vous d’où ces troubles viennent ? Avez-vous une piste ?
- Eh bien je vais vous dire. Je crois que la piste de l’Afrique ne vous apprendra pas grand-chose de plus. La piste africaine, c’est un peu comme la théorie des extra-terrestres.
-Pardon ?
- La théorie des extra-terrestres. C’est une théorie simple, elle postule que le sujet – en l’occurrence votre frère – s’est fait enlever par des extra-terrestres et qu’il a subi une série d’expériences qui ont modifié sa personnalité et son comportement, à jamais. Ces expériences ont ensuite été effacées de sa mémoire et sont irrémédiablement perdues. La piste africaine est froide aujourd’hui. S’il y avait eu une moindre réminiscence de ce qui s’y est passé dans ses souvenirs, les médecins qui se sont succédé auprès de votre frère auraient fini par en détecter une trace, même infime. Mais rien. Je pense que c’est trop tard aujourd’hui. Je crois que nous ne saurons jamais à quoi il a été exposé, ce qui veut dire que nous ne saurons jamais comment le traiter. Votre frère restera un mystère, je le crains. Mais peut-être n’est-ce pas plus mal. »
Je ne saurais donc jamais. Personne ne saurait jamais. Personne. Même pas mon frère. Cette idée me turlupina pendant assez longtemps pour me décider à reprendre rendez-vous avec le psychiatre. Je lui reparlai de cette idée de perte irrémédiable de la mémoire. Le fait que personne, sur cette planète, ne sache vraiment ce qui lui était arrivé, pas même lui, me paraissait difficile à accepter, frustrante. Il réfléchit un moment, sembla hésiter. Puis me répondit d’une manière qui me parut de prime abord être à côté de la question.
« Vous savez, il y a d’autres pistes que nous n’avons pas envisagées ensemble, d’autres facteurs qui peuvent expliquer, en partie, les troubles de votre frère. Des facteurs héréditaires qui induisent des troubles comme l’impulsivité incontrôlée, l’absence d’émotions, l’indifférence face au danger, à la souffrance d’autrui, aux normes sociales. Ce sont des traits que votre frère présente de manière intermittente. Ces facteurs héréditaires, on les a écartés parce qu’on a pas trouvé trace de troubles de ce type dans votre famille d’une part, d’autre part parce qu’on a toujours privilégié la piste du traumatisme africain, c'est-à-dire un facteur environnemental. Par ailleurs, les comportements d’indifférence et de violence de votre frère sont pondérés par un réel souci pour autrui et une soumission aux normes, selon les contextes bien sûr. Enfin, il n’y a pas de recherche de plaisir narcissique dans la violence qu’il exerce et il ne cherche ni à dissimuler sa personnalité dyssociale ni à manipuler les autres. Mais ça ne veut pas dire que nous n’ayons pas fait erreur. Peut-être des facteurs héréditaires jouent-il un rôle important, dans son cas, et qu’ils sont en quelque sorte compensés, par d’autres facteurs, environnementaux, cette fois…
- Je ne vous suis pas.
- Vous allez comprendre. Imaginez que la part dyssociale de votre frère, celle qui le coupe de toute émotion et le pousse ainsi à commettre des actes de violence, sans se préoccuper de la sécurité d’autrui ou de la sienne, et à ne pas ressentir de culpabilité, soit d’origine héréditaire.
-Mais vous venez de dire que ma famille ne présente pas ce type de troubles…
- Imaginez seulement. Imaginez que votre frère ait par ailleurs vécu une expérience particulière en Afrique, une expérience dont nous ne connaîtrons jamais la teneur, une expérience qui lui permettrait d’accéder, d’une certaine manière, aux émotions et de le rendre partiellement apte à la vie en société, c'est-à-dire à faire attention aux autres. Mais que le prix de cette guérison partielle soit une forme de psychose, avec sa ribambelle d’hallucinations et autres obsessions mystiques. Pouvez-vous imaginer ça ? Qu’en réalité ce ne soit pas l’Afrique qui aurait perturbé votre frère au point d’en faire une personnalité anti-sociale, mais que ce soit, eh bien oui, l’Afrique, qui aurait atténué son mal en lui donnant accès à ses émotions ? » Le médecin était tout fier, fier de sa théorie toute neuve, et jubilait intérieurement. Mais dissimulait mal. Je nuançai. « D’accord, mais il a tué un homme sans raison tout de même, ce n’est pas rien, vous ne croyez pas ? Et il n’a jamais regretté.»
- Bien sûr, ce n’est pas rien. Je ne veux pas dire que son expérience l’a rendu complètement normal. Mais il présente tout de même cette disposition émotionnelle particulière vis-à-vis des autres qui ne le rend pas complètement… » Il s’arrêta, hésitant, je crus qu’il allait dire « mauvais ». Il se reprit : « insensible. »
Le médecin avait raison. Il avait raison sur toute la ligne, vous savez. C’est dommage qu’il ne soit plus là pour vous l’expliquer, ce petit homme chauve. Il avait les mots.
Il y a bien une composante héréditaire dans tout ça. Oui. Nous avions les mêmes chances, au départ : absence d’émotion et violence irrépressible. Le même tirage. Sauf qu’il y a eu le crash. Et six mois de black out. Et personne ne saura jamais pourquoi. Personne ne saura jamais pourquoi, à cause de ce crash, mon frère a partiellement échappé à cette étrange capacité à ne rien ressentir du tout. Dans la foulée, il a aussi échappé à cette capacité extraordinaire à simuler sans arrêt, qui est son corollaire. Deux traits qui ne m’ont pas raté, moi.
Héréditaires, n’est-ce pas ? Les recherches que tous ces médecins ont menées sur ma famille n’ont rien donné, mais qui peut savoir, dans ce monde, qui couche avec qui ? Et puis des familles comme les nôtres savent comment les planquer, leurs fous dangereux. Héréditaires…vous savez quoi ? Je pense que le petit docteur chauve qui s’étouffait dans son propre sang quand j’ai quitté son bureau la dernière fois, lui-même oui, je pense qu’il aurait certainement émis l’opinion que je n’étais pas responsable de mes actes au moment des fait. Au fond, ce sont les gènes qui ont parlé.
Aline Jeannet
juin 2010