une nouvelle d'Amélie Sorignet
« Je n’ai pas de front ! »
C’est la phrase que tu as prononcée et qui m’a fait lever les yeux vers toi. Je cherchais ce jour-là quelque gadget pour épiler mes sourcils à la maison, sans passer par les salons de beauté hors de prix, quand tu offris de me guider dans mes choix. Je me souviens de toi, tu avais dans ton sac le gadget en question et que je planifiais d’acheter, mais grâce à ton intervention je me ravisais sagement. Les conneries de bandes épilatoires que j’étais prête à payer sur le champ, n’étaient rien d’autres que de risibles et négligeables morceaux de scotch qui n’épilaient que le portefeuille. Je n’avais pas encore levé les yeux vers toi mais quand tu as prononcé cette phrase je t’ai enfin découverte.
J’ai été éblouie par ton visage et par cette terrible réalité : tu n’avais pas de front ! La racine de tes cheveux rejoignait de manière désordonnée tes sourcils plus que broussailleux sur un front d’une étroitesse invraisemblable et le tout était d’un effet loup-garou des plus effrayants. J’ai manqué pousser un soupir de surprise mais je me suis heureusement retenue. J’aurais tant détesté t’avoir offensée. Je t’ai regardée un moment en absorbant ton être : jeune fille d’origine indienne, chevelure de reine mais visage de douleur gémissant sous un front inexistant, crâne en apparence aplati et rabougri, cheveux et poils noirs confondus avec les sombres ombres de la peau, un petit ange sans aile, ou plutôt avec trop de plumes.
Le ton de ta voix était aussi étouffé que ton front mort-né et je dû faire des efforts pour te comprendre, moi la Gitane sans grande patience. Mais ma sœur tu as touché mon âme et je ne t’ai jamais oubliée. On dit que les Gitans viennent de l’Inde mais ce n’est pas sûr. Je voudrais retracer ta vie et ton calvaire, en toute humilité et avec ta permission.
Tu es née dans une culture implantée dans une société étrangère et le sang de tes ancêtres remonte en toi de manière incontrôlable. Tu as les plus beaux cheveux du monde, longs et fluides comme de la soie, mais le reste de ton corps est également avide de luxuriance. Tu souffres de ce que l’on appelle l’hirsutisme.
Voici ce que disent les encyclopédies et autres définitions : « L'hirsutisme est l'apparition d’une pilosité de type masculine dans des zones normalement glabres chez la femme (front, visage, cou, thorax, ligne blanche, etc.). Les poils du corps poussent selon un modèle masculin (poils androgéniques) et c'est surtout un sujet de préoccupation cosmétique et psychologique. » Sauf que dans ton cas cette préoccupation cosmétique est en train de te tuer.
Dans ta culture maternelle on vénère le front haut et audacieux au point de l’orner de fards colorés et même scintillants, des «Bindis», qui s’accrochent à tes cheveux et même tes sourcils en produisant le plus hideux des effets. Dans la religion hindouiste le Bindi représente le « 3ème œil », symbolisant l’énergie et la paix intérieure. Posé à l’emplacement du 6ème chakra, siège de la conscience, il est également porte-bonheur pour la mariée et son couple. Mais tu as peu de chance d’arriver à ce moment privilégié et paisible de ta vie sans un front à orner.
Ta malformation marque ton front au fer rouge des symboles des parias, des indésirables, dans le pays de tes parents on dirait même « intouchables »… Tu penses souvent à ce mot et ce qu’il transporte et apporte de douleur et de désespoir. Ceux qu’on appelle aussi « Dalits », c’est-à-dire « opprimés », ne sont pas dignes d’être même frôlés ou simplement croisés par les membres des castes supérieures et ils partagent en quelque sorte ton calvaire. Tu as souvent pensé à les rejoindre dans ce pays que tu ne connais que par bribes mais qui t’as toujours appelée au fond de toi. Tu t’es vue mille et mille fois trouver ta place dans l’antre de ceux qui sont identifiés comme les parasites qui n’ont pas leur place parmi les gens normaux, c’est-à-dire des castes supérieures, même celles qui partagent plus ou moins leur misère. Ta propre caste est assez moyenne, celle des « Sudras » qui sont à la base des artisans, travaillant pour les autres castes, mais au sein d’elle tu es considérée, et surtout traitée comme une « Dalit », intouchable même pour ceux qui sont proches et qui font ta vie.
Le reste de ton anatomie est d’une banalité que ne rehausse pas ton visage et tu souffres de négligence affectueuse, tu manques de confiance et tu circule comme une morte vivante tâtonnant dans le cauchemar éveillé de ta vie.
À l’école on te traitait d’orang-outang, de rat d’égout, de monstre de foire, de Cro-Magnon et autres troglodytes et hirsutes bizarreries de la nature et de la culture confondues.
L’enfance et l’adolescence sont les marais putrides où les monstres et leurs victimes du futur sont en pleine métamorphose dans le bouillon de culture où croupissent les écoles et autres institutions éducatrices, complices et complaisantes au point d’en devenir criminelles, contribuent largement à l’acharnement et la barbarie facilités et légitimés par leur silence, leurs négligences et autres lâches impunités. Tu as traversé cette phase avec bravoure mais en perdant tant de ton être, de ton désir de vivre et de te placer sur la scène humaine. Le rôle qui t’a été attribué, contre ta volonté cela va de soit, est l’un des plus ingrats et des plus éprouvants qui soient : tu es née femelle et laide. L’essence de ta personne, ta place dans le monde sont malheureusement déterminées par des critères injustement imposés et dans ton cas impossibles à satisfaire. Ta laideur n’en n’est une qu’aux yeux des attentes esthétiques sexistes et sans nuances des divers regards qui se posent sur toi mais de le savoir aggrave ton mal-être plus qu’autre chose. Tu rêves d’un autre monde où ton apparence serait la norme et tu en serais le prototype. Tu te souviens d’un épisode de la série américaine The Twilight Zone où c’était précisément le cas, sauf que l’anomalie était une superbe blonde au visage d’ange mais qui, parmi les simiesques monstres vivant dans ce monde fictif, futuriste ou fantaisiste, cette actrice qui ressemblait un peu à Marilyn Monroe était traitée comme une aberration de la nature, une insoutenable vision de monstruosité qui effraye même les enfants. Tu as passionnément absorbé cette histoire et ses messages t’ont accompagnée en camarades de route dans ta vaine quête d’être acceptée, tout simplement, et peut-être, mais sans grande illusion, aimée.
Tête de Turc presque parfaite, on pourrait même dire au niveau du prototype, tu ne comprends pas vraiment pourquoi tu existes quand ta présence humaine, ton seul être sont si clairement rejetés et certainement pas invités aux même fêtes que les autres filles qui naissent avec des minois adorables ou tout simplement normaux, même banals, mais dont l’existence semble être justifiée au contraire de la tienne. Que veux-tu encore de la vie et de ceux qui la partagent avec et malgré toi ? Rêves-tu encore de métamorphoses de citrouilles et autres canetons désavantagés ? Crois-tu encore pouvoir être, non pas belle, ni séduisante mais tout simplement comme tout le monde, invisible dans ta visibilité permise, voire respectée. Ton statut de monstre forain te tourmente de plus en plus, à mesure que les années s’accumulent et que tu avance en âge et en position dans les chaines déjà tracées des conventions sociales. Ton désespoir s’accroit et le piège de la désespérance totale et définitive se referme lentement, mais sûrement sur toi. Tu trembles déjà dans les morsures métalliques et tranchantes de la trappe injuste et mauvaise dans laquelle tu es emprisonnée et déjà mourante comme le sont les souris grises et méprisées dont tu partages, en quelque sorte, le même calvaire. Tu te sens prise dans la souricière et tu ne peux pas empêcher les dents implacables de te découper tout en t’étouffant.
Un jour pourtant tu prends conscience de la profondeur de ton malheur et tu décides, contre toutes attentes, de te battre, ou au moins de te défendre. Tu te laisses aller à échafauder des plans compliqués, longs à réaliser sinon impossibles. Tu fantasmes sur une image de toi améliorée et même invraisemblablement embellie, rendue possible par les miracles de la chirurgie plastiques dans les années à venir, au détriment de ta santé mentale et de tes moyens. Tu bourgeonnes, bouillonnes, en constante ébullition et irruption, impatiente de cette trop longue attente de chenille en gestation dans le cocon qui prépare l’arrivée promise ou rêvée, ou les deux, du papillon beau et aimable de nature qui en sortira.
Contre toute attente bat en toi un cœur de Vilain Petit Canard et si tu sembles résignée à rester en retrait, enterrée dans un boulot administratif sans importance, rasant les murs en prenant leur couleur comme un caméléon sans personnalité, tu as toujours un faible battement d’espoir qui te donne la force de continuer. Tu travailles comme une mule, sans joie mais sans déplaisir non plus, économisant chaque maigre sou pour un projet qui n’est encore qu’un rêve flou, un désir probablement inexauçable, une vague idée encore en germination. Tu as fait des recherches intensives sur l’Internet que tu as finalement adopté, par curiosité d’abord, et par nécessité ensuite. L’épilation au laser est la dernière avancée technologique pour lutter contre l’hirsutisme, combinée à une cure hormonale assez éprouvante. Le tout est évidemment fort dispendieux mais ton brillant cerveau de caneton malheureux déjà calcule les taux d’intérêt des économies que tu t’esclaves à accumuler.
Ton cas est tristement un atout certain dans ton entreprise car vu l’étendu des dégâts pileux tu as droit à un certain soutien social pour en guérir ou tout au plus à être décemment soignée. Le médecin de la Sécu qui t’a examinée pour évaluer ton dossier n’a-t-il pas inélégamment déclaré n’avoir jamais vu un cas aussi désespéré ? Ses mots exacts étaient : « Ma pauvre mademoiselle, même en épilant toute la zone frontale et les sourcils votre front est trop plat et étroit pour paraître normal. » Tu l’as regardé sans voix, étranglée de honte et d’effroi, cependant qu’il ajoutait : « Dans votre cas il va falloir envisager un lifting frontal mais en plusieurs étapes pour laisser le temps à votre peau de s’étirer après chaque opération ».
Ton cœur bat la chamade et tu ne sais pas si tu es heureuse d’avoir enfin un espoir, ou tout au plus une option, ou si tu es terrifiée des souffrances à venir. La seule chose dont tu es sûre c’est que, quel qu’en soit le prix, tu es prête à le payer.
Les premières brûlures du laser te déchirent jusqu’aux os de ton crâne qui vibre et tressaute à chaque assaut. De grosses larmes de bravoure enfantine ne manquent jamais de couler sur tes joues crispées mais le rafraîchissement qu’elles y tracent t’en devient un surprenant réconfort. La douleur qui accompagne chaque piqure de feu est si insoutenable qu’elle en devient obscène. Malgré les applications répétées des crèmes anesthésiantes dont tu tartines ton front brûlant, la morsure du laser parvient quand même jusqu’à la chair tendre et sans défense de ton cerveau ébranlé d’une migraine inhumaine qui est en train de le coloniser. Ton crâne se laisse peu à peu entièrement recouvrir par un casque et un masque de fer qui semblent vouloir presser ton âme hors de toi. La douleur commence au milieu de ton front qui se dégarnit cependant peu à peu, confirmant et justifiant le traitement. Elle gagne rapidement les tempes pour encercler la nuque presque instantanément, puis remonte au sommet du crâne et du visage désormais prisonniers comme dans la légende du Masque de Fer.
Mais un jour une nouvelle image, étrangement familière semble te suivre depuis ton miroir jusqu’aux vitrines des magasins et fenêtres de bus et de métro. Une jeune fille à l’air un peu timide, effacée certes, mais pour la première fois remarquable, non pas par sa laideur, mais par une petite étincelle de féminité. Une lumière nouvelle apparaît sur un visage qui se dessine enfin, libéré d’une ombre qui s’estompe peu à peu. Tu as mis un certain temps avant de te reconnaître et de te comprendre. Ton front était en train de naître comme un diadème éblouissant qui révélait ta féminité par touches lumineuses et gracieuses.
Ton front était encore couvert de cheveux et de poils drus et noirs mais il s’éclaircissait en découvrant la peau bleutée du cuir chevelu qui rosissait et s’éclaircissait par la suite en se changeant en parcelle de peau découvrant progressivement ton front. Et par miracle la douleur te quitta, ou plutôt tu ne la ressentis plus. Ton âme avait gagné sur la migraine vaincue et ignorée et ta tête avait fait éclater le masque de fer. Ton visage te tirait vers la vie et le plaisir, bien tu gardais les yeux au sol par habitude, préférant cogner ton front moribond sur le béton des murs et le bois des pilonnes plutôt que sur le regard d’acier apitoyé et dégoûté des autres. La douleur t’habite désormais en colocataire tolérable dans son imposition brutale et non négociable et tu apprends à vivre avec elle dans une entente presque harmonieuse. Le visage qui se dessine dans les reflets que tu recherches enfin, après les avoir si longtemps fuits et craints, te rempli de bonheur et d’optimisme réaliste pour la première fois de ta décevante vie.
Mais l’euphorie de ton nouveau visage retombe bien vite à mesure que ton front se dégarni et se révèle marqué de sa deuxième tare, jusque-là éclipsée par celle des poils épais et drus dissimulant au-dessous la platitude bossue qui semble remonter à la surface pour t’enlaidir avec encore plus de hargne et de bizarreries. À la vision de plus en plus oppressante de ce front difforme et fuyant tu évites de nouveau les miroirs et couvre ta tête douloureuse en permanence, même dans la sécurité relative de ta chambre d’enfant.
De retour chez le docteur chargé de ta métamorphose si laborieuse la sentence du lifting frontal est confirmée, planifiée et on te renseigne méticuleusement sur l’opération et ses diverses conséquences. Dans la littérature fournie par la clinique tu lis sans même t’en effarer ce que l’on va te faire : « Par une large voie d'abord chirurgicale bicoronale, située dans le cuir chevelu, ou par de petites voies d'abord endoscopiques le chirurgien procédera au décollement des tissus de la partie haute du visage (front, tempes) au raz de l’os. Ensuite les tissus décollés sont remis en tension vers le haut afin de remonter les sourcils et de lisser la peau du front au maximum de son élasticité. Les sourcils seront maintenus en bonne position par des fixations profondes telles que des agrafes épinglées directement sur l’os. En tirant la racine des cheveux le plus loin possible dans le cuir chevelu le front sera plus tendu et paraitra plus haut et plus bombé. »
Les résultats ne sont pas garantis à 100% et les séquelles peuvent être lourdes : risques d’infections, migraines chroniques, détérioration des tissus épidermiques et musculaires. Tu cours également le risque d’une perte de cheveux permanente et ce détail te fait presque rire, toi qui as vécu noyée dans les poils de toutes longueurs !
À ton réveil la migraine est là pour t’accueillir en vieille copine d’infortune et tu la laisses te prendre toute entière sans frémir. Ton impatience te passe dans le sang sans répit et secoue ton crâne épisodiquement comme si tu subissais des électrochocs dans un hôpital psychiatrique de film d’horreur américain. Tu affrontes bravement et avec espoir cette nouvelle douleur qui t’inquiètes par son étrangeté grandissante. En effet l’étau d’acier semble creuser vers l’intérieur de ta tête comme s’il cherchait à atteindre la masse molle et fragile de ton cerveau pour le presser comme un furoncle hors des tes yeux et de ton nez, mais de manière concrète et progressive. Tu sens quelque chose de lourd, douloureux et oppressant qui remonte lentement jusque dans le fond de ton âme.
Malgré ta peur et ta souffrance tu t’accroches à la promesse papillonne du retrait des lourdes bandes qui ceignent tout le tout de ta tête jusqu’à tes tempes. Ce moment-là vaut bien tous les sacrifices et tu attends cette dernière victoire comme la fin d’une longue et éprouvante guerre que tu penses avoir gagnée.
Ce que tu vois dans le miroir te fait cependant paniquer car ton front est horriblement balafré et boursoufflé et tu es littéralement défigurée. Le chirurgien parle peu mais il te confirme qu’après la résorption des hématomes et l’effacement des cicatrices encore fraiches et rouges tu pourras voir ton nouveau front se lisser peu à peu et prendre une apparence normale. Frustrée de devoir encore attendre, et bouleversée par ta nouvelle image de mutilée, tu omets de mentionner la migraine qui te ronge jusqu’au cerveau et tu rentres chez toi en combattante dépitée et démotivée. Ton état s’aggrave au cours des jours qui suivent et une fièvre poisseuse vient se coller à ton front dont les cicatrices, loin de se résorber, semblent s’ouvrir et s’élargir alors qu’un pus épais commence à suinter des fentes qui ne se referment pas. Une peur inexplicable te rend muette et étrangement honteuse et tu repousses la décision d’appeler la clinique jusqu’à tes dernières limites.
De nouveau sur la table d’opération tu ne sais pas que tu vas te réveiller sur un nouveau monde, moins cruel ironiquement et plus simple, après la lobotomie que tu subis sous le scalpel d’un grand neurochirurgien qui tente, t’as-dit, de sauver le reste de ton cerceau de la gangrène infectieuse qui l’a déjà bien grignoté dans la zone frontale. Ce front qui désormais ne sera même plus un problème puisque de toute façon tu as définitivement perdu ce qu’il avait jusque-là dissimulé et en réalité protégé, ton moi le plus profond et le plus précieux. Ce vilain front plat et velu abrité et contenait un organe qui aujourd’hui est mutilé et dépouillé de certaines parcelles de sa chair frétillante, et qui va aussi entamer et réduire ta vie. À ton réveil tu seras libre comme une enfant insoucieuse et même, pourquoi pas, effrontée, dans un sens sauvage et littéral du terme, sans front et sans gène, sans complexe ni pudeur paralysante, innocemment bienheureuse dans ta petite tête de Turc légère et vagabonde.
Amélie Sorignet
septembre 2010