Mélusine Boulanger: conte reptilien

une nouvelle d'Amélie Sorignet


Au contraire des autres enfants de son âge, Mélusine Boulanger n’avait pas de petit chien, ou de petit chat, ni même d’oiseau ou de poisson rouge comme animal de compagnie. Mélusine avait des reptiles. Elle avait un serpent, deux lézards, trois grenouilles, un beau caméléon, et une tortue. Mélusine aimait beaucoup s’occuper de ses reptiles et jouer avec eux. Basile, son serpent, était un serpent de lait du Sinaloa. Il était rouge avec des rayures noires et blanches, et une tête noire. Le Sinaloa se trouve au Mexique où il fait très chaud mais dans la maison de Mélusine, qui habite en France, Basile ne pourrait pas survivre en dehors de son vivarium. En réalité aucun des reptiles de Mélusine ne pourrait survivre en dehors de leurs vivariums qui ressemblent à des aquariums sans eau. Basile aimait bien s’enrouler autour du poignet de Mélusine et la regarder avec ses petits yeux noirs brillants. Les deux lézards de Mélusine étaient des Dragons Barbus d’Australie. Le plus gros s’appelait Jack et le plus petit s’appelait Jackie. Ils étaient très beaux mais ils ne crachaient pas de feu comme les autres dragons. Ils aimaient beaucoup manger des vers et des sauterelles dans la main de Mélusine. Ils pouvaient aussi rester tranquilles sur les genoux de Mélusine quand elle regardait la télévision ou quand elle lisait un livre. Les grenouilles de Mélusine étaient toutes les trois différentes. Elle avait une rainette verte aux yeux rouges qui s’appelait Sylvie, une rainette bleue aux yeux jaunes qui s’appelait Sonia, et une petite grenouille orange qui s’appelait Sophie. Les trois grenouilles de Mélusine lui chantaient souvent des chants de leurs pays où il faisait toujours chaud. Le caméléon de Mélusine était tout vert mais il pouvait changer de couleur quand il le voulait. Il s’appelait Maxime et il pouvait devenir tout bleu, violet, rouge, rose, jaune à pois bleus, marron à pois oranges, blanc à rayures noires, noir à rayures blanches, etc. Il aimait beaucoup Mélusine qui lui donnait des criquets du bout des doigts. Avec sa longue langue gluante, Maxime attrapait les insectes et les mangeait très vite. Mélusine faisait toujours attention en caressant Maxime parce qu’il avait des orteils très sensibles. La tortue de Mélusine s’appelait Clarisse et elle venait de la Corse où Mélusine passait ses vacances avec ses parents. Elle avait une carapace jaune et noire, et une peau toute ridée! Elle mangeait beaucoup de salade et elle rentrait sa tête dans sa carapace quand elle avait peur. Mélusine et ses reptiles vivaient très heureux et sans problèmes jusqu’au jour où Mélusine fêta ses huit ans.

Le papa de Mélusine était pâtissier et il avait fait un beau gâteau en forme de crocodile pour l’anniversaire de Mélusine. Mélusine sourit quand elle vit le crocodile en se disant que son cadeau devait sûrement être un bébé crocodile puisqu’elle n’en n’avait pas encore. Mais son cadeau n’était pas un crocodile. La maman de Mélusine, qui s’appelait aussi Mélusine quand elle était petite, lui donna une boîte carrée dans laquelle il y avait un livre étrange. La couverture du livre était de toutes les couleurs et quand Mélusine la touchait ça lui rappelait la peau de ses Dragons Barbus.

La maman de Mélusine lui dit:

— Tu dois d’abord souffler tes huit bougies et ensuite tu pourras ouvrir le livre.

Mélusine souffla ses huit bougies d’un seul coup mais elle se sentit tout de suite très bizarre. La tête commença à lui tourner et elle tomba par terre. Elle se réveilla une heure après dans son lit. Sa maman était à côté d’elle et elle lui caressait les cheveux en lui disant:

— Ma petite Mélusine, aujourd’hui tu es devenue comme toutes les autres Mélusines de la famille et les choses vont beaucoup changer pour toi.

Mélusine ne comprenait pas ce que sa maman voulait dire et en plus elle avait très mal à la tête et elle avait envie de se gratter partout. Sa maman  lui dit encore:

— Ta peau est en train de changer, ma chérie. Bientôt tu pourras faire ce qu’ont fait toutes les Mélusines de la famille. Mais d’abord il faut te reposer. Dors encore, mon petit cœur.

Mélusine ne pouvait pas s’empêcher de fermer les yeux et elle dormit encore longtemps jusqu’au lendemain matin. Elle se leva comme elle le faisait tous les jours et alla dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner. Son papa et sa maman étaient déjà levés et ils avaient préparé le chocolat chaud de Mélusine avec ses brioches préférées. Ils lui dirent bonjour en souriant mais ils ne lui parlèrent pas de son anniversaire ni de son étrange maladie. Mélusine se dit que peut-être elle avait rêvé ce qui s’était passé la veille et elle n’en parla pas non plus. Après avoir mangé son petit déjeuner, Mélusine alla se laver et s’habiller pour aller à l’école. Avant de la laisser partir pour prendre l’autobus scolaire, sa maman dit à Mélusine:

— N’oublie pas ton livre Mélusine! Tu en auras besoin. Chaque fois qu’il t’arriveras quelque chose de bizarre, tu devras tourner une page du livre et tu comprendras tout.

Mélusine ne comprenait rien du tout mais elle emporta quand même le livre dans son cartable. Elle ne se doutait pas que la plus étrange journée de sa vie venait de commencer.

* * *

Assise à sa petite table d’école, Mélusine avait mal à la tête. Elle n’arrivait pas à bien écouter la maîtresse et ses yeux se fermaient. Elle demanda si elle pouvait sortir pour aller à l’infirmerie. La maîtresse lui donna la permission et Mélusine sortit de sa classe. Arrivée en haut des escaliers de l’école, Mélusine se sentit encore plus étourdie qu’avant. Elle essaya de descendre une marche mais son pied glissa et elle tomba dans les escaliers. Mais elle ne tombait pas vraiment. A sa grande surprise, elle se retrouva enroulée autour des barreaux de la rampe d’escalier. Elle ne pouvait pas le croire. Tout son corps était devenu long et mince comme un tuyau et il pouvait se glisser entre les barreaux étroits de la rampe. Elle essaya de bouger et tout son corps se mit à glisser le long de la rampe en s’enroulant autour de chaque barreau. Arrivée au bas de l’escalier, Mélusine rampa sur le sol sans s’aider ni de ses bras, ni des ses jambes. Au bout d’un moment elle réussit à se mettre debout. Son corps était redevenu normal et elle pouvait marcher comme avant. Elle ne comprenait rien du tout. Elle retourna à l’escalier et posa sa main sur la rampe. « Je me demande si je peux refaire ce que j’ai fait » se demanda-t-elle. Elle pensa à son corps tout long et tout mince et tout d’un coup elle sentit qu’elle s’étirait. Sa tête était devenue toute fine et toute pointue et elle pouvait de nouveau la passer à travers les barreaux de la rampe. Bientôt tout son corps suivit sa tête et elle se remit à ramper le long de la rampe d’escalier en s’enroulant autour des barreaux. Après avoir refait le même chemin plusieurs fois de suite, Mélusine se demanda si elle pouvait se glisser dans quelque chose de plus petit, comme un petit trou ou une petite fente. Il y avait un trou dans le mur du préau de la cour de récréation et à travers ce trou les enfants pouvaient voir un peu du jardin potager qui était derrière. C’était le jardin du concierge de l’école mais il était interdit d’y aller. Mélusine partit en courant dans la cour de récréation. Devant le petit trou, elle hésita. Elle avait peur de rester coincée dedans. Si ça arrivait, ce serait une catastrophe parce que tout le monde la verrait. Le concierge la verrait, la maîtresse la verrait, le directeur de l’école la verrait, et ils la gronderaient tous. Pire encore! Tous les enfants de l’école la verraient et ils se moqueraient d’elle. Mais Mélusine était curieuse et courageuse. Elle voulait voir le jardin et elle voulait savoir si elle pouvait passer par le petit trou. Elle pensa à son corps mince et allongé et sa tête devint immédiatement fine et pointue. Elle arriva à la passer par le trou et à voir complètement le jardin de l’autre côté. C’était un très beau jardin, qui sentait bon la tomate, le basilic et le romarin. Elle poussa un peu sa tête en avant et elle se retrouva tout entière de l’autre côté du mur. Folle de joie, elle se mit à courir le long des rangées de salades vertes. Elle tira des carottes toutes oranges de la terre, et cueillit des tomates fraîches. Elle goûta à tous les légumes et trouva qu’ils étaient délicieux, même sans assaisonnement. Elle allait ramasser des petits pois quand elle entendit la cloche de l’école sonner. Elle se précipita dans le petit trou et son corps le traversa comme un éclair. Elle rentra vite dans l’école. Elle se rappela soudain ce que sa maman lui avait dit au sujet du livre. C’est vrai qu’il venait de lui arriver quelque chose d’étrange et elle devait tourner une page du livre pour comprendre. Elle retourna dans sa classe pour prendre son livre. Pendant la récréation, Mélusine emporta son livre pour le lire. Le mot écrit sur la première page était «Serpent». Mélusine lut alors ce que disait le livre: «La première métamorphose de Mélusine est celle du serpent. Mélusine peut, à tout moment, se transformer en serpent et faire tout ce que le serpent fait. Elle peut ramper sur le sol ou le long d’un objet, et elle peut passer à travers de très petits endroits.»

Mélusine n’avait pas très bien compris le mot métamorphose mais en y réfléchissant, elle se rendit compte que cela voulait dire qu’elle pouvait se transformer en serpent. Quelle découverte! Mélusine ne savait pas vraiment quoi en penser et elle décida de garder le secret pour le moment. La récréation allait bientôt se terminer et elle avait envie de jouer avec ses amis. Elle ne se doutait pas que, ce jour-là, les jeux de la récréation seraient bien différents de ce qu’ils étaient d’habitude.

* * *

Mélusine avait beaucoup d’amis dans l’école mais il y avait un groupe de garçons qui n’étaient pas très gentils. Le chef de ce groupe s’appelait Nicolas et il détestait toutes les filles. Il avait l’habitude de les asperger d’eau avec des bombes à eau qu’il fabriquait avec les pages de son cahier de mathématiques. Ce jour-là, il avait confectionné une énorme bombe à eau avec trois pages de cahier et il voulait la lancer sur la tête de Madeleine, la meilleure amie de Mélusine. Madeleine avait de très beaux cheveux bruns, brillants et tout bouclés. Mélusine avait elle aussi les cheveux bouclés mais ils étaient plus frisés et plus fous que ceux de Madeleine. Madeleine avait ce qu’on appelle des anglaises qui sont de longues boucles enroulées les unes sur les autres. La maman de Madeleine devait la coiffer pendant une demi-heure tous les matins pour qu’elle ait cette coiffure de princesse. Mélusine aurait aussi bien aimé avoir des anglaises mais ses cheveux touffus étaient trop difficiles à peigner le matin de bonne heure. Mais Mélusine ne s’en inquiétait pas parce que ses cheveux étaient tout dorés et qu’ils brillaient au soleil. Les cheveux de Madeleine étaient quand même assez fragiles et elle devait y faire attention. C’est pourquoi le méchant Nicolas avait décidé de les mouiller pour détruire la coiffure de princesse. Il arriva derrière Madeleine et leva la bombe à eau au dessus de sa tête. Mélusine le vit et se jeta sur lui. Son corps de serpent s’enroula facilement autour de celui de Nicolas. Le garçon se trouva coincé par Mélusine qui lui fit demander pardon et grâce, et dire que toutes les filles étaient cent mille fois meilleures que les garçons. Après elle le laissa partir mais Nicolas était si fâché qu’il décida de faire quelque chose de très mal et de très grave. Il avait, depuis longtemps, volé les allumettes de la cuisine de sa maman et il voulait s’en servir pour mettre le feu aux cheveux dorés de Mélusine. Mais Mélusine entendit Nicolas craquer son allumette et elle se retourna d’un seul coup. Elle ouvrit la bouche pour lui crier d’arrêter mais ce n’étaient pas des mots qui sortirent de sa bouche. Non, ce qui sortit de sa bouche était une grande flamme, comme une langue de feu qui entoura Nicolas et lui fit très peur. Le garçon n’avait pas été brûlé mais il était quand même tout noir à cause de la fumée. Il regarda Mélusine et voulu dire qu’elle était un monstre mais il n’en eut pas le temps. Tous les enfants de l’école étaient autour de lui et regardaient l’allumette carbonisée dans sa main. Tout le monde était d’accord pour dire que Nicolas avait allumé un feu dans la cour de l’école, et comme c’était un crime très grave il devait être renvoyé pendant au moins une semaine. Mais Mélusine connaissait la vérité. C’était bien elle qui avait craché ce feu gigantesque et elle se dit qu’il fallait absolument qu’elle tourne une page de son fameux livre. Sur la page en question était marqué le mot «Dragon» et le livre disait ceci: «La deuxième métamorphose de Mélusine est celle du dragon. Mélusine peut, à tout moment, cracher du feu comme un dragon. Elle peut faire tout ce qu’un dragon peut faire. Elle peut même s’envoler quand elle a craché beaucoup de feu. »

«Je peux aussi m’envoler ? » se dit Mélusine. Elle avait hâte d’essayer ce nouveau pouvoir. Mais elle ne pouvait pas le faire parce que c’était l’heure du déjeuner et qu’il fallait rentrer dans les rangs. Elle ne se doutait pas que, ce jour-là, le déjeuner allait être bien différent de ce qu’il était d’habitude.

* * *

Les enfants attendaient bien sagement devant la cantine pour aller manger. Mélusine avait oublié ses aventures du matin et elle bavardait avec son amie Madeleine. Elles avaient très faim toutes les deux et elles trouvaient que l’attente était vraiment longue. Tout d’un coup, le méchant Nicolas, qui en voulait beaucoup à Mélusine pour l’avoir brûlé, commença à pousser tout le monde dans le rang. Il était encore tout noir à cause de la fumée et il donnait des coups de pieds et des coups de poings aux autres enfants devant lui. Tous les enfants se bousculaient et chacun voulait passer devant les autres. Nicolas arriva à côté de Mélusine et de Madeleine et commença à les pousser. Madeleine en avait vraiment assez de ce Nicolas qui était toujours méchant et stupide et elle le poussa aussi. Nicolas était très fâché qu’une fille ose s’attaquer à lui et il voulu lui donner un coup de poing. Mais Mélusine n’allait pas laisser sa meilleure amie se faire battre par un aussi méchant garçon. Elle décida de lui donner un grand coup de pied pour le faire arrêter mais quelque chose de très bizarre se produisit. Quand le pied de Mélusine frappa le derrière de Nicolas, le coup fut si gigantesque que Nicolas fut projeté de l’autre côté de la cour d’école. Tout le monde regarda en direction de Nicolas qui était tombé sur ses fesses. Mélusine avait senti le formidable pouvoir de ses jambes au moment où elle avait donné un coup de pied à Nicolas et elle eût une idée. Elle prit Madeleine par la main et elle sauta très haut dans l’air pour aller atterrir tout au début de la rangée. Madeleine ne s’était pas rendue compte qu’elle s’était envolée avec Mélusine car elle regardait toujours Nicolas. En réalité personne n’avait vu Mélusine et Madeleine sauter par dessus la rangée entière pour être placées en tête. Mélusine ne dit rien mais elle dit à Madeleine qu’elle devait aller aux toilettes avant d’aller déjeuner. En réalité, elle retourna dans sa classe pour prendre son livre dans son cartable. Elle tourna une nouvelle page où les mots «Grenouille» étaient écrits. Voici ce que le livre disait: «La troisième métamorphose de Mélusine est celle de la grenouille. Mélusine peut faire tout ce qu’une grenouille peut faire. Elle peut sauter très haut avec ses jambes à ressort, et elle peut attraper tout ce qu’elle veut avec sa longue langue gluante. Mélusine peut aussi chanter des jolies chansons comme la grenouille.»

Mélusine n’en croyait pas ses yeux ! Elle était aussi une grenouille! Maintenant elle pouvait être la plus forte en gymnastique. Elle pouvait sauter plus haut que tout le monde à l’école et ça lui servirait pour beaucoup de choses. Elle serait imbattable au saut en hauteur et en longueur. Elle pourrait devenir le capitaine de l’équipe de basket-ball parce que c’est sûr qu’elle marquerait tous les paniers. Elle pourrait gagner toutes les courses à pied puisqu’elle n’aurait qu’à faire un grand bond pour arriver la première. Elle pourrait monter directement au sommet de la corde à grimper sans avoir à se fatiguer à tirer sur ses bras. Elle pourrait rattraper toutes les balles au volley-ball, au handball, et même devenir le meilleur goal de football… Mais il y  avait autre chose qui rendait Mélusine toute excitée: sa langue. Elle alla dans les toilettes de l’école pour voir sa langue dans le miroir. Mais sa langue était toujours pareille, petite et rose et elle ne semblait pas vouloir s’allonger quand Mélusine la tirait. Elle décida de faire un essai quand même à la cantine. Comme elle était arrivée en retard il ne restait plus grand-chose à manger pour elle et elle avait très faim. Elle vit passer son institutrice avec son plateau chargé de tout un tas de bonnes choses. Sur le plateau il y avait des carottes râpées, une côtelette avec de la purée, du fromage, du pain et une tartelette aux fraises qui avait l’air vraiment délicieuse. Mélusine se concentra sur la tartelette et imagina qu’elle la savourait. C’est alors que sa bouche s’ouvrit d’elle-même et laissa sortir une longue langue gluante qui traversa toute la salle de la cantine pour aller se poser sur la tartelette de l’institutrice. Aussitôt que la langue de Mélusine toucha la tartelette elle repartit en arrière aussi vite qu’elle était arrivée en emportant le dessert collé. La bouche de Mélusine s’ouvrit très grand et elle avala la tartelette d’une seule bouchée. Tout s’était passé si vite que personne n’avait rien vu. L’institutrice allas s’asseoir à sa table et ne s’aperçu pas non plus que son dessert avait disparu. Mélusine, toute coquine, recommença à tirer sa langue en direction de ce qu’elle voulait manger. Elle prit le fromage du directeur qu’elle mangea avec le pain d’un garçon qui mangeait très  lentement. Elle prit les carottes râpées d’une petite fille distraite qui regardait par la fenêtre. Et enfin, pour finir son excellent repas, elle réussit à gober l’assiette entière de Nicolas sans qu’il s’en aperçoive. Tous ceux qui avaient été volés par Mélusine n’osaient rien dire car ils croyaient tous qu’ils avaient mangé trop vite et ils ne voulaient pas qu’on les accuse d’être des goinfres. Mélusine, ayant fini son repas avant tout le monde, eût le droit de sortir dans la cour de l’école pour se dégourdir les jambes. Comme elle était toute seule dans la cour elle s’amusa à sauter partout et toujours plus haut jusqu’à ce que les autres enfants sortent enfin de la cantine. Mais le temps avait passé si vite qu’il fallait déjà retourner en classe pour les cours de dessin. Mélusine aimait beaucoup le dessin et elle se dépêcha d’y aller.

Elle ne se doutait pas, ce jour-là, le cours de dessin allait être bien différent de ce qu’il était d’habitude.

* * *

Dans le cours de dessin, Mélusine s’applique pour utiliser toutes les couleurs. Elle aime dessiner et surtout peindre. Tous les enfants de la classe sont très sérieux parce que chacun veut faire un beau dessin pour leur institutrice. Mélusine et ses camarades utilisent des petits pots remplis d’eau pour rincer leurs pinceaux. Quand l’eau du  pot est complètement colorée les enfants peuvent sortir pour aller le nettoyer dans les toilettes. Quand Mélusine s’aperçoit que son pot est vraiment trop plein elle décide de sortir pour aller le rincer. Mélusine marchait dans le couloir pour aller aux  toilettes quand elle entendit des voix de garçons. Elle s’arrêta pour écouter la conversation. Son petit coeur battait très fort car elle avait reconnu la voix du méchant Nicolas. Elle s’approcha de plus en plus près jusqu’à ce qu’elle entendent bien tous les mots qu’ils disaient. Nicolas avait l’air très en colère et il  disait:

— On va aller couper les freins du vélo de cette idiote de Madeleine. Comme ça, quand elle descendra la grande pente du carrefour, elle ne pourra pas s’arrêter. 

Mélusine poussa un petit cri de peur car elle connaissait bien la grande pente du carrefour et elle savait que si Madeleine ne freinait pas elle risquait de se faire écraser par une  voiture. Les garçons avaient entendu le cri de Mélusine et ils sortirent précipitamment des toilettes. Mélusine était surprise et morte de peur. Elle voulait se cacher mais elle ne le pouvait pas. Pourtant les garçons ne semblaient pas la voir. Ils regardaient de tous les côtés mais ils ne voyaient personne. Ils décidèrent de retourner en classe immédiatement. Mélusine se demandait bien ce qui se  passait. C’était comme si elle était devenue invisible. Elle regarda ses mains et ses pieds et elle s’aperçu qu’ils était devenus tout violet, exactement de la même couleur que le couloir de l’école. Elle courut aux toilettes pour se regarder dans le miroir. Là, son visage était tout bleu, de la même couleur que le mur des toilettes. Elle regarda tout son corps et elle vit que même ses vêtements avaient la même couleur que le mur. Elle se déplaça un peu dans la pièce et elle se rendit compte qu’elle changeait de couleur. Devant la  porte blanche, elle était toute blanche. Elle sortit dans le couloir et elle redevint toute violette. Mélusine se demandait si elle pouvait changer de couleur même quand elles étaient mélangées. Elle partit vers la cours de récréation parce qu’il y avait le mur du préau qui était multicolore. Elle se mit contre le mur et elle pensa très fort aux couleurs. Tout  d’un coup elle se retrouva toute colorée de la tête aux pieds. Même ses cheveux étaient de toutes les couleurs, comme un arc-en-ciel! Elle était verte, jaune, rose, bleue, rouge, orange, violette, et même un peu turquoise. Appuyée contre le mur du préau elle était complètement invisible puisqu’elle était exactement de la  même couleur que lui. Elle était toute heureuse de sa découverte et elle savait qu’il ne lui restait plus qu’une chose à faire, tourner une page de son livre. Quand le fit elle lit le mot «Caméléon» en haut de la  page. Plus bas il  était écrit: « La quatrième métamorphose de Mélusine est celle du caméléon. Mélusine peut, à tout moment, changer de couleur et disparaître complètement. Comme le caméléon elle peut se rendre invisible et rester immobile pendant très longtemps. »

Mélusine était enchantée de ce nouveau pouvoir et elle voulait encore s’en amuser mais elle se rappela que le méchant Nicolas et sa bande étaient en train de préparer un mauvais coup. Elle n’avait plus de temps à perdre. Il fallait qu’elle les empêche de casser le vélo de Madeleine. Elle attendit la cloche de fin d’école avec impatience et elle couru vite vers le hangar à vélo. Elle ne se doutait pas, que, ce jour-là, sa toute dernière aventure allait être vraiment extraordinaire.

* * *

Arrivée près du hangar à vélo, Mélusine pensa  très fort à se rendre invisible et elle devint vite de la même couleur que les murs. Immobile, elle attendit les méchants garçons qui ne tardèrent pas à arriver. Nicolas avait volé une paire d’énormes ciseaux et il était bien décidé à couper les fils des freins du vélo de Madeleine. Il trouva vite la bicyclette et il se mit à genoux pour exécuter son plan diabolique. Mais Mélusine le surveillait. Elle s’approcha tout en restant invisible et, au  moment où Nicolas allait couper les fils, elle lui prit les ciseaux des mains. Nicolas eut peur en voyant la paire s’envoler et aller se  jeter sur le sol. Il n’était pas rassuré mais il alla quand même ramasser ses ciseaux pour recommencer sa mauvaise action. Mais encore une fois, Mélusine les lui arracha des mains. Il essaya encore une fois mais ses ciseaux s’échappaient sans cesse. Il avait vraiment peur mais il soupçonnait aussi que quelque chose de bizarre se passait. À sa dernière tentative il résista très fort et Mélusine ne réussit pas à lui arracher les ciseaux. Surprise, elle perdit le pouvoir de se rendre invisible et apparut devant Nicolas.

— J’en étais sûr, dit celui-ci, Mélusine es un monstre et elle se moque de nous.

Le copain de Nicolas s’était déjà enfui depuis longtemps quand il avait vu les ciseaux s’envoler et Nicolas était seul face à Mélusine. Celle-ci avait peur parce que Nicolas était un garçon très méchant et qu’il était plus fort qu’elle. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur ses pouvoirs et elle ne savait plus quoi faire.

— Je n’ai pas peur de toi, dit Nicolas qui avait en réalité très peur.

Il s’approcha d’elle pour la battre et Mélusine ne bougeait  toujours pas, paralysée par la  peur. Nicolas se jeta sur elle pour la massacrer à coup de poings mais dès qu’il la toucha, il se mit à hurler de douleur. Mélusine ne comprenait pas, elle n’avait rien senti de l’attaque du garçon. Nicolas ne voulait pas croire qu’une fille puisse lui résister et il voulut lui donner  un coup de pied gigantesque. Mais son pied se brisa presque sur le corps de Mélusine qui était devenu dur comme de la pierre. Elle ne sentait aucun des coups du garçon car sa peau toute entière était comme une carapace épaisse impossible à briser. Nicolas s’acharna de toutes ses forces mais il se blessa plus qu’autre chose. Mélusine se replia alors sur elle-même pour devenir une boule toute ronde et toute dure. Elle roula sur Nicolas et le fit tomber sur son derrière. Le méchant garçon, qui avait encore plus mal aux fesses qu’avant se leva et partit en courant. Mélusine savait ce qu’elle devait faire. Elle sortit son livre de son cartable et tourna la dernière page. Le mot «Tortue» était marqué en haut de la page: «La cinquième métamorphose de Mélusine est celle de la tortue. Mélusine peut, à tout moment, se transformer en tortue. Comme elle, Mélusine peut avoir une carapace incassable et personne ne peut la battre. Elle peut se rouler en boule et écraser tout ce qui la gêne sur son  passage ».

Mélusine comprit que c’était la dernière métamorphose. Elle savait qu’elle avait le pouvoir de se transformer en serpent, en dragon, en grenouille, en caméléon, et en  tortue. Ca tombait bien parce qu’elle adorait les reptiles et maintenant elle était comme eux. Mais ses nouveaux pouvoirs étaient encore bien mystérieux et elle avait hâte de rentrer à la maison  pour en parler à sa maman. Elle ne se doutait pas que, ce soir-là, sa maman allait lui raconter la plus  étrange histoire qu’elle ait jamais entendue.

* * *

La maman de Mélusine l’attendait impatiemment. Elle savait que sa petite fille devait être bien surprise de ses nouveaux pouvoirs. Elle lui avait préparé des chocolatines et du lait bien  frais pour le goûter. Mélusine rentra de l’école et se précipita dans les bras de sa maman.

— Maman, maman,  j’ai quelque chose à te raconter, lui dit-elle, toute essoufflée et excitée.

La maman de Mélusine sourit et lui dit gentiment :

— Tu dois d’abord manger ton  goûter, après on pourra parler.

Mélusine était trop impatiente pour manger mais elle accepta de grignoter un peu de sa chocolatine et d’avaler une gorgée de lait pour faire plaisir à sa maman. Après elle s’installa à côté d’elle sur le canapé du salon.

— Maman, maman, si tu savais, dit Mélusine, tout ce qui m’est arrivé aujourd’hui. D’abord je suis tombée dans les escaliers, mais je ne suis pas vraiment tombée parce que je me suis transformée en ...

— En serpent,  oui je sais, dit sa maman.

— Tu le sais? demanda Mélusine.

— Oui ma perle, je le sais depuis toujours, répondit sa maman, moi aussi j’ai été une petite Mélusine quand j’avais ton  âge.

— Tu n’est plus une Mélusine maintenant ? demanda Mélusine, qui ne comprenait pas ce que sa maman voulait dire.

— Non, maintenant j’ai un nouveau prénom et j’ai perdu mes pouvoirs, dit sa maman à Mélusine qui était de plus en plus perdue. Je vais t’expliquer. Notre arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère était la fée Mélusine. C’était une gentille fée qui a construit de beaux châteaux et de grandes églises à Lusignan, dans le sud de la France. Mais tous les samedis elle devait s’enfermer dans une chambre pour ne pas qu’on la voit parce qu’elle avait une queue de serpent. Un jour,  son mari la vit et elle a été obligée de partir. Elle s’est envolée par la  fenêtre avec des ailes de chauve-souris. Elle a habité longtemps dans la forêt et elle a eu une petite fille, une autre  Mélusine qui avait les mêmes pouvoirs qu’elle. Avec le temps les pouvoirs des Mélusines ont évolué. Chaque Mélusine peut se transformer en reptile jusqu’à ce qu’elle devienne maman d’une autre Mélusine.

— Alors toi, tu n’as plus de pouvoir ? demanda Mélusine à sa maman.

— Non, mon coeur, répondit sa maman, je ne suis plus une Mélusine, je suis une maman.

— Toi aussi tu pouvais te transformer en reptile? demanda encore Mélusine.

— Oui ma chérie, dit sa maman. Quand j’avais ton âge, j’avais moi aussi un serpent, des lézards, des grenouilles, un  caméléon et une  tortue, et je pouvais me transformer  en l’un d’entre eux comme je le voulais.

— Mais qu’est-ce que je dois faire avec tous ces pouvoirs? demanda Mélusine.

— Le bien Mélusine, lui répondit sa maman, tu dois toujours faire le bien et protéger les autres. Tu ne dois jamais parler de tes pouvoirs à personne, sauf à celui qui deviendra ton mari.

— Mais pourquoi seulement à lui ? demanda Mélusine.

— Parce ton arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère la fée Mélusine a fait une erreur quand elle n’a pas partagé son secret avec son bien-aimé, et elle en a été très malheureuse. Il ne faut jamais cacher la vérité à ceux qu’on aime.

Mélusine avait encore du mal à  comprendre, mais les choses semblaient quand même un peu plus claires.

— Et le livre ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que je dois en faire?

— Le livre est très important, dit sa maman. Toutes les Mélusines avant toi ont écrit dans ce livre et toi aussi tu y écriras. Chaque fois que tu as un problème, tu peux tourner une page du livre et une Mélusine du temps passé te répondra en écrivant.

— Mais comment ça ? dit Mélusine.

— Ah, mon petit bouton d’or, dit sa maman en souriant. Nous les Mélusines sommes toujours des fées et nous avons encore beaucoup  de pouvoirs en plus d’être un peu des reptiles.

 — Vraiment ? Comme quoi par exemple? demanda Mélusine, toute excitée d’être une fée.

— Tu verras, dit sa maman toute coquine. Tu verras, maintenant tu dois aller faire tes  devoirs et t’occuper de tes amis.

Mélusine obéit et alla donner à manger à ses reptiles. A chacun, elle raconta ce qui lui était arrivé dans la journée et ils semblaient tous la comprendre car ils la regardaient dans les yeux. Mélusine s’aperçut alors qu’elle comprenait elle aussi ce qu’ils disaient. Enchantée, elle se régala de ce nouveau pouvoir et bavarda avec ses amis en oubliant presque de faire ses devoirs.

Quand elle alla se coucher cette nuit-là, tous ses amis lui dirent bonne nuit dans leur langage de reptile qu’elle comprenait très bien. En s’endormant Mélusine souhaita  rêver à son arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère la fée Mélusine. Son conte reptilien ne faisait que commencer.

 

Amélie Sorignet
mars  2011


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