Le monstre du miroir

une nouvelle d'Amélie Sorignet


Dysmorphophobie: peur d’une dysmorphie corporelle

Le monstre est revenu. Il est là, caché dans son miroir, tapi dans les reflets glacés, il attend qu’elle le reconnaisse, patiemment. La jeune femme esquisse de nouveaux gestes pour préserver sa beauté retrouvée, ou plutôt rachetée. Elle masse longuement la peau redevenue élastique le long des mâchoires rabotées il y a de cela à peine un mois. Son visage, désormais encadré de l’ovale qu’elle a choisi elle-même chez le chirurgien, semble serein. Mais il n’en est rien. La présence du monstre, ce soir, dans la froideur du miroir, est le premier symptôme de la nouvelle angoisse. Elle fronce les sourcils et le monstre grimace en face d’elle. Est-ce encore le nez qui est trop long? Trop large? Pas assez sculpté? Non, le nez semble paisible, ce n’est pas lui qui grimace. La bouche fait toujours des siennes, malgré le collagène, elle a des moments blafards, fades. Mais pas ce soir. Elle humecte ses lèvres, les serre et les desserre, et le résultat en est satisfaisant. Non, plutôt les arcades qui jurent avec la mâchoire nouvellement affinée. Les sourcils ont l’air plus hirsute que d’habitude et elle doit résister à l’envie de s’emparer de la pince pour les émincer. Ce n’est pas encore le moment de le faire et elle risquerait d’en déséquilibrer l’évolution. La peau peut-être, pas assez hydratée, sèche par endroits, un peu décolorée. Mais pas vraiment, le visage du soir est raisonnablement radieux et la peau scintille comme il faut sous la lumière artificielle. Le matin, par contre… Il y a autre chose puisque que le monstre est là qui la guette. Elle devra encore attendre avant qu’il ne se montre tout à fait. Ce qui est sûr, c’est qu’il est revenu car elle a éprouvé le même frisson moite que les dernières fois en se plaçant devant son miroir. Elle n’est pas belle, c’est indiscutable.

Pourtant elle n’a pas lésiné sur les efforts, en particulier pendant le régime draconien qu’elle s’est imposé des années durant pour enfin éliminer toute matière grasse de son corps. Quand le squelette a commencé à se dessiner sous la peau diaphane il a alors fallu recourir pour la première fois à la magie du bistouri. Le problème principal était la graisse vitale autour des genoux, des hanches, et entre les cuisses qui, telles les neiges éternelles, ne fondait sous aucun prétexte. La liposuccion fit des miracles et aspira toute mollesse indésirable mais elle laissa la peau quelque peu flétrie, voire ridée. C’est à cette époque que le monstre fit sa première apparition dans le miroir. Il ressemblait à une paire de fesses avachies, pathétiquement tombantes. Elle avait beau faire, tout ce qu’elle voyait dans l’immense miroir de sa chambre, c’était cette peau flasque, ce manque d’élasticité et de tonus qui lui donnait l’air d’un poulet malade et déplumé. On lui conseilla la gymnastique pour remuscler la fesse et galber la jambe, mais son corps exsangue manquait trop d’énergie pour exécuter les mouvements convenablement. Du reste la chair flasque et stérile ne sévissait pas seulement dans le bas du corps mais également au niveau de sa poitrine, qui n’avait par ailleurs jamais été parfaite. Le monstre rayonnait en ce temps-là, exhibant ses oeufs au plat et ses chairs fripées. C’est alors que le bondissant miracle du silicone toujours en forme et indéformable la sauva temporairement. Elle pouvait sentir, sous la peau tendue comme un tambour, le liquide se mouvoir et se durcir en même temps, lui donnant l’impression d’être à la fois légère et lourde. Ses seins étaient durs et pleins, et ses fesses joliment rebondies. Cependant le tout jurait avec la maigreur des mollets qui rendaient les genoux cagneux. Le monstre, réapparu, prenait des airs ridicules et lui renvoyait l’image d’un corps difforme monté sur des allumettes. Le silicone fit encore là des miracles en galbant les jambes des chevilles jusqu’à l’entrecuisse, d’une fausse, mais très ferme, musculature.

Le bas du corps commençait à ressembler à quelque chose de tout à fait acceptable mais le monstre, polymorphe et grimpeur, s’attaquait désormais au ventre qui n’avait jamais été plat et qui était désormais pendant et sujet à des bourrelets frémissants. Il était évident que le silicone ne serait d’aucun secours dans ce domaine mais la peau, dans son infini mystère, peut toujours être tendue, étirée, et réparée. Elle massa longuement la cicatrice qui balafrait son bas-ventre pendant des mois. Son ventre était plat, voire incurvé car elle ne mangeait guère plus depuis longtemps. La perfection approchait.

Cependant ce ventre, malgré sa platitude, manquait singulièrement de relief, surtout au niveau de la taille. Droite, presque tubesque, la taille était le nouvel antre du monstre qui s’y logea avec fureur. Longues furent les séances d’étirement et de musculation pour resserrer cette taille qui, sans être large, et loin de là, n’était cependant pas assez marquée et ne faisait pas ressortir le galbe si précieusement gagné des fesses et des seins. Le monstre étant lancinant, moqueur, cruel, elle dû se résigner à se délester des deux dernières côtes de son torse. L’opération, qui consistait à scier l’os et briser le cartilage pour dégager l’ossature fut longue et surtout douloureuse. Le réveil, plus brutal cette fois-là, la laissa plusieurs jours divagante, ivre de souffrance. Elle apprit à vivre avec la douleur qui ne partit jamais. En récompense, cependant, la chair s’affaissa selon le nouveau clivage et la taille de guêpe naquit. Elle était fière, alors, de porter les tailleurs les plus cintrés, et pour le coup elle s’offrit un Chanel à qui elle faisait, il faut le dire, parfaitement honneur. Cependant un tailleur bien coupé se doit d’être posé sur d’irréprochables épaules, or les siennes tendaient à s’affaisser. Le monstre s’était transformé en bossu et se riait bien d’elle. Elle porta un corset de plâtre pendant des mois, mais les progrès étaient faibles. Elle porta alors, en plus du corset, une minerve qu’elle ajustait de plus en plus près de son menton, histoire d’allonger un peu plus le cou. Pour accélérer le processus elle dormait sur un appareil qui l’étirait pendant son sommeil. Le monstre resta jusqu’à la fin, mais il fut déjoué par la fine et gracieuse silhouette qui émergea du carcan, quelques années plus tard. Les épaules et le dos parfaitement droits, le cou long et gracile, elle n’avait plus peur du monstre bossu. Elle apprit à vivre avec une nouvelle douleur cependant, celle d’une épine dorsale à jamais fragilisée et prête à se briser comme du verre, à la moindre chute.

Son corps d’elfe sembla déjouer le monstre quelque temps, mais il trouva à se loger dans ses bras, flasques eux aussi malheureusement, mais surtout dans ses coudes désespérément cagneux. La peau, sèche à ces endroits, résistait à toute hydratation et l’articulation semblait prête à percer cette membrane déjà fendillée. L’opération, étrangement, fut encore plus douloureuse que pour les côtes. Il fallut démonter l’articulation et décoller le cartilage pour pouvoir raboter, et même couper la pointe osseuse qui dépassait. La peau fut à nouveau tendue par dessus la blessure qui jamais ne se referma tout à fait. Il lui était interdit de porter le moindre poids ou de s’appuyer sur ses coudes sous aucun prétexte. Mais ses bras, minces et gracieux, formaient une anse parfaite quand elle joignait les mains au dessus de sa tête. Le monstre disparu pour un temps. Il n’apparaissait pas dans les extrémités de son corps, ses pieds, et ses mains en particulier, et seuls ses doigts sans ongles, rongés jusqu’à la chair, témoignaient de la moindre imperfection chez elle.

Alors le monstre finit par dévorer son visage.

Elle commença, comme beaucoup, par le nez qu’elle avait quelconque mais que le monstre faisait ressortir en patate. Habituée au doux délire de l’anesthésie et à la vive douleur post-opératoire, l’opération fut pour elle une broutille. Passés les ecchymoses et les gonflements de chairs elle mit au monde un petit nez tout neuf, tout mignon, la réplique même du catalogue du chirurgien. Mais quelque chose était en train de changer. Le monstre ne partait pas et, au contraire, il semblait désormais inattaquable. Il était là, dans son visage, refusant de la quitter, la torturant jusque dans ses rêves où elle ne se reconnaissait plus. Les lèvres, trop minces, furent gonflées au collagène, mais le monstre se logea dans le menton qui semblait en galoche. Le chirurgien lui confirma d’ailleurs que la correction du menton était intrinsèque de celle du nez et qu’il fallait, d’urgence, raboter. Le monstre plaqua alors un masque hideux sur le visage en transition. Les joues tombèrent lamentablement le long du parfait menton. Le monstre lui coulait sur le visage, il l’étouffait. Elle était si laide qu’elle ne savait plus qui elle était. Pour la première fois on ne rabota plus de l’os mais on en augmenta en implantant des petites parcelles de plastique dur sur les pommettes. Les implants mirent du temps à prendre, et il lui fallut porter un masque de plâtre la nuit, pendant deux longues années. Elle s’y habitua car, sous le plâtre, le monstre dormait, et la laissait enfin en paix. Les pommettes saillaient enfin, le nez mutin triomphait, le menton adorable, ravissait, mais le front était lourd et bas. Le monstre était dans cette parcelle d’os et de peau grotesque qui écrasait le regard et déséquilibrait les magnifiques pommettes. Il fallut alors entamer le cuir chevelu pour allonger le lobe frontal. La chevelure, ainsi perturbée, montra vite des signes de faiblesse et il fallut implanter de nouveaux bulbes ici et là pour éviter la chute irrémédiable des cheveux. Le monstre était tapi dans le fond de ce crâne qui ne pensait déjà plus. Il attendait son heure, pour réclamer sa livre de chair.

Dans ce miroir du soir, toujours le plus froid et le plus dur, elle ne comprenait pas pourquoi, après tant d’efforts et de sacrifices, elle haïssait autant l’image qu’elle avait devant elle. Son dégoût était si profond qu’elle en frissonnait. Oui, elle était devenue un monstre, véritablement. Elle ne pouvait plus se voir. Il fallut alors rectifier ces yeux qui refusaient de s’aimer. Elle portait, bien entendu, des lentilles de couleur, mais la forme de l’oeil était désespérément terne et sans grande envergure. Elle fit appel à un chirurgien renommé dans la communauté asiatique pour débrider les yeux. Il fut un peu surpris de sa requête au début mais néanmoins accepta de découper ses paupières de manière à ouvrir son regard. Elle porta des lunettes noires pendant plusieurs semaines, pleurant des larmes acides sous la brûlure de la cicatrisation. Ses yeux s’agrandirent, papillonnèrent un temps, mais ils avaient un défaut irréparable: ils étaient l’ouverture par laquelle se glissait le monstre qui n’était pas parti.

A vrai dire il lui était impossible de décrire le monstre à ce moment de sa vie. La seule chose qui était claire c’est qu’il était bien là, palpitant dans son miroir, la regardant, la narguant. Pour combien de temps encore? Comment vivre avec ce monstre putride, cet amas de chairs meurtries et criantes de douleur? Il fallait bien tuer le monstre une fois pour toute.

Ce soir-là, après s’être démaquillée, elle découpa calmement l’ovale parfait que sa dernière opération lui avait procuré, en réduisant sa mâchoire, en suivant tout simplement le fin pointillé de la cicatrice fuyante. Sans douleur, et sans joie, elle retira le masque de chair en le tirant d’un coup sec comme on se dévoile. Elle resta un instant à contempler l’agonie sanglante du monstre puis elle libéra ses seins, ses fesses, ses hanches, et ses jambes, en laissant le silicone, redevenu liquide, s’échapper sans éclaboussures des plaies violentes qu’elle venait de s’infliger au fil du rasoir.

Lentement, elle se laissa aller et le miroir finit de l’avaler.

 

Amélie Sorignet
février 2010


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