une nouvelle d'Amélie Sorignet
Rien que le peu de chemin pour me rendre à la clinique du podologue est une agonie à chaque pas. Je sens les regards des passants qui osent me dévisager et me trouver ouvertement ridicule. J’avoue que le spectacle d’une vieille dame poussant un marcheur hissée sur des talons aiguilles est assez grotesque.
Dix centimètres de hauteur depuis soixante ans ça vous détruit les pieds d’une femme irréparablement.
Le fait de trébucher à chaque pas ne me dérange pas autant que la façon dont les gens me regardent sans comprendre. À leurs yeux je parais véritablement inconsciente et ridicule de porter ces escarpins à mon âge tout en poussant un marcheur sur roulette et ils me croient tous folles, j’en suis sûre.
Ils ne savent pas que je ne peux plus poser mes pieds à plat sur le sol sans sectionner mes tendons, ce qui est arrivé bien souvent. La première fois j’ai eu la sensation que mes chevilles se brisaient comme une pantoufle de verre.
Les os de mes orteils ont fusionné depuis longtemps et mes pieds ne pourront jamais retrouver une forme normale, pas après tant d’années.
Les premiers à se changer en bois furent les deux derniers orteils. Un jour je me rendis compte que je ne les sentais plus individuellement mais en tant que douleur uniforme, comme une masse de chair informe et informelle.
Chaque pas me rappelle La petite sirène d’Andersen : le prix à payer pour remplacer sa queue de poisson par des jambes est une douleur aigue et irréversible à peine pose-t-elle un pied à terre. Tant de souffrance pour l’amour non retourné d’un homme qui finit par en épouser une autre!
Comme elle j’ai enduré la douleur anonyme des femmes qui veulent plaire aux hommes.
Je me souviens de ma première paire de talons aiguilles. J’étais si heureuse et si fière, si impatiente que l’inconfort insoutenable des escarpins me saisit comme une vague d’angoisse et de panique.
Honteuse, je pensais être la seule à ne pas supporter ces chaussures indispensables à la femme coquette et sensuelle et je tentais de cacher mon désarroi le plus possible.
J’ai arpenté le salon de ma maison d’enfance sur des kilomètres, un dictionnaire bien lourd sur la tête pour l’équilibre, dix centimètres de talons qui me soulevaient difficilement du sol en portant tout le poids de mon corps sur les plus petits et les plus délicats os de mes pieds.
En me forçant j’ai appris à courir et même à danser dans ces chaussures. J’ai maitrisé l’art de paraître légère, aérienne et élégante en toute occasion.
J’espérais grandir un peu plus mais je suis demeurée assez courte sur pattes ce qui fait que les talons aiguilles sont devenus indispensables dans mon uniforme.
J’ai été si belle pourtant ! Le plaisir étouffant de glisser comme un cygne sur le sol glacé d’une salle de bal! Le regard de ce jeune homme qui me suit à chaque pas !
La fierté de l’homme qui m’exhibe à son bras comme un trophée de chasse !
La satisfaction de ce même homme quand mon père, plus fier encore, m’escortait comme une princesse pour me livrer à lui !
Du haut de mes escarpins je me sentais la reine, la désirée, l’aimée, mais l’étais-je vraiment ?
Les étudiantes de mon époux, professeur d’université réputé, portaient toutes de vulgaires baskets et autres chaussures « confortables » et elles me remplaçaient pourtant bien dans son lit. Il a finit par me quitter pour une jeune hippie sans vergogne qui marchait pieds nus et n’utilisait jamais de déodorant.
Et maintenant mon seul contact masculin et sensuel est celui de mon podologue que je dois voir trois fois par semaine car mes pieds refusent toujours plus de marcher chaque jour.
Dans moins de deux ans je devrais me déplacer en fauteuil roulant. J’espère mourir avant.
Voici la danseuse. Elle arrive toujours après moi et ne parle à personne. Elle a beau faire la grande dame et nous snober mais je sais qu’elle en est au même point que nous. Elle a été célèbre pourtant.
Oui j’ai été célèbre. J’ai dansé sur toutes les scènes du monde et j’ai séduit tous les hommes.
J’ai été la Sylphide et la Nymphe de tous les fantasmes.
J’étais Gisèle, et Coppélia, Cendrillon, Odile et Odette du Lac des cygnes, j’étais le Cygne qui meurt, le Phoenix qui renaît, j’étais la plus belle et la plus aimée…
Pourquoi suis-je l’Oubliée aujourd’hui?
Je pensais avoir déjà livré ma livre de chair en mutilant mon corps de femme. « On ne peut pas danser quand on a besoin d’un soutien-gorge ! » : la devise des Petits Rats.
Pas une once de graisse ni l’ombre d’une chair même enfantine sous la peau diaphane des danseuses. Nous sommes les Sylphides, les Nymphes des bois, les Naïades de la scène et nous n’avons pas de corps. Nous sommes l’air et l’écume, la légèreté de la vie sacrifiée. Nous ne sommes que des fantômes…
Maintenant je sais que la maigreur que nous nous imposions nous épargnait, temporairement, la douleur des pieds déformés, écrasés sous le poids des pointes sur lesquelles nous devions vivre notre vie d’étoile.
Le craquement des phalanges d’orteils qui ploient sous les pas de bourrée me hante encore. Chaque os cédant l’un après l’autre, se fêlant toujours un peu plus à chaque fois jusqu’à se déformer complètement. Les monstrueuses exubérances osseuses que je ne pouvais plus cacher dans mes sandales et qui m’obligeaient à porter des tennis tous les étés.
Et surtout la première fois que les filles de ma classe décidèrent de passer leurs orteils au vernis lors d’une récréation de printemps…
Je me souviens de leurs yeux épouvantés quand elles virent mes pieds. Ce qui les choqua le plus était de voir que je n’avais plus d’ongle déjà à mes deux derniers orteils. Ces moignons encore saignants leur paraissaient fort justement répugnants et le choc de voir une telle horreur les dissuada certainement de ne jamais pratiquer la danse classique. Du moins je l’espère pour elles.
Mais je me souviens aussi des plaisirs de substituts auxquels je m’accrochais.
Par exemple je développais un goût particulier pour la viande crue après avoir déchiré entre mes dents des centaines d’escalopes de veau que je plaçais sur mes pieds sanguinolents avant et après chaque gala de danse.
C’est un truc de danseuse vieux comme le monde qui m’excitait à chaque fois parce que je savais que, ce soir-là, j’étais la plus belle et la plus aimée.
Un plaisir de vampire qui me poussait à la recherche des jouissances les plus extrêmes, des viandes les plus sanglantes…
Je n’ai jamais senti aucune douleur sur scène. J’étais en transe. J’étais la plus belle et la plus aimée.
Mais aujourd’hui la scène a disparu et la musique s’est tue. Où est mon public, où est le sang du sacrifice?
Je suis une vieille femme qui boite et qui se traîne comme une limace. Je suis la plus nulle et la moins aimée.
Je ne suis plus rien.
Mais voici la Chinoise. Elle me fait pitié plus que les autres patientes. Ses chaussures orthopédiques sont effrayantes, petites et boursoufflées. Il paraît qu’on coupait les pieds des Chinoises pour leur faire porter des chaussures miniatures. Je me demande à quoi elles ressemblaient.
Elles ne ressemblaient pas à d’adorables chaussures en miniatures si c’est que ce tu crois, pauvre idiote occidentale ! Elles ne ressemblaient pas aux pantoufles de Cendrillon, ni aux bottines de La petite Poucette comme tu te l’imagines ignorante !
Ces françaises sont bien incultes pour être aussi prétentieuses. Elles voient des yeux bridés, des cheveux lisses et noir malgré les ans et elles croient tout savoir de vous.
Oui je suis Chinoise et je suis différente mais je n’ai que faire de votre pitié. Vous croyez-vous supérieures alors que vous êtes moins capables de mettre un pied devant l’autre alors que vous en avez ?
Oui c’est vrai, je n’ai pas de pieds, je n’en ai jamais eu. Je me souviens moins de mes premiers pas que de mon premier bandage.
On ne nous coupe pas les pieds comme votre imagination voyeuriste le voit. On nous les bande et cela dès notre plus jeune âge.
Ce n’est pas un bandage comme les autres cependant. On repli les orteils sous la plante et on fixe la position avec des bandes de tissus épaisses et serrées qui sont maintenues jusqu’à ce que les premiers symptômes de la gangrène apparaissent.
Contrairement à ce que vous pouvez penser la pourriture de nos pieds apporte un réconfort incompréhensible pour les petites mijaurées que vous êtes. Avez-vous essayé de marcher sur une moitié de pied, avec tous vos orteils cassés et tassés sous votre poids ?
La gangrène nous délivre de ce calvaire car chaque membre mort qui se détache libère la pression qui nous étouffe par en dessous.
Les premiers à tomber furent les deux derniers orteils et je me souviens du plaisir de frotter le côté de mes pieds contre le trottoir pour sentir l’espace vide entre mes chaussures et le sol.
C’est le moment où la plupart des filles commencent à tomber malades et beaucoup en meurent.
Mais je survécu aux infections et mes pieds pourrirent sans problème jusqu’à se transformer lentement en moignons rectangulaires, la forme idéale de la chaussure chinoise.
Que serais-je devenue sans cette « opération » ? Ma famille avait peu à peu sombré dans la pauvreté et le seul espoir de mes parents de me marier était de me bander les pieds.
C’étaient ce que les hommes qui se croyaient importants voulaient à l’époque. Exhiber une femme handicapée, les pieds grotesques et mutilés, était un signe de valeur dans la société.
Aucune fille, venant d’une famille pauvre, ne pouvait trouver de prétendant si ses pieds étaient normaux.
Mais qu’est-ce que des pieds normaux ?
Est-ce que la danseuse a des pieds normaux ?
Et cette vieille bourgeoise toujours endimanchée, a-t-elle des pieds normaux ?
Les petites chaussures des Chinoises ! Vous voulez savoir à quoi elles ressemblent ? Imaginez des sabots étroits et trapus qui pourraient être ceux d’un bouc et recouvrez-les de satins aux couleurs criardes.
Vous trouvez qu’ils sont plus jolis que les pointes des ballerines ? C’est une affaire de goût.
Pour ma part, je trouve qu’ils sont moins beaux que les talons aiguilles des divas hollywoodiennes mais il est vrai que je n’en ai jamais porté.
Je vous l’ai dit, je n’ai plus de pieds, je n’en ai jamais eu.
Contrairement à vous je ne marche pas, je n’ai jamais marché. Je me suis toujours déplacée, avec grâce je tiens à le préciser, en équilibre sur les échasses naines de mes membres mutilés.
Mes grossesses furent les pires moments de ma vie et mes accouchements autant de renaissances et de soulagements d’être délivrée de ces poids humains.
Vous m’enviez ma frêle silhouette mais savez-vous à quel prix j’ai payé la petitesse de tout mon être ?
Je n’ai jamais pu me déplacer sur plus de dix mètres et je suis toujours restée posée comme une poupée attendant le bon plaisir de mon maître.
Certains de nos poètes, étrangement inspirés, ont composé des poèmes sur les stimulations érotiques des odeurs de décompositions émanant de nos pieds.
Mon époux, malgré ses efforts et ses lectures, ne fut jamais capable d’en surmonter la puanteur. Lors de notre nuit de noce il vomit longuement dans le jardin et je sus à ce moment que mon sacrifice était irrémédiablement inutile.
Je n’ai jamais été la plus belle ou la plus aimée. J’étais tout simplement la plus mutilée, la plus entravée et donc la plus captive.
La bourgeoise et la danseuse sont-elles plus libres que moi ? Pas aujourd’hui en tout cas car malgré mon arrivée tardive je suis la première à être reçue par le docteur, le meilleur de la région !
Amélie Sorignet
novembre 2010