un poème de Bernard Bouvier
Si
un jour tu es ensablée dans le désert du Taklamakan
ou bien que tu te noies dans ta baignoire
si
tu es perdue aux confins du Yunnan et du Tibet
que le soir tombe et que les moustiques t’attaquent
ou prise d’une inextinguible quinte de toux au bord de l’Orénoque
si
un rabbin ultra religieux te postillonne au visage
ou que douze bonnes sœurs dansent la danse du scalp autour de toi
– et te paraissent vraiment menaçantes –
si
tu tombes en panne au milieu du tunnel du Gothard
et que des éboulements bloquent les deux extrémités
si, quand tu y poses le pied, les hauts plateaux de Bolivie s’affaissent
et si tu découvres que malgré tout ce qu’on a dit, la Terre est plate
si, un jour de shabbat, ton avion est détourné sur le Minnesota
alors que tu veux fêter tes Pâques orthodoxes
si
tu passes devant un tribunal populaire
parce que tu as refusé de voter
et si on te condamne à perpétuité
parce que tu aimes chanter
si les prophètes t’accablent, si les savants t’ignorent, si tu te sens prisonnière dans un monde obscur
appelle-moi et je serai là
j’escaladerai les murs et je creuserai jusqu’au fond des icebergs
je marcherai sur l’eau trois jours et trois nuits
j’écrirai des prix Goncourt à la pelle
je gèrerai l’Onu efficacement
je cuirai en vingt minutes une tarte Tatin qui en demande quarante cinq
je deviendrai un expert en diminutifs pour animaux
j’obtiendrai le grand prix Charles Cros pour mon intégrale de Béla Bartòk
je défendrai les dernières tortues d’Amazonie contre des hordes de publicitaires
je jouerai de la trompette tzigane
pour le thé de cinq heures je construirai un pont suspendu entre Calais et
Douvres
je déneigerai la cour des vieilles dames de ton quartier en hiver
je remporterai les plus fameux concours internationaux d’arrangement floral
(section
extraterrestre)
je ne transpirerai plus et je n’aurai pas de flatulences
grâce à mon intervention dans le langage des signes
la paix sera enfin universelle
je découvrirai la tombe de la belle-mère du père de la sœur d’Akhénaton
tous les enfants auront confiance en moi pour toujours
je tuerai les mouches avec ma raquette de tennis
puis je les ressusciterai en leur chantant une chanson de Joséphine Baker
je pousserai Benetton, Poutine et Bush au suicide
je te lirai Les Mémoires d’outre-tombe, A la recherche du temps perdu et
toute la poésie élisabéthaine
en une soirée et il me restera assez de temps pour faire un feu dans la cheminée
je blufferai la CIA, le KGB et le Mossad
(qui en crèveront de dépit)
je saurai dormir n’importe où, n’importe quand
je te dériderai quand tu es sombre, et Derrida avec toi
je délivrerai une fourmilière prise en otage
par un groupe de terroristes afghans
je tisserai des brocarts si vite que l019 bombyx
n’arriveront pas à produire assez de fil pour m’alimenter
et si beaux que le Musée du Louvre ne pourra se les payer
j’annulerai la dette du Quart-monde
pour me délasser, je ferai du macramé-fullcontact
je découvrirai le sens de la vie
j’élèverai des huîtres qui recevront la médaille d’or au Salon de l’agriculture
et des perles
je gagnerai des combats de vache landaise en Islande
et des concours de Qi gong sur la place Rouge
je raconterai enfin la véritable histoire d’Elvis
et comment je lui écrivis toutes ses chansons
je séduirai toutes les femmes grâce à la sensualité de mon jeu du triangle
mais
si un jour tu as besoin de quelqu’un à qui parler
ou avec qui te taire
ou pleurer
ou bien rire
dire ta joie ou tes tourments ou ne rien dire
je serai là si tu m’appelles
Bernard Bouvier
septembre deux mille dix