Daniel Bélanger: l'échec du matériel, le succès du spirituel

une critique de Carole Gagné


C’est soir d’Halloween, le matérialisme l’emportera-t-il encore? Les gens dépensent beaucoup d’argent pour les costumes, les bonbons et ces trucs de circonstance.  Comment répondre à la pression des enfants?  Et comment arriver à avoir tout ce qui est tellement inutile?  Après avoir zigzagué dans les rues, évitant les petits monstres disséminés, je me retrouve saine et sereine à destination, le théâtre Hector Charland de L’Assomption.  Tiens, permettez-moi de vous avouer qu’ironiquement ce billet, me donnant droit d’entrer dans le fabuleux univers de Daniel Bélanger, m’a été offert en cadeau par mon unique grande sœur.  Je plaide donc non coupable de cette dépense matérielle, mais une complice très volontaire avouée.  J’anticipe ma soirée comme quand j’allais jouer après l’école dans la cour des grands, j’y suis, mais dans la cour d’un brillant poète, un divertissant virtuose.

Son dernier album, L'échec du matériel, nous ramène à ce qui a fait le succès de l'artiste. Le son s'inscrit dans la continuité de Rêver mieux, alors que les textes se font  plus perturbateurs.  Soutenu par une mise en scène avec des personnages très actuels qui semblent arriver au bout de quelque chose.  Un peu plus direct comme impact.  Ce n’est pas du bocal à poissons, croyez-moi! 

En intro l’instrumentale, amusements, une sorte de gigue, d’une sonorité qui pourrait provenir d’un certain samedi soir à St-Dilon.  Je tape du pied, je me tambourine les cuisses, le rythme me capture à la diable.  L’heure n’est pas encore à se poser toutes les questions existentielles qu’il va nous déballer à travers les brocantes de poésie qu’il déguise dans une mise en scène habile pour son épilogue.

Daniel Bélanger a une façon brillante, abstraite parfois mais amusante, faisant preuve d’un grand esprit pour nous présenter très tôt, en début de spectacle, son équipe de musiciens et ses choristes.  Vous dire que depuis l’avoir vécu personnellement, je suis victime de  visions farfelues qu’il m’a infligées.  Me croyez-vous si je vous raconte que je vois des champs d’épices à steak dans ma région?  Que je suis convaincue que les carapaces d’homards sont mises à profit pour la production de  sous-vêtements orthopédiques?  Que les concours de sourire, ben ça existe! Faut vraiment avoir été envouté de cette phénoménologie signée D. B. pour comprendre.  Un antidépresseur absolu.

Dans la boutique du nouveau répertoire, je tiens à souligner les pièces suivantes :   

La fin de l’homme, qui ne sera pas la fin du monde pour son texte: Comme il est partout mais surtout dans ses valises, avant de disparaître Dieu vend ses églises… 

Fermeture définitive pour le rythme rock, et son ton actuel des propos d’une crise sans fin : Appel aux compromis…  Faire des mises à pied, blablabla blabla, limiter les dégâts. EncoreEncoreEncoreEncore… 

L’échec du matériel,  pour sa douce guitare, son génial solo qui berce à travers ce désordre des angoisses actuelles qui font face à la fin de quelque chose d’innommée.  Savoir faire le constat que la société de consommation nous a mené à cet échec est tourmentant.

Que dire du rythme langoureux, ce ton cynique dans  Télévision. Voyeurisme, seul dans son salon, devant toutes les visions que cette boite diffuse.  Le spleen qui en découle fait penser à un type perdu dans l’espace devant son petit écran.

Et pour bien débuter ce mois des morts, que de plus à propos que Je suis mort.  D’outre tombe, il va faire le fantôme, scénarisation d’un observateur? Un héritage comme il dit : «Dans cette chanson il n’y a rien de morbide. C’est un peu comme si l’œuvre musicale survivait à son créateur.»

Quelle générosité avec le retour nostalgique sur quelques uns de ses objets anciens qu'il nous apprête de nouveaux arrangements sur Le parapluie, Opium, Te quitter… trop difficile  ne sont pas des bricoles.

Pas surprenant que l’auteur-compositeur-interprète montréalais récolte ovations sur ovations depuis 1992.  Toujours souligné par de nombreux prix, plus récemment, Alain Lorti de son équipe a remporté le Félix pour la conception d'éclairage et Daniel Bélanger, grâce à ce spectacle, a obtenu dernièrement deux Félix, un pour la mise en scène et l’autre pour le spectacle de l'année.

Si j’ai souvent l’impression de n’être jamais au bon endroit, au bon moment, je ne doute pas d’avoir été au bon endroit ce soir-là, une soirée mémorable sans échec!  

 

Carole Gagné
octobre deux mille huit


 
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