Sur le chemin des glaces (Werner Herzog)

une lecture de Chartrand St-Louis


Herzog, Werner. Sur le chemin des glaces / traduit de l'allemand par Anne Dutter. Paris, Payot, 1996.

Dans ce livre d'une écriture belle et poétique, le cinéaste allemand Werner Herzog relate une expérience assez singulière qu'il vécut au début de sa trentaine. Du 23 novembre au 14 décembre 1974, il entreprit une longue promenade, en solitaire, le menant de Munich à Paris. Une amie et critique de cinéma, Lotte Eisner, se trouvait à Paris, malade au point d’en mourir. Alors un peu pour conjurer le sort, pour déjouer la mort, il décida d’aller la retrouver à pied, ayant la certitude que, ce faisant, elle survivrait.

Son petit carnet de notes, qu'il donne à lire, est un récit formidable rempli d'observations et de réflexions. Il parle de ce que la marche offre à voir et à penser, ce qu'est l'épreuve et comment il parvint à la surmonter. Car il faut le dire, son périple ne fut pas facile. Il dut affronter le froid, le vent, la violente tempête, les nuages bas, la pluie, l’eau dégoulinante, le grésil et la neige brûlante en plein visage, le corps qui souffre (douleurs aux pieds et aux jambes), l'épuisement et, parfois, l'envie de rebrousser chemin, de faire demi-tour, d'interrompre ce projet en apparence si insensé. Il marcha à travers bois et champs, parfois le long d'une nationale, emprunta des sentiers de montagne, dormit dans des granges à foin, des maisons inhabitées, trouva refuge dans les abris de bus et fit de brèves haltes de repos à proximité des monuments aux morts et dans quelques auberges. Trouver un gîte pour la nuit devint souvent périlleux.

Le paysage l'invita à la réflexion. Les impressions nées de cette longue et périlleuse marche sont savoureuses. Tant de choses passent dans la tête du marcheur. L'odeur des champs est si puissante. En marchant, on rencontre des masses de choses jetées. On se rend compte à quel point marcher peut faire mal. La soif est parfois si forte que le marcheur n’en vient à penser qu’en termes de soif. En marchant, toutes sortes de bruits se font entendre. L'air s'emplit de sifflements, l'oreille est à l'écoute.

Le marcheur fait l'expérience du silence et de la formidable solitude. Herzog le ressentit vivement en s'enfonçant dans une forêt : «Quelle qualité de silence autour de moi !». À d’autres instants, la solitude de la forêt, dans sa profondeur ténébreuse, rappelait le silence de mort, seul le vent s’agitant. La solitude est-elle bénéfique ? « Oui, assurément, répond l’auteur, elle nous ouvre à des intuitions dramatiques de l’avenir.»

Dans les instants de parfaite harmonie, d’euphorie avec lui-même, comme en suspens, où l’air est d’une pureté et d’une fraîcheur parfaites, d’agréables sensations envahissent le marcheur.

Tout au long du chemin, les buses l'accompagnèrent. Des souris, il en vit en grand nombre. Elles bruissaient dans l’herbe couchée. Seul celui qui marche voit les souris et se lie d’amitié avec elles. Et il y a tant de chiens. En voiture, ça nous échappe, comme les odeurs de foin et les arbres gémissants. Un corbeau se posa sur le toit d'une maison, la tête dans les épaules, ne bougeant pas, sous la pluie. Longtemps, il était encore là, grelottant, solitaire et calme. Un sentiment de fraternité monta en Herzog et la solitude l'envahit. Il vécut ainsi de longs moments où il ne dit pas mot à qui que ce soit, où il ne vit personne. À force de solitude, la voix déraillait, ne pouvant que pépier.

Il vit des villages abandonnés du monde et des gens fatigués, des villes horribles et des lieux entièrement déserts, sans hommes ni refuges.

Dans ce journal de marche, le passage du réel à l'imaginaire se succède, la randonnée fournissant la nourriture nécessaire à l'imagination. Lorsque l’auteur rencontrait des moments de déprime, il dialoguait longuement avec lui-même et les personnages imaginaires de son cinéma. La marche !

Chacun de nous devrait marcher. Herzog, lui, se sentit voler à skis.

 

Chartrand St-Louis
juin 2006


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