un récit de CYL
Mes craintes étaient justifiées : venue vers eux, je les vis saccageant buissons et rameaux à leur portée pour ébaucher une cabane – qui ne tiendrait pas « Bien trop mal fait ! », ai-je pensé, méprisante.
« Monsieur Aganian défend qu'on casse les branches ! » ai-je dis, forte d'une autorité supérieure. Et ils cessèrent, se sentant visiblement pris en faute, pour certains.
J'eus tout à coup honte de couper leurs élans. Le nœud en moi se défaisait déjà. « Si vous voulez..., je vous montre la mienne », ai-je repris, cette fois timidement.
Surprise, cela les intéressa.
Alors, émotion nouvelle, je les guidai vers ma hutte dressée près de l'étang, du côté ''plage''.
Cet abri, de dimension confortable, était construit exclusivement avec les bois d'élagage des tilleuls. Le toit plat, l'accès pour seule ouverture, avec un appentis en abside pour la profondeur, ce qui rompait l'aspect rectiligne de l'ensemble. Presque tous les enfants pouvaient se tenir debout dans cet antre, et ils furent ravis de s'asseoir sur les billes de bois qui le meublaient. Cependant, tous ne pouvant s'y serrer, naturellement, ils l'occupèrent à tour de rôle...
L'admiration que suscita cet ''édifice'' fut une ouverture dans laquelle je m'engouffrai. Et mon hospitalité fut sincère, le partage immédiat.
Le fond de la cabane recélait quelques armes de ma fabrication. Je les laissai prendre : deux arcs, des flèches que j'empennais moi-même, logées dans un carquois de forte toile, des javelots (qui se plantaient bien dans l'écorce ligneuse du séquoïa)... Et, très flattée que les enfants me le réclament, je leur promis d'en faire de semblables avec eux, en vue d'une compétition.
Je m'enhardis même à extirper d'un vieux sac à demeure, une veste couleur daim, aux manches sacrifiées depuis l'épaulement, à laquelle j'avais cousu des franges. Je l'enfilai, puis ceignis ma tête d'un bandeau agrémenté de plumes de corbeau, de pie, de poule et d'oie. Je savais que cette parure soulignait mes pommettes et mes yeux bridés, qu'elle allait bien sur mes cheveux coupés à la ''Louise Brook'' – avait voulu maman. « Mon nom de guerre est Géronimo ! », ai-je précisé, pas cabotine, mais vraiment entrée dans la peau de l'Apache que j'admirais.
Pour une fille, je crois que c'était plutôt inhabituel, mais j'opérais, à cet âge-là, un va-et-vient constant fille-garçon-fille sans inquiétude, avec la conviction précoce de l'égalité des deux genres. L'ambivalence m'octroyait des goûts variés pour mes lectures et des capacités physiques étendues, pourquoi y aurais-je renoncé ? (Cette pré-adolescence dont nous devrions mieux nous souvenir !) À la vérité, tout aussi sereinement, je cajolais un ours blanc et un baigneur à trousseau, dans ma chambrette – qu'on se le dise !
Mes préventions à l'égard de la bande d'enfants avaient tout à fait disparu. Mieux, je commençais à goûter énormément leur intrusion dans mon domaine, et nos jeux s'amorçaient passionnants.
C'était ici, aux Tilleuls, un évènement extraordinaire !...
En plus de cela, j'aidais beaucoup moins à l'office, où ça bardait copieusement par moments. Monsieur Aganian m'estimant plus utile en ''monitrice'' pour empêcher les chutes dans l'étang, et protéger les plantations, j'avais fait une bonne affaire !
***
Le cours de ce long week-end fut vite programmé.
En milieu d'après-midi, sur la terrasse gazonnée du château, les hommes s'installaient pour des parties de cartes très animées. On parlait le français, le yiddish, ou le russe. Mais pas l'arménien, langue de Vardjès, lequel s'était mis en dix pour recevoir ce microcosme d'Europe Centrale. Un peu à l'écart, les mères bavardaient, groupées sur des chaises de jardin, caressant au passage l'un ou l'autre des plus petits qui remontaient sur la butte, attentives à leurs explications avant de poursuivre leurs propos. Que je n'entendais pas, mais qui semblaient si paisibles. On peut facilement se fier aux apparences si, à bientôt douze ans, on n'a jamais entendu évoquer la Shoah – cependant qu'une décennie à peine s'était écoulée depuis l'horreur.
Quant aux enfants, ils se rassemblaient invariablement au bord de l'étang, qui fascinait par sa vie propre et son mystère, laboratoire à ciel ouvert que nous scrutions de tout près – il était devenu nôtre. Exceptés poissons rouges et nénuphars, il n'y manquait rien. Les plaques de lentilles d'eau laissaient libres des puits clairs révélant de petites vies aquatiques remuantes ou tapies, tandis que la roselière s'agitait un peu quand les poules d'eau, que nous dérangions de nos cris, fuyaient vers la minuscule cascade. Celle-ci, inaccessible, se déversait depuis la portion encaissée, au nord-est. Et c'est derrière le rideau clapotant, contre un fouillis de scolopendres, que les petits échassiers regroupaient leurs poussins.
Mea culpa, j'eus l'inconsciente imprudence (mais tout se passa bien, un ange veillait) de dispenser des cours d'escalade dans les arbres listés ''faciles'', à l'intention de ces enfants tombés du ciel – et paraissant plus choyés que beaucoup, les veinards. En tout cas autrement plus gentils que ceux de ma classe.
Mes nouveaux amis étaient tous plus jeunes que moi. Excepté David, dans sa treizième année.
Oh ! la beauté de David... !
Un visage purement ivoirin, à l'expression posée que démentait le regard ardent de beaux yeux bruns frangés de cils si épais qu'ils semblaient faux ; des cheveux sombres et lisses, auxquels il fallait sans doute bien fixer la kippa (laquelle apparaîtra plus tard). Sa physionomie avait, certes encore, la rondeur enfantine, mais son nez légèrement aquilin lui donnait un profil de petit sachem. Et puis encore, le modelé de ses lèvres était si joli, et discrètement hautain, ce qui ne me déplaisait pas, j'ignore pourquoi. Sensiblement de la même taille, lui et moi nous tenions bien droits. À son cou brillait l'étoile, et au mien l'or de la croix.
Lorsqu'il parut, pour la première fois, nous nous toisâmes quelques secondes, en silence, méfiants comme chats qui pèsent les risques. Quelques heures auparavant, tandis que je portais les plats aux convives, je ne l'avais pas remarqué, mêlé aux adultes. De plus, ce premier jour, il nous rejoignait tard, en fin d'après-midi. Par curiosité ? Ou envie ? Probablement les deux. Il parla le premier, juste « Bonjour ! ». Je répondis de même, présentations reportées. De loin il avait dû voir que nous nous amusions beaucoup. Puis il sourit franchement, considérant nos armes, mon costume : « À quoi vous jouez ? ». Simple entrée en matière, car cela était évident : « Ben, aux Indiens ! » émirent quelques voix – on ne disait pas encore ''Amérindiens'' pour les distinguer des habitants de l'Inde.
Les autres commençaient à s'impatienter...
« Allez ! Tu viens, David, on va viser des cibles ! » l'appela un des gamins. Ce qui nous retira une épine du pied. À cette heure, j'avais déjà fabriqué d'autres arcs, et s'il n'y avait que mes flèches, plus longues à élaborer, leur nombre était suffisant pour se les partager. Plus question de réserve, David courut avec nous jusqu'au séquoïa sur lequel nous autres avions épinglé un grand morceau de papier peint marqué de cercles concentriques. Après quelques essais manqués, le garçon se révéla si brillant qu'il en jubilait de fierté.
L'on obéit très mollement, à l'heure du dîner, aux appels des parents... Mais le crépuscule lumineux retarderait l'heure du coucher, promirent les adultes, compréhensifs. Les gosses s'échapperaient, après le dîner, pour jouer encore. Sans moi. Le ''devoir'' m'appelait, auprès de Vardjès qui n'en pouvait mais, dans sa vaste cuisine.
***
Après le dîner, les hommes poursuivaient la soirée autour du billard, apparemment insensibles à l'atmosphère étrange, et même tout à fait lugubre de la grande salle préposée, complètement figée dans l'Ancien Temps : tapisserie intacte, mais passée aux ton gris poussiéreux, plus mise en scène, sur toute une paroi de la vaste pièce, d'une collection d'oiseaux naturalisés dont un flamant rose ''en vol'' à mi-plafond – sinistres simulations. Tout ça se prolongeait d'ombres inquiétantes, qu'il me semblait voir bouger, lorsque monsieur Aganian éteignait ma lumière. Car hélas, longtemps je dormis là, avant d'obtenir une chambrette voisine. Sa délicieuse couleur parme et son exigüité me protégèrent des cauchemars, évoqués pour ma défense, pendant que monsieur Aganian menait une lutte intérieure, songeant à l'enfant précocement disparue.
Quant aux épouses et mères, elles se retiraient à l'étage pour les câlins du soir à mes nouvelles recrues songeant comme moi, sur le bord du sommeil, aux galopades et jeux du lendemain.
Dans ma petite chambre, j'écartais l'idée que cette période serait brève : demain, ENCORE...
Le jour suivant ressembla au premier. Sous le même ciel bleu, dans la force des parfums qu'exaltait le soleil. À la différence que David fut avec nous dès la matinée. Joyeux, mais peut-être piqué au vif par la ''drôle de fille'', il se mit en devoir de prouver sa supériorité de garçon. Et s'y attacha âprement : la compétition était bel et bien engagée. Le jeune citadin peu entraîné eut du mérite, quoiqu'il lui en coutât d'écorchures, à m'égaler sur à peu près tout ce qui fait un bon petit sauvage, état dont je fixais les règles. La rivalité était vive, mais, à mesure que les heures passaient, elle n'empêcha pas une certaine camaraderie. C'était heureux ! Cependant que, leurs jeux ralentis, les plus jeunes suivaient les défis que se lançaient les deux grands.
Au sein de la petite bande, ne se comptaient que deux fillettes de huit et neuf ans, qui intervenaient peu pour donner leur avis. Par moments, un peu lassées de suivre le mouvement, elles s'éloignaient pour échanger des confidences. Puis revenaient, à nouveau spectatrices de nos exhibitions. Leurs petits rires entendus me rendaient soupçonneuse. Et, mine de rien, cette malice me vexait.
Mais cela importait si peu en regard de ce que nous vivions, David et moi, depuis le matin.
Sans que ce soient les Jeux Olympiques, cette matinée suffit à nous épuiser. La somme de nos exercices, arbitrés par la petite classe, déboucha sur un score... égal : ni gagnant, ni perdant ! David le prenait galamment, me souriant. L'amitié était imminente. Ainsi, il serait donc mon premier copain !...
Pour le coup, le délai imparti me pinça le cœur : ne restait que le lendemain. Je ne l'exprimai pas. À quoi bon ? nous ne nous reverrions jamais – mon enfance collectionnait déjà quelques séparations, sans adieux ni retours... Je fis bien de chasser cette ombre, la journée continua sur son heureuse lancée. Escortés de la petite garde, la fille et le garçon se partageaient aimablement l'estime du groupe.
Et, l'après-midi, j'achevai de leur faire connaître, à tous, les arcanes poétiques de l'immense jardin.
***
Avant de continuer, je rappelle que monsieur Aganian me requérait de moins en moins, au château : je lui fais crédit, que dans sa bonté cachée, il avait saisi la fête que cet entracte représentait pour sa jeune pensionnaire. Et puis, il s' attendait à mon aide sans défaut pour la remise en ordre, les Tilleuls une fois désertés. Sagacité biblique : un temps pour chaque chose. Pensait-il que je ne me rebellerais pas trop, au lendemain de ma ''kermesse'' ? Peut-être. Pour distraire mon cafard, il s'y entendrait.
***
Et le troisième jour fut là.
Monsieur Aganian tôt levé durant cette parenthèse hôtelière, vint me tirer du lit, pour aller déjeûner à l'office, heureux moment de calme. Ensuite, il me réclama quelques de petits services, afin de le dégager au moment où les clients se présenteraient, narines chatouillées par l'odeur du café. Au fond, m'était proposé de me comporter en fille de la maison, ce qui aurait dû m'honorer. Mais j'étais peu disposée à le comprendre ainsi... Il faut dire que monsieur Aganian et moi n'avons pas tout à fait réussi à nous apprivoiser l'un l'autre, quoique nous ayons connu de bons moments.
Le reste du temps, j'étais... le ''garçon de la maison'', y mettant de la jugeote, où renaudant carrément.
Les belles journées réservant des nuits fraiches, je ne me souviens pas avoir eu à servir dehors, ces matins.. Non, uniquement dans la salle à manger dont une porte-fenêtre entrebâillée laissait entrer les verts arômes du jardin emperlé de rosée, humidité que la montée du jour dissiperait lentement.
Enfin libérée, avide de savourer chaque minute de ce dernier jour, je fonçai vers l'étang.
Les enfants étaient tous là, sauf David, je ne sais par quoi retenu... Pour ma petite âme qui virait au romantisme lamartinien, quelle déception que son absence. Et combien elle soulignait l' importance de ces derniers moments que je comptais partager, avec le jeune garçon surtout !...
Comment allais-je tromper mon attente ? Bah ! Ce n'était peut-être qu'un retard, essayai-je de me consoler. Et je pris le parti de me rapprocher des fillettes. Pourtant, même si j'en grillais d'envie, je me retins de les questionner au sujet de David.
Ce me fut l'occasion de faire vraiment leur connaissance. Très vite, je leur trouvai de la profondeur, plus seulement de la malice : l'un n'empêchait pas l'autre... Alors, de fil en aiguille, je me risquai à leur conter l'inconcevable méfiance dont j'étais l'objet au village, mimai l'anecdote : « Encore une étrangère, avec ce monsieur Aganian, Arménien ou Juif, du pareil au même ! », et puis, le jour où je détalai, sous un jet de cailloux, au motif de l'hiver russe des pauvres Grognards de Napoléon. Pour faire bonne mesure, j'avouai aussi les humiliants châtiments corporels infligés, la première année, par une très indigne institutrice (cas isolé assurément1)... qui nous reléguait avec une autre élève souffre-douleur, aux derniers pupitres, à côté de la blonde simplette aux yeux aussi bleus que son ruban – sa différence nous étant peu sensible, nous-mêmes abêties. Ah ! ces heures de ''classe'' détestées !
Bref, je me rendis intéressante, pour une fois qu'un mal me profitait !... Mais qui les effraya : on pouvait donc être sans défense face à de vilains adultes ? Devant leur trouble, je me sentis obligée d'édulcorer grâce à une suite plus heureuse. Je leur soumis donc ma solution rétrospective, laquelle avait peut-être contribué à changer les choses. Un matin, j'avais (mal) joué un gros mal de ventre pour sécher ce maudit CE2 redoublé et demi – ça peut se faire, mais c'est rare ! Ma ruse éventée, monsieur Aganian renonçant au scandale de me traîner à bras le corps à l'école, convoqua d'urgence trois femmes pour me tirer le fin mot de l'histoire : Mariana l'intérimaire, Jocelyne femme de ménage régulière, et la dame convalescente du premier étage. Elles me cajolèrent si bien que devant leur angélique patience, j'expliquai tout, en larmes..., jurant de ne plus y aller !... Néanmoins, le lendemain, je retraversais la rue vers la Communale.
Je n'aurais jamais osé confier ce genre d'avanies à David, et je leur fis promettre le secret. Mes aventures vécues '' pour de vrai'' les émurent, elles se mirent donc à me consoler affectueusement. Puis, subitement, l'une d'elle me demanda : « C'est quand, ton anniversaire ? » Et moi, interloquée : « Bientôt... Enfin, seulement aux grandes vacances ― Bon, ça ne fait rien...! me fut-il répondu de façon sibylline. Mais faut qu'on parle avec ma cousine » (elles étaient donc cousines...) Elles me quittèrent, et je les vis commencer un petit complot entraînant les cadets, se traduisant par des stations aux basques des parents, avec insistantes palabres (dont je ne saisissais rien de loin puisque l'un des gamins était chargé de me surveiller pour que je reste à distance des cachotteries).
Et David, toujours absent – mais ce vide me semblait à présent supportable. Je n'aurais d'explication qu'en fin d'après-midi, au milieu d' une alternance de joie et de peine, aussi marquante l'une que l'autre.
***
Ce troisième jour,
la chaleur augmentait encore, d'heure en heure... Cela incita les adultes
à faire la sieste à l'intérieur des murs, après le déjeuner. Les enfants,
bien sûr, concevaient tout autrement la suite : pas ailleurs que
sous les ombrages (promettant bien de se calmer après le repas), et au
bord de l'étang, notre quartier général.
Parce qu'à l'office nous mangions après, je ne les rejoignis qu'au bout d'une demi-heure. Tout excitée de curiosité, subodorant que le mystère allait m'être, enfin, dévoilé.
Pas étonnant, de loin on guettait ma venue. Sans risque d'erreur, je devinai un : « Pet ! Elle arrive ! » lorsque je me pointai à l'horizon. Quand je n'eus plus que quelques pas à faire, messes-basses, rires étouffés signalaient bien une farce. Pas à mes dépens, j'y comptais... ! Mais, ils n'étaient pas tous là ?
Lorsque je me plantai devant les copains, alignés dos à la cabane, voilà qu'ils se turent... Suspens : étais-je la bienvenue... ?
Une clameur ! et surgirent, du sous-bois tout proche, quatre porteurs qui faisaient transiter un gros carton – leur échappant maintes fois, faute de synchroniser leurs prises, ce qui provoquait une tempête de rires, de tous les côtés. Cahin-caha, le drôle d'équipage s'arrêta devant moi :
« Bon anniversaire !!! » hurlèrent-ils. Et puis, ça s'embrouilla de façon touchante : « On sait que c'est presque pas maintenant, mais comme on ne te verra pas le vrai jour, on te fait déjà le cadeau ! »
J'en restai muette, et ma rougeur (c'était gênant comme je rougissais facilement !) leur exprimait, je l'espère, combien j'étais émue devant ce geste concerté entre les enfants – et, clairement, les parents.
« Allez-ez-ez, ouvre !!! » Ils me suppliaient presque, les petits se tortillant, tressautant.
J'imagine que mes efforts les récompensaient, en retour, pendant que j'attaquais le carton. Celui-ci ouvert, j'en extirpai des bouchons de journaux en quantité, jusqu'à ce que se révèle... un second carton, nettement plus petit – farce éculée, mais toujours amusante – et encore des papiers froissés entourant quelque chose d'assez lourd. Et là je me retrouvai, bêtement, une brique de bardanes compactées entre les mains. Cette plante de friches aux sommités griffues qui s'accrochent aux pulls, et énervent les mamans, surtout les tricoteuses, obligées de les éliminer. Déception : on s'était moqué de moi, ma parole ! Ma perplexité et la pagaille qui s'éparpillait autour, méritaient sans doute une photo : un cliquement d'Instamatic se fit entendre.
Pas question de couper leurs effets, les galapiats crièrent à l'unisson : « Mais continue !... C'est pas fini ! Allez-ez-ez... » Alors, Je me donnai un mal de chien à desserrer la motte des bardanes, m'irritant cruellement la pulpe des doigts contre les plantes enchevêtrées – celles-ci prospérant massivement dans la friche, aux confins sud du parc.
Les trépignements cessèrent lorsqu'enfin je sortis un emballage de sucre en morceaux (ceux qu'on repliait en porte-monnaie lorsqu'ils étaient vides), bien ficelé, bruissant de pièces de monnaie – et vite troué. Ah ! là, on guettait en silence : un sourire ébloui, au moins ! Eh oui ! je le leur devais, avant d'évaluer le trésor déversé dans l'herbe... ! Et, ô merveille ! la somme collectée par les enfants allait me permettre l'achat d'un épais album de B.D.2, très convoité. Rien ne pouvait davantage me combler ! Les enfants, évidemment, prirent leur part de mon bonheur, y picorant de bonnes graines à faire croître...
C'est au moment des remerciements que j'aperçus David, coiffé de la kippa. Il était là, au milieu – depuis quand ? Sourire vague, pas dans le coup, un peu vexé peut-être. Avait-il assisté au final de cette cérémonie d'anniversaire anticipé, sans gâteau ni bougies ? Je ne le sus jamais.
Honnêtement, après m'être lassée de l'attendre, la suite de la journée me l'avait fait presque oublier. Bon sang ! À tel point j'étais étourdie de joie ! Et puis la gentillesse de ces familles m'ouvrait un clair horizon, un joli passage vers les adultes, vraiment – tandis que j'en avais côtoyé de coriaces.
C'est donc la bande au complet, et dans une belle euphorie, que nous abordâmes la suite et la fin de cette triade.
Toutefois, quelques voix firent d'amers reproches à l'endroit de David : « Où t'étais ! ― Qu'est-ce que tu faisais !... Dommage, c'était chouette !... » Etc, etc... Tandis que je ne trouvais rien à lui dire, sentiments mêlés.
C'est alors que, me regardant seule, David expliqua très sérieusement : « Je prépare ma Bar-Mitsva, avec mon oncle ; chez nous ça se passe comme ça, à treize ans, j'aurai ma majorité ; et je pourrai demander à lire la Torah, à la synagogue... »
Cette grave déclaration me toucha intimement. Je savais bien qu'ils étaient du peuple de la Bible, que nous avions le même Père, jusqu'à ce qu'un des leurs s'affirmât Fils, leur révélant qu'ils pouvaient tous être fils. La phrase de David ne figurait pas un détail en regard de ma propre initiation par le très pastoral Vardjès, requis par ma maman, qui plus est. J'étais attentive à cet enseignement. Ce point d'ancrage, je l'augmentais en y insérant – nonobstant le coup du scalp – les Peaux-Rouges sous l'obédience du Grand Esprit, et Tarzan vigilant gardien de la création sauvage, sorte d'Adam la protégeant d' une civilisation de lucre qui ne la respectait pas. C'était peu Orthodoxe (je me le dis aujourd'hui) mais finalement cohérent ; porteur du souffle vital nécessaire à ma petite vie bousculée.
Plus ou moins consciemment, David voulut-il me tendre un piège ?
Si oui, j' y tombai imprudemment puisque je lui répondis : « Ah bon ? C'est bien... D'ailleurs, on a le même Dieu. Mais en plus, je crois au Christ, au Messie.
― Ce n'est pas le Messie, me corrigea-t-il, il n'est pas encore venu ! »
Je perçus le ton glacé, mais stupidement, j'insistai :
« Ben SI, Il est venu !!! ( L'artillerie était lancée !)
― C'est faux ! Il n'est pas ENCORE venu !
― Si, Il EST VE-NU !!! »
Deux petits coqs ! Le sang colorait la matité unie du beau visage de David, et je devais être encore plus rouge !...
C'était couru. La colère nous jeta l'un contre l'autre. Il n'y eut plus que nos poings, et la rage de convaincre par la force. Et bien sûr, cela fit mal partout : à l'amitié qui s'abîmait, juste née, à notre essentielle conviction, à notre tendre chair qui prenait les gnons et tâta durement le sol plusieurs fois.
La bagarre se prolongea, puisque nous étions d'égale force qui s'épuisait l'une l'autre, sans l'emporter. Notre déchaînement éloigna à peine les enfants, peut-être pas si consternés que ça. Personne n'alla, en tout cas, chercher des adultes pour nous séparer. L'issue fut incertaine, jusqu'au moment où redressés après un roulé-boulé, tremblants, amochés, il nous apparût que ce duel ne ferait ni vainqueur, ni vaincu. Et nous nous écartâmes l'un de l'autre à bout de nerfs, juste avant que les larmes jaillissent. (Sorte d'accord secret pour sauver l'honneur ?). Pour la forme, nos voix s'étranglèrent encore sur une double dénégation. Puis, David ébouriffé trouva sa kippa et la secouant rageusement, fit un signe de ralliement pour entraîner tous les enfants vers le château... Sans me regarder.
Ce qu'il valait mieux.
Et voilà !... Je restai seule au bord de l'étang, recroquevillée, pleurant à chaudes larmes – quel gâchis ! Ce n'était pas un jeu, ce n'était pas dérisoire, et c'était trop pathétique pour ne laisser aucune trace.
Un moment, je me sentis un peu martyre de la foi, mais cela ne tenait pas ou alors David aussi. Il y avait eu donc une erreur... De quel côté ? J'avais un doute contraignant... L'absurdité de la violence s'imposa : qu'avais-je à « défendre un Dieu » qui n'avait pas besoin de cela, quand on est DIEU !? Plutôt, il y avait sûrement d'autres façons de Lui être agréable que de se détester, se faire la guerre – dès l'enfance ! À peine épuisais-je mes larmes que s'installaient les regrets, la honte...
Là-haut, au château, les parents faisaient les valises, organisaient le départ, prévu après le dîner avancé d'une heure. Le crépuscule était encore lointain, et Paris n'était qu'à une grande heure de route à travers la campagne (et pas encore de bouchons à l'époque). Ils seraient chez eux avant la nuit.
Pour moi, c'était comme s'ils n'étaient déjà plus là... Un bout de rancœur me fit penser : tant mieux ! Mais cela non plus ne tenait pas. Au moins n'était-ce plus tout à fait de l'abattement.
***
Comment se termina cette journée au mélange détonnant ? Ai-je bien ou mal dormi la nuit suivante, ayant déposé mon souci au creux d'une prière en slavon – d'une inégalable douceur ? Je n'en ai pas le souvenir... Pour la prière, c'est oui.
Au matin, cuisant retour du malaise de la veille : la faculté, pour les enfants, de passer rapidement à autre chose a ses limites. À peine assise dans mon lit, je revis tout, et fondis en larmes, étouffant le bruit de mes sanglots dans l'oreiller ramené contre moi. Car ma chambrette, je le rappelle, jouxtait la salle de billard, mais aussi, de l'autre côté, le bureau où travaillait et dormait monsieur Aganian.
Mes pleurs se calmèrent peu à peu, ma contrition s'allégea au point que l'audace enfantine m'inspira cette pensée : si Dieu voulait bien être simplement un père, comme celui, très bon, que la guerre m'avait donné et repris..., eh bien, ce matin, il se moquerait gentiment : « Alors ! Vous m'avez été de fameux champions, hier ! » et Il aurait (qui sait ?) ajouté cette question-réponse :
« Qu'y a-t-il, entre lui et toi ?... David est ton frère, vous êtes tous deux issus de cette même intention d'intime accompagnement, tout au long de vos vies. Cependant, il vous faut chacun partir de ce qui vous est transmis de meilleur, et manifester en paix votre fidélité – en choisissant, pour climat de rencontre, la brise et non la tempête. »
« Dans ce calme réfléchi, les liens fraternels peuvent exister et vous inspirer de patientes et courageuses actions. »
« Ensemble !... »
***
Les échos mêmes, de ces trois jours, s'éloignèrent, absorbés par la sérénité qui régna de nouveau sur le domaine..., sans toutefois s'effacer jamais de ma mémoire. Peu à peu, dans les semaines qui suivirent, l'intermède évoqua un rêve cohérent qui délivrerait sa pleine signification au fil du temps. J'en étais persuadée.
Bizarrement, je ne me passionnai plus autant, lors de mes jeux sauvages.
Après les avoir partagés avec d'autres enfants, c'était une belle fin.
CYL
janvier deux mille onze
1 La directrice de la petite école enfin avertie de ce qui se passait, l'institutrice fut mutée et remplacée par une Demoiselle... Vassilieff.
2À l'époque on disait : « album relié » ou « un illustré » pour le périodique.