L'Étoile

une fiction de CYL


AVERTISSEMENT

Dans ce récit, sans aucune valeur dogmatique, l’auteur n’a eu d’autre objet que, tout simplement, communiquer sa version – son “icône” – de l’évènement fondateur de Noël.

Mais dans le temps présent, et tels que nous sommes.

 

PROLOGUE

Paris, France-Télévision, le 9 décembre, à 19 heures et quelque…

L’homme est encore jeune, physique sympathique. Il vient de terminer la synthèse de sa revue de presse du 2O heures, sauf nouvelles de dernières minutes, toujours possibles.Il est assis à son bureau, il ouvre un cahier à spirale, format livre, et compose un titre sur la première page :

“Vie privée, d’un journaliste en vogue”

Avec du blanc, il efface vite “en vogue”, puis arrache la page avec agacement et la refait, non sans regarder sa montre.

Décidé à profiter des quelques rares moments de calme dont il dispose, il vient d’inaugurer son journal, et s’engage mentalement à lui être fidèle : notations brèves, mais régulières… (pas de serment d’ivrogne ! se reprend-t-il, à haute voix).

La gravité du moment a déclenché son désir.

À la seconde page, petite minute d’hésitation…, et c’est parti !

 

Mon prénom est Charles

Mon prénom est Charles.

Mais… « Salut, Charme ! » me chambrent les techniciens, depuis que j’ai signalé à la cantonade, et à mes risques, que je suis né sous le signe de la balance – point fort : le charme… Un peu de patience, la petite mise en boîte leur passera.

C’est vrai que l’ambiance est vraiment sympathique au sein de l’équipe du JT. Moi ? Eh bien je ne plastronne pas trop (enfin, je pense) au titre de  journaliste vedette, qui plus est « inscrit dans la durée » ; même si parfois, j’avoue, ce statut me chatouille agréablement… ! Ces choses étant posées, la tragédie qu’il me faudra commenter tout à l’heure est telle que plaisanter demande plus de courage que d’effronterie. Sale moment ! La terre a tremblé loin, tout à l’est de notre bonne vieille Europe… Pourtant, je suis concerné : Didier, mon ami – mon frère – mandaté d’urgence par la chaîne, est déjà sur place, avant l’arrivée de l’équipe constituée. Comme chaque fois, couvrant les évènements les plus sensibles, il n’a pas hésité : « Ma vocation ! » crâne-t-il, en surjouant un brin.

Au centre de toute cette technologie au top, invisiblement entouré de l’équipe ajustant les mises au point, il est certain que par rapport à Didier, lequel sera bientôt présent, en duplex, sur le lieu du séisme, je me sens planqué, quoique frémissant d’une émotion bien réelle – à ne pas laisser affleurer : ton neutre de rigueur.

Allez, c’est l’heure, j’y vais…

Et J’y suis…

Après la présentation des titres, j’embraye sur la catastrophe et convoque Didier à l’image. Didier parlant fort dans son micro, assène une réalité… insoutenable : un bombardement n’aurait pas fait plus de ravages ! Juste avant interruption de l’image, demeurée muette quelques secondes, je suis surpris d’entendre Didier ajouter très vite, pour moi seul : « Charles, écoute ! Il y a des choses qu’on vient de vivre ici… Impossible te dire en bref. J’ai commencé un papier seulement pour toi… Te fais un e-mail perso. Ciao ! »

Si court que soit l’aparté, je fais semblant de ramasser prestement une feuille opportunément poussée du coude, même si ça fait un peu désordre pour une vedette du JT. Ensuite, j’ai quelque peine à me concentrer sur le rapide entretien prévu avec l’invité. Un peu penaud, le bouclage terminé, Je file vers le parking, pressé de rejoindre les miens, impatienté à l’avance par la lente sortie de Paris.

Et en effet, il pleut, et ça progresse mal.

Je ne sais pas si j’ai vraiment du charme… Ma femme, mise au courant de la blague, a marqué cela d’un sourire un peu mystérieux – et agaçant, à décrypter diversement. Par contre je suis resté muet sur mon côté “nabot” en regard de Didier, lorsqu’hier je l’ai mise au courant de l’actuel envoi de notre ami. D’un commun accord, nous n’en dirons rien aux enfants pour le moment.

J’ai fait le pendant avec Didier à nos débuts. Pas longtemps, mais assez pour craindre, sensément, ses départs en reportage.

Lorsque j’ai capitulé, chance qu’il m’ait gardé son amitié intacte… ! Je ne fais pas que me cacher derrière mon petit doigts, “cherchez la femme”. Flo, je ne l’ai pas rencontrée dans le milieu du journalisme. Pas du tout. Et où va se nicher le hasard avec un grand D, c’était l’assistante stagiaire de mon dentiste. J’avais eu beau faire la plus ridiculisante grimace avec ma bouche béante, elle est passée outre, devinant ma blessure d’amour-propre, cependant que son charme – tout à fait réel – agissait sur moi dès la première séance de la révision entreprise. Lorsque j’ai compris que ça devenait sérieux, à rire ensemble aussi souvent qu’il faut, et nous émouvoir idem sur tout et rien, je l’ai présentée à Didier, au cours d’un de ses passages dont il me privilégiait toujours. Et, après quelques sorties ensemble, j’ai vite langui de connaître son impression. Résultat probant : Flo c’était visiblement quelqu’un avec qui je pouvais envisager l’avenir, admit-il. Quoique, opter pour une famille allait complètement changer l’aspect de ma carrière… et de notre compagnonnage. Qu’importe ! Il balaya toute crainte concernant notre amitié : « Tu seras ce que je ne suis pas, et inversement, tout en parlant la même langue pro… Et puis bon…, s’il ya un ailleurs, t’es le genre de type que j’aimerais y retrouver. Voilà le raccourci ! Alors, pense à moi de loin. Peut-être qu’un jour je reprendrai pied dans ton monde plus… prévisible (je lui fus reconnaissant d’éviter le mot “tranquille”). Enfin, je ne sais pas… Il est bien connu, mon vieux, que le choix c’est l’abandon du reste. C.Q.F.D., sois heureux avec Flo ; j’espère juste qu’elle n’a rien contre les vrais copains, car j’ai bien l’intention de venir vous féliciter à chaque naissance ! »

Et le temps, les années ont passé. Il a regardé nos trois enfants comme ses neveux, Flo complice avait compris que Didier avait besoin de ce port dans sa vie agitée et souvent dangereuse. À mesure qu’ils grandissaient Marine, Thomas, et bientôt Laurent le petit dernier, deviendraient carrément fous de “tonton” Didier, inconditionnels d’affection et l’assaillant de mille questions. Cela me rendait un chouïa jaloux, et je le manifestais platement en prétendant qu’élever trois enfants cela pouvait tourner en une sorte de guérilla, par moments, et puis quoi ?! pour être « un père très présent » je jonglais en permanence avec l’adage « Quand on veut, on peut ». Facile à dire !

Depuis tout ça, ma blonde Flo a gardé son charme. Et du chien. La plupart du temps sans le faire exprès. Simple exemple, quand elle attache, à la diable, les ruisseaux dorés de ses cheveux… pour que je puisse les dénouer quand ça me plaît. Et si elle tient bon dans les disputes – cela fait de la flamme ! – c’est elle aussi qui fait les premiers pas, marchant sur les braises de ses convictions sans les éteindre, sans trop vouloir non plus écorner les miennes. Tandis que moi, pas question de baisser pavillon, j’attends qu’elle parlemente. C’est plus fort que moi, j’ai besoin de cette manifestation inégalitaire : bastion masculin ! Qu’est-ce que cela masque ? Passons. Flo a renoncé à son métier pour nous, certes. Mais ma petite amazone sert ses idées en s’activant au conseil municipal du village où nous avons pris racine dès que Marine eût atteint l’âge scolaire. « Du moment que tu te sens un peu coupable… je ne regrette pas mon choix ! » me taquina-t-elle à l’arrivée de Thomas. Et se régalant de ma perplexité, elle poursuivit « surtout que cela me convient, finalement – ne prends pas cet air niais, espèce d’hypocrite ! » Ceci étant ajouté avec une rugosité tout à fait fausse puisqu’elle y remorqua un « Je t’aime » comme souvent, mais jamais en français – il y avait le choix des langues. Une sorte de tabou que j’accepte très, très, volontiers.

Chutt ! Participant de la foire aux vanités du “mediatic show” où il faut pratiquement ruser pour demeurer vertueux, ne pas avoir l’air de patauger, côté jeu (ou instinct) de la séduction, je n’en suis pas resté, strictement parlant, indemne. Petits crimes sans préméditation…, mais entorses dont j’aurais vraiment souffert venant de Flo. Alors, en cette délicate matière, exit le “on se dit tout”, la brute qui ne pondère pas, ignore nos différences d’interprétations, et autorise, en fin de compte, pas mal d’égoïsme ! Je l’aime, donc j’ai assumé perso un (ou deux, je ne sais plus) “hiatus” : mieux vaut aller à confesse si ça oppresse…

Autre sujet à controverses, mais dans la légèreté la plus heureuse, cette fois, et je m’y vautre délicieusement : il y a belle lurette que notre progéniture ne croit plus au Père Noël ; il est même inconnu au bataillon pour Laurent, le benjamin. Car entretemps ma femme l’a supplanté au profit de Santa Klaus, celui des petits enfants ressuscités dans le saloir, miracle des plus attractifs pour des gamins qui, de plus, se roulent de rire en voyant costumé vermillon, avec crosse et mitre en bristol (cette dernière sortie des doigts de fée de Flo, après mesure exacte de mon tour de tête, of course), le préposé à la distribution des cadeaux – le 6 décembre comme il se doit. Je n’ai pas mis longtemps pour adopter ce nouveau rituel, d’autant que l’irruption d’Hallowen, dans notre Occident latin, m’évoquait moins encore mes souvenirs d’enfant ; forcément peu emballé par l’enthousiasme de mes gosses pour l’allégorie de la mort, j’écopai d’un « Plus dans le coup, vieux papa ! ». J’ai donc cédé devant le Santa Klaus de Flo (aux lointains ancêtres viking), plus conforme à l’Avent, si on y réfléchit mieux…

Depuis deux ans, au cours des week-ends de décembre, nous nous acheminions vers le marché aux santons nouveaux venus (disons, au nord de la Loire), attendrissants petits personnages exposés à l’abri de chalets éphémères. La première année nous avions choisi la terre cuite au goût des aînés, parents compris, et dimanche prochain ce seraient les statuettes polychromes pour notre cadet : il y aurait donc la crèche en bas sous le sapin, et une autre à l’étage dans la chambre de Laurent. L’an passé, Marine avait posé l’intéressante question : « Qui c’est qu’a inventé la crèche ? ». Cette fois j’obtins une bonne note, extirpant de ma mémoire que c’était François d’Assise. « Ah, ouais, l’amoureux de Sainte Claire ! » s’exclama Thomas. « Veux-tu bien te taire, sacripant ! » l’ai-je repris, un peu embêté. « Ben quoi, ils s’aimaient pas ? » « Heu… en un sens, t’as peut-être raison. » Et je leur promis d’y réfléchir ensemble. Surtout à l’âge des aînés, bien dans leur temps, ai-je pensé, cela valait une mise au point. Bizarrement, Flo n’avait rien dit, m’avait souri ; un de ces flashes qu’on n’oublie pas, et j’avais coulé un regard appuyé vers ce mélange de naïveté et de lucidité qu’est ma femme. Capta-t-elle bien, comme je le désirais, cet échange muet, d’antennes à antennes ?…

Tandis que j’arrive en vue du pavillon, le présent m’arrache à ces réminiscences de bonheur, à cause de Didier d’abord – eh oui !

Pourquoi l’horreur présente ? Surtout, ce n’est pas la première fois que la suprême affliction vient faucher du pauvre monde en décembre. Comme si un esprit diabolique s’agitait en cette période. Grand malaise ! Et ce temps lourd, informe, pour tout dire gluant de ces milliers de victimes, tandis que le monde chrétien se prépare à la joie de la Nativité, et que se profilent les liesses de l’An neuf… Quelle rupture !

Mais, il y a les enfants. Éludant le désarroi, il faut poursuivre les préparatifs de la fête, nous associer à leur attente joyeuse du matin de Noël et son reliquat de présents. Cependant, comment détourner les questions ? Ah ça, l’esprit d’enfance est en berne !

Car, que dire aux plus grands, quels mots choisir ? Une pénible série de « Pourquoi, maman ? » les renverraient vers des « Pourquoi, papa ! » aussi anxieux. Ne nous resterait que l’esquive, tout en maudissant la nature meurtrière …

Dans le secret, derrière la porte fermée, la prière ne céderait-elle pas au désespoir ? Nuit de l’âme… Oh, mon Dieu ! S.O.S. !

Heureusement, le lendemain soir, e-mail de Didier :

« Charles, vieux frère, finalement le papier promis a pris des proportions telles que je te l’envoie par la poste ; excuse le décalage qui s’ensuit. À part ça, un gros pépin : presque tout mon matériel est hors service. Je te raconterai plus tard, mais par chance, si je puis dire, l’équipe constituée déléguée par la chaîne venait juste d’arriver : relai immédiat. Alors, je vais me porter volontaire : me faire accepter par une O.N.G. sera facile. Vu le contexte, tu en ferais autant. Donc, je ne sais pas quand je rentre, mais ne vous inquiétez pas.
Je vous embrasse fort tous les cinq,
Bien à vous : Didier. »

Là, je secouai la tête, laissant fuser un « Il en a de bonnes ! » La maisonnée fit écho. Marine fit remarquer : « Et le P.S., tu oublies, papa ? » En effet, tiens. Et celui-ci disait : « même si je ne suis pas avec vous pour Noël, grâce à mon récit, vous aurez le plus beau cadeau qu’on puisse rêver…! »

Dix jours après, durant lesquels les nouvelles de là-bas se déversaient sous ma houlette au JT de 20 H mais sans plus apercevoir Didier, son enveloppe, au format de feuilles manuscrites, était sur la console de l’entrée. Flo n’avait pas voulu l’ouvrir sans moi. Elle m’avait attendu pour dîner, comme toujours. Du reste, puisque je rentrais tard, j’avais seulement un quart d’heure, hélas, à m’offrir comme à offrir aux enfants déjà couchés. Le week-end seul étant privilégié de repas communs.

Le dîner est vite expédié du fait de notre impatience à lire les pages de notre ami, et Flo me laisse ouvrir le pli avec soin, à ma manière habituelle.

Sur une demi-feuille à part, le texte est précédé de la mention : « Charles, j’étais avec eux. Cette histoire n’est pas une blague, je te le jure ! »

Dès cet instant, lovés dans le canapé du salon, épaule contre épaule, Flo et moi entrons dans la récit  de Didier (en attendant de lui trouver le vocable adéquat). Nous restons tous deux pratiquement silencieux jusqu’aux dernières lignes : surtout, ne pas gêner l’autre dans son ressenti, d’autant que l’émotion allait croissant. Puis l’incroyable passage, le confondant bonheur…, où s’instilla d’emblée une incertitude : je doutai de la raison de mon cher Didier – réaction qu’il avait prévue, mais tout de même… Quoi qu’il en soit, je ne me voyais pas ébruiter ce reportage-là… Enfin, pas pour le moment.

Et moi qui avais prié avec ferveur, de ces élans secrets que je ne bride jamais. Eh bien, ma prière était largement dépassée. Et Flo qui ne disait rien – qui, visiblement, avait autant que moi besoin de récupérer ses esprits…

« En tous cas…, c’est un merveilleux apocryphe… » a-t-elle murmuré.

 

Récit de Didier

Le 7 décembre vers 20 heures.

Premier jour du séisme… et mon équipement détruit – sauf une cassette (en poche du blouson à surveste) que je n’avais pas eu le temps de ranger dans mon sac.
Coup du sort !… Etait-ce mon destin ? Moi qui voulais couvrir la catastrophe au moyen de mes images, j’ai vu disparaître, engoulé par un éboulement, tout mon matériel haut de gamme. Autant dire tout mon bien. Perte sévère, car entr’acte pour le reporter “dont la cote augmentait régulièrement…” Pour le coup, l’effondré c’était moi, victime des forces souterraines à l’œuvre. Quoique, nous autres journalistes sur le terrain acceptons très mal ce vocable.

Oui, mais honnêtement, quelle chance aussi…!

Fumant à quelques pas de mon matos, je me suis écarté d’un bond, la vie sauve.

Va savoir, il y a parfois des renvois sélectifs, bizarres…

Durant un “bon peu”, j’ai soupiré sur ma déconvenue, refoulant mon envie de me plaindre en face du vrai malheur qui m’entourait. D’autant que mon matériel était assuré…

En attendant, le lendemain suivant la phase la plus intense du séisme, je me retrouvais comme simple témoin. Bien moins dépouillé que beaucoup, mais nettement plus sensibilisé à l’évènement, quant à moi…

…Et, puisque pas du tout préparé à cette éventualité, que faire ?… Bon sang ! il te reste l’écrit ! Et ton intention de raconter à Charles – reprends-toi, mon bonhomme ! Allez… Go !!!

Le lendemain, 8 décembre, au cœur du désastre…

On pouvait déjà affirmer que ce tremblement de terre serait, de mémoire éclairée, l’un des plus cruels, côté pertes humaines et matérielles. D’ailleurs, le sol frémissait encore de façon impressionnante, ici et là…

Étant ici désormais sans objet, et parvenu au bout de ma pensée, je décidai de ne pas y être sans motif, et d’entrer dans une réalité autre que la mienne – d’approcher, si possible, celle de ce peuple meurtri.

Au second soir, le froid mordait, l’hiver s’annonçait rude à glacer les os, après que la terreur leur eut glacé le cœur. Tant de gens erraient, dans l’hébétude, cherchant parmi les décombres ceux qui leur étaient tout, leurs biens aussi, et même leurs animaux familiers…

Devant tant de détresse, dont on ne se fait pas idée, si on ne l’a vécue, même partiellement, il me tardait de voir arriver la Croix Rouge Internationale pour les distributions d’urgence : eau potable, conserves, mais aussi tentes, couvertures, chauds anoraks et doudounes… j’oublie dans l’ordre essentiel l’implantation des équipes de premiers secours avant dispatch, pardon, transferts, dans les hôpitaux épargnés – évidemment surchargés…!

La nuit était froide, étoilée. Amère beauté qui resplendissait sur la campagne que j’avais gagnée sans intention particulière. J’ai ainsi rejoint d’autres sinistrés qui pensaient peut-être y trouver plus de sécurité. Ceux-là formaient de petits groupes que réchauffaient des feux vite éteints faute de bois. Je m’approchai lentement d’un de ces maigres feux… Il faudrait des mouffles aussi, car on soufflait dans ses doigts. Je notai que la plupart, heureusement, portaient des vestes en mouton retourné.

« Français » ai-je décliné timidement, en avançant les mains vers les flammes. L’un des hommes du groupe, d’âge moyen, hocha la tête, et me désigna du doigt un jeune, perdu dans ses pensées. « Ovanès, monsieur français ! » Cette fois c’est moi qu’il pointait du doigt, tandis que je ne comprenais pas la suite de ses paroles. Le jeune homme m’offrit un triste sourire : « J’ai fait un séjour linguistique dans votre pays » me résuma-t-il simplement. Ainsi, je pus lui expliquer ce qui m’était arrivé. L’échange, prénoms inclus, se faisait à voix basse, mais Ovanès traduisait à mesure pour les autres.

Un peu plus loin, je repérai entourant un autre brasier, une petite assemblée de femmes avec enfants, les petits enroulés dans les couvertures, tandis que les mamans, ramassées bien en cercle, formaient écran pour retenir un peu de chaleur pour elles-mêmes.

Brusquement, une étoile filante marqua un point du ciel, mais sans s’évanouir comme habituellement, au contraire, éclipsant toutes les autres… La trace lointaine bougea très lentement d’abord, puis accéléra sa course dont la courbe descendait inexorablement vers la Terre, éclairant de plus en plus – panique ! À l’évidence, une comète approchait… Mais, contre toute logique, la chose cessa doucement sa progression, se suspendit comme un astre bien sage accroché au centre de la nuit noire – et à une distance rassurante ! Minuscule soleil en son zénith, il projetait à présent sa lumière en un très large rayon, irradiant, de surcroît, une douce chaleur. Cela émanerait-il d’un OVNI ? Il y eut quelques cris de terreur... ! Car nos pensées redevenues sauvages, nous éprouvâmes l’étrange phénomène comme une nouvelle menace. C’est à ce moment que nous perçûmes, crescendo, des sons graves assez semblables à ceux émis par des trompes tibétaines, s’effaçant à mesure et remplacés par un chant profond, d’une indicible harmonie, demeurant doux et lointain quoique porté par des voix innombrables. Et même l’on commençait à discerner des mots, des phrases s’assemblaient, en langue locale. Ovanès me les traduisit, dans son émerveillement à les partager :

« Paix en vos cœurs,
vos bien-aimés sont accueillis.
Suivez la route éclairée par l’étoile,
Allez. Non loin d’ici,
Vous verrez l’enfant et sa mère.
Partez, n’ayez pas peur :
Le ciel rejoint la terre…! »

Je ne savais plus dans quel film j’étais. Je voulais entrer dans une autre réalité que la mienne, j’étais servi ! Et encore, là, j’étais loin du compte.

Les voix s’estompaient lentement, doucement, mais le rayon demeurait. Sa chaleur nous faisait tellement de bien ; les épaules et les poitrines se détendaient, hommes, femmes et enfants retrouvaient des forces, et les membres engourdis des plus âgés faisaient moins mal… Je devinai que les paroles perçues avaient pénétré tenacement leur cerveau, puisque, droit devant, la petite vingtaine que nous étions se mit en marche. (Comme ma propre indécision se limita à quelques instants, je les eus tôt rattrapés.)

Nous serrant les uns près des autres, Nous avançâmes, trébuchant sur les pierres et les sillons gelés, nous rétablissant mutuellement avec délicatesse, tandis que le ruban de lumière continuait de délimiter une zone emplie d’arômes champêtres…

Le plus souvent, je me trouvais au côté d’Ovanès. Je le fis un peu parler de lui (pas par réflexe). Mélangeant souffrance et tendresse, il m’évoqua la mort de ses deux parents « qui étaient “supers” ! comme vous dites, les Français ». Il devait les rejoindre peu de jours avant Noël… Et voilà, la terrible nouvelle était tombée, téléphonée par un cousin. Je lui touchai l’épaule puis demeurai muet un bon moment, temps que nous oubliions de mesurer. Quelle importance, à tous la grâce était offerte de ressentir, en cheminant, la présence ineffable de ceux qu’ils aimaient, qu’ils aient péri ou peut-être non ; j’en eus la claire intuition, tant leur expression était sereine, peut-être parce que je me sentais de plus en plus près de ces êtres. Et puis cela se superposait à la mystérieuse affirmation : « vos bien-aimés sont accueillis », termes flous, de ceux, dont le sens (l’adéquation) nous vient souvent par surprise.

La marche continuait, à peu près silencieuse, propice à la méditation…

Vint le moment où la fatigue manifestée par les plus fragiles appela une halte. Et du reste, une ferme imposante malgré une partie du mur d’enceinte écroulé, profilait sa masse contre le ciel violet mordoré par le rayon qui nous guidait. Un peu inquiets, cependant, nous contournâmes la bâtisse par une sente qui se laissait deviner, continuée par un raidillon éloigné des éboulis. Nous le descendîmes avec précautions, défilant jusqu’au corps de bâtiment qui paraissait intact. Un petit garçon, plus leste et pas gêné de fausser compagnie, avait filé devant, comme un lièvre ; mais aussi vite revenu, il cria joyeusement : « Y a de la lumière ! »

Quelques pas encore et, à notre tour, nous voyons trembler de faibles lueurs, lampes à huile ou chandelles : des survivants !…

Évident qu’il faudrait les attirer dehors, les convaincre de se joindre à nous, sous le rayon protecteur !…Nous les porterions s’ils souffraient de maladie ou d’handicap, forcément attentifs à leur partager notre confiance toute neuve…

Enfin, nous voilà parvenus jusqu’au seuil d’une… étable, et le souffle coupé…, nous sommes cueillis par une scène surgie du début… de notre ère ! Comme si cela allait de soi simplement, la seconde partie du message : « Vous verrez l’enfant et sa mère » …

À même le sol, des couvertures tissées aux vives couleurs recouvrent une épaisse jonchée de paille, et sur ce modeste arrangement une très jeune femme, à demi étendue, presse contre elle son nouveau-né…! Au bruit, elle lève vers nous son fin visage mais, devant notre indicible confusion, c’est sans étonnement apparent qu’elle sourit… Debout à quelques pas d’elle, un homme dans sa force, dont la physionomie paraît récapituler toute l’évolution humaine, installe avec application un berceau de fortune dans une basse mangeoire tapissée de fourrage. Un bœuf tente encore d’en distraire quelques graminées, avant qu’un linge blanc ne les lui cache…

…Et puis, Il y a aussi, au lieu d’un petit âne, une mule solide qui secoue ses oreilles, faisant aussi bien les yeux doux…

Joseph et son épouse n’eurent pas besoin de se présenter : les arrivants savaient. Moi le mécréant, je croyais pourtant ce que je voyais, même si le doute me tracasserait par la suite, concernant mes facultés.

Au premier abord, Marie semblait être la toute jeune sœur de l’homme qui veillait sur elle. Mais pour moi l’impression ne dura pas. Elle inclinait la tête vers l’enfant avec l’adoration qu’a toute mère pour son petit, et la relevant, nous offrit de nouveau un regard d’amitié. Haussant ses fins sourcils elle dit : « Allons approchez ?… Mais oui, c’est bien Lui ! … N’ayez pas peur ! ».

On s’enhardit donc.

« Vous arrivez bien, poursuivit-elle, mon époux avait prévu en abondance, pour notre voyage. Installez-vous bien ; j’ai très faim, moi aussi ! ». Incroyable ! le ton était espiègle.

Puis, elle tendit le tout petit à Joseph qui le coucha doucement dans le berceau improvisé, sans que l’enfant se fâche. Le regard de bonheur qu’ils échangèrent me traversa le cœur d’une pensée claire comme une source : la relation de ces époux resterait leur secret, mais leur sentiment ne faisait aucun doute. Sacrificiel ou pas, leur couple était vrai.

Tous se laissaient déjà aller, s’imprégnaient de cette trève de joie pure, en s’asseyant, s’agenouillant en demi cercle étroit, mais de manière qu’aucun d’eux ne fut gêné par l’autre dans sa contemplation. Tandis que moi, devant la grâce accordée, j’avais du retard sur mes compagnons : réaction standard d’occidental qui analyse tout, dédaignant facilement « l’exception qui confirme la règle ». Bref, frappé d’incapacité à dépasser le stade du rationnel : bien immitée, cette crèche vivante…! J’y mélangeais déjà les représentations les plus réussies du cinéma…Vaines pensées qui me volaient de précieuses minutes. Aussi je réintégrai la supposée conscience collective de notre groupe, pour lequel ça ne faisait pas un pli : nous étions en marge du temps, au milieu du plus essentiel nulle part.

Nos douloureux cercles de fer craquaient les uns après les autres, comme dans ce conte de Grimm, lorsque le cœur du fidèle Henri se réjouit pour son roi délivré…

Petit silence dans ma tête… Un ange passe… Précisément, le garçonnet qui n’avait pratiquement pas lâché la main de sa petite sœur durant tout le trajet, menait timidement la fillette près du bébé, à présent vagissant, que sa mère venait de redemander à Joseph, afin de le nourrir. Avec un rire léger comme un papillon, elle carressa un peton échappé du lange épais dont Marie avait emmailloté son fils. Mais le gamin referma habilement, sur la chair fragile, le bouillonné d’étoffe, et tout fier de son initiative, il rougit de bonheur, voyant l’expression partageuse de Marie… Quelques instants après, le minuscule Iéshoua s’endormait dans l’ombre chaude où sa couche était installée, un peu à l’écart.

Alors, sans transition, tout naturellement, Joseph passa aux hommes les gourdes de vin et d’eau, tandis qu’un sourire éclairait ses yeux, leur disputant un fond de tristesse, devant ses invités – qu’un songe lui avait permis de prévoir pour le jour même ? je n’imagine pas, puisque c’était son privilège, selon mes réminiscences de premier communiant. Il alla prendre sur la mule qu’on n’avait sans doute pas eu le temps de débarrasser de tout son fardeau, une ample sacoche débordante de vivres ; puis il déposa sur l’une des couvertures déployée jusqu’aux genoux des convives, une petite jarre d’olives. Et, pour finir, y porta une provision de dattes et d’amandes que les femmes disposèrent sur un crible, bien brossé, qu’elles avaient trouvé par-là quelque part…

Voyant qu’il ne manquait plus rien, Joseph se prosterna, immité par tous, et pria à mi-voix. Puis il se redressa, et d’une brève inclinaison face à nous, il invita avec chaleur : « À présent, mes amis, prenons des forces… » Rien de plus ! Sa simplicité me réjouit : Joseph, le charpentier qui avait porté au plus haut la gloire des métiers manuels – intérieurement je m’en amusai, certes, mais “avec du sentiment”.

Il était parfaitement évident, que lui et Marie n’ignoraient rien de la catastrophe… Mais puisqu’ils avaient fait cette irruption antique, aussi “réelle” qu’improbable, en cet endroit isolé de la tragédie – et vers lequel nous fûmes attirés, intimement persuadés par l’étoile – comment s’étonner qu’ils ne veuillent troubler la grâce de ce moment destiné à retrouver espoir et courage, en l’avenir et au-delà encore ?...

Demain serait autre, accompagné d’un inaltérable viatique.

L’essentiel n’était-il pas que nous l’ayions vu, ce Petit Prince ?

Au contraire de l’autre, celui-là ne mourrait pas avant d’être devenu homme et d’accomplir l’Humain : générosité, justice, respect. Sans reculer jamais devant les insultes, les attaques violentes contre sa… « way of life » !… Contre sa vie tout court.

L’espérance éternellement jeune, la non violente audace que cet enfant inaugurait une fois encore, referaient leur come back en notre monde.

Quant à nous (moi privé du plus élémentaire Nikon) témoins de l’impossible, pas d’affolement, le même courant nous reliant tous, c’était au moins rassurant de ne pas se croire fous. J’étais heureux, Charles, mais pas en transe… ! J’espère que tu me croiras. En fait, je ne trouve pas du tout les mots.

Cependant, tout naturellement, le sommeil se fit sentir. Les deux enfants s’étaient déjà assoupis contre leur maman et leur grand-père. Et puis des bergers, alertés eux aussi par le phénomène lumineux, se présentaient maintenant, et nous estimâmes bien normal de leur laisser la place… Joseph nous ayant distribué les couvertures du “pique-nique” (eh oui !) nous indiqua comment nous retirer, à peu près au chaud, sous l’abri d’une grange spacieuse intégrée à la ferme.

Hélas, vint le moment de la séparation, marquée d’une discrète série d’adieux émus à nos hôtes insignes. Ovanès, plus expansif, bénit la Providence, traduisant encore mieux notre gratitude.

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Réveillés aux toutes premières lueurs du jour, nous repartîmes sans nous perdre, grignotant de minces galettes de pain azyme qu’une main charitable avait déposées à côté de nos couches. Miraculeux ? Il y en avait suffisamment pour tous !

Et le retour nous parut court, occupés que nous étions à échanger nos impressions, la plupart supputant que l’on ne nous croirait pas, et que c’était bien compréhensible… Mais qu’il faudrait oser raconter quand même, qu’importe les lazzis !

Arrivés en vue de la ville sinistrée, le plein jour ne nous laissait rien ignorer d’un horizon de décombres où s’activaient les volontaires avec d’extrêmes précautions, ayant l’espoir tenace de sauver des ensevelis ; ou d’exhumer, malheureusement, des corps sans vie, afin d’établir le terrible mais nécessaire recensement.

Faute de trouver une meilleure attitude, à part sourire timidement et nos poignées de main, c’est avec une vraie pudeur que notre groupe se disloqua.

Ovanès resta à mes côtés : ni lui ni moi n’avions envie de nous retrouver seul, d’autant que son français était excellent, quelle chance pour moi. Et c’est ainsi que, d’un commun accord, nous nous sommes mêlés aux sauveteurs – provisoirement en électrons libres. Je me fis cette petite remarque : son jeune âge m’incitait à protéger le garçon ! Ce qui n’était peut-être pas superflu, malgré l’extraordinaire “vision” à vous gonfler à bloc, à transcender vos limites. D’un autre côté, quels que soient les signes que nous recevons, la fragilité humaine demeure, en même temps que les doutes, ici totalement en butte à la raison, naviguant entre des postulats opposés, des questions auxquelles on ne peut répondre… « Ô conscience ! » heureusement, tu veilles, et en avant, toute !

Au bout d’une longue journée de ce labeur inhabituel, complètement moulus, nous restaient de bons duvets à capuche que nous avions pu obtenir, mais sans plus d’étoile pour nous réchauffer, seulement un appentis à bûches pour tomber dans les bras de Morphée. Je dois commencer à me faire vieux car, à mon réveil je constatai qu’Ovanès était déjà parti, préférant me laisser dormir tout mon saoul (petit mot posé à côté de moi le précisant) – qui protège l’autre, on se demande ! Un soleil froid montait doucement, me défiant : j’avais mal partout ; il fallait bouger, et vite absolument ! Pas très heureux de l’absence de mon jeune copain, je l’appelai plusieurs fois sans échos… Puis me résolus à gagner tout seul, sachant que c’était à moins d’une heure de marche, le vaste plateau en promontoire qui avait fait le début de notre excursion de l’avant-veille. Espace exempt de fissures, garrigue de plantes grisonnantes qui m’attirait… Qu’espérais-je ? Déjà qu’Ovanès ne m’avait pas entendu, pour le reste…, je ne savais trop. Toujours est-il que je me laissai en quelque sorte “téléguider” jusqu’au moment où je pus distinguer, au loin sur le plateau, un grand troupeau de brebis et les silhouettes de leurs bergers. Je pressai l’allure pour les rejoindre, cette fois avec idée derrière la tête.

J’arrivai essoufflé devant eux, mon cœur s’emballant un peu plus dans ma poitrine de reconnaître, au milieu des bergers, deux des hommes de notre groupe guidé par l’étoile : hé ! bien sûr. Me précédant, comme moi, ils étaient aimantés, guettant des nouvelles de l’inamissible grâce…

Eux aussi me reconnurent. Sans réserves futiles, cette fois, suivirent des congratulations fraternelles. Volubiles, et avec force gestes, ils tentèrent de m’expliquer quelque chose transmis par les bergers. Mais voilà, je ne comprenais pas leur langue ! Quel désapointement ! Qu’à cela ne tienne…, la bonne fortune approchait dans mon dos, signalée par la joie démonstrative des deux hommes : mektoub (« c’était écrit ») : Ovanès m’avait bel et bien entendu, et pris la bonne direction. Décidément, j’étais son protégé.

Et commença la narration. Les bergers participant, cela prit des allures de rap, mais musical puisque s’y mêlaient des notes. L’un accompagnait d’une flûte, un autre de pincements de cordes sur une table d’harmonie que je ne connaissais pas, un troisième ponctuait au tambour que ses doigts carressaient plus qu’ils ne frappaient… !

C’est ainsi que nous reçûmes un étonnant “scoop” : ils les avaient vus, les rois mages, et ceux-ci n’étaient pas trois, ni même quatre (comme les trois mousquetaires), mais cinq ! Nos providentiels informateurs les décrivirent si bien que, quoique sans les connaître de nom, ils faisaient “apparaître” Ghandi, drappé dans sa blanche cotonnade ; François, dans sa bure chaleureuse comme l’ocre des dunes au crépuscule ; le Bouddha, lisse et rayonnant dans sa nudité si l’on excepte le sarong… Et puis, épaule contre épaule, le plus étonnant au sens propre : Abraham et Mahomet détendus et souriants, comme s’ils ne s’étaient jamais battus froid…. Tous Cinq cheminant non pas en file indienne mais descendus de leurs montures respectives, chameaux et mules les suivant fidèlement, les maîtres allaient de front. Ensuite, venait un détachement groupant leurs disciples masculins, (et féminins – ce dont je m’assurai) distincts par leur habillement seulement car ils commençaient à se mélanger, devisant gaiement, échangeant sur les trésors de sagesse de leurs orientations… !

Moi, Didier reporter, j’aurais tant voulu zoomer sur un tel prodige ! Une telle hardiesse ! Voir pour croire ? Allons donc, ces hommes rapportant l’évènement étaient purs de mensonge ; le dévouement au troupeau ne tolère aucune tricherie. Plongés dans la solitude des jours brûlants, et des nuits froides étoilées, leur souffle, leur cœur plutôt, rythme la louange comme leur respiration. Je ne pouvais raisonnablement douter d’eux. Avec prompte logique induite par les circonstances, tout naturellement j’imaginai un troisième plan composé d’autres hommes et femmes aux vêtures contemporaines, dont les visages nous seraient familiers – bref, je m’autorisais à flotter en apesanteur.

D’humeur tout à fait complice nous conclûmes, rassurés et naturels, qu’il ne fallait pas moins que cette dense caravane pour tenir secret en sa mouvance, le couple de Marie et de Joseph avec leur nouveau-né, et les conduire au lieu lointain « désigné en songe » à l’époux. Grâce aux souvenirs du caté, la jonction s’effectuait, mon imaginaire leur emboîtait le pas.

Un Vertige : c’était énorme, tout ça ! Et bon sang, qui allait me croire quand je tenterais d’en témoigner ?!…

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Les bergers ne pouvant s’attarder se mettaient déjà en route.

Avec un bon sourire, les deux hommes qui nous avaient précédés eurent un même mouvement vers Ovanès et moi, pour la chaude accolade qui nous unit. Puis ils rejoignirent les meneurs du grand troupeau, lesquels, plus réservés après avoir été si expansifs, ne nous ménagèrent pas, pourtant, les signes de la main, jusqu’à ce que s’effacent le bêlement des brebis.

Je trouvai bizarre que les deux hommes de notre connaissance soient, eux, partis avec les pasteurs au lieu de retourner avec nous. Sans doute avaient-ils de profondes raisons de faire ce choix, commenta Ovanès, tandis que je m’étonnais. « Peut-être que si tu n’avais pas été là, moi aussi je les aurais suivis » ajouta-t-il.

À peu près vers 14 heures, nous étions de retour à notre modeste bivouac dissimulé. Jamais des conserves de thon ne nous ont parues un tel festin, ni si goûteux nos restes de pain rassis. Cette fois c’était au tour d’Ovanès de s’allonger, pour s’assoupir instantanément, tandis que je m’asseyais sur un rocher tout froid, mais rendu confortable au moyen de mon sac à viande plié en accordéon.

The journalist prenant très au sérieux les récits croisés, et quelque peu éclatés des témoins oculaires vers lesquels il avait été “convoqué” (je ne suis plus à une audace près) allait noter tout ça de fraîche mémoire. Comme j’étais chaudement vêtu, je sortis donc mon bloc… Et ne sentis pas le temps passer. Je ne m’étais même pas aperçu qu’Ovanès ne dormait plus, se taisant pour ne pas me déconcentrer ? Il fallait plutôt lire, dans son regard figé sur l’infini, la profondeur de sa peine. La glotte paralysée, j’eus honte de n’oser aucune parole de réconfort, au fond persuadé qu’il n’y en avait guère, pour accompagner son chagrin. Mais enfin, je me dédouanais un peu facilement…

Ainsi, tandis qu’il était tout seul avec ça, j’avais écrit longuement, j’espère fidèlement, sur l’intemporelle Nativité qu’il fut offert de vivre à quelques infortunés (je trouve du reste étrange d’y avoir été admis), et ensuite sur la prodigieuse caravane, et sa mission de protection rapprochée, grâce au témoignage des bergers.

Voilà, frère… À plus tard !

J’espère qu’au moins toi, tu me croiras, et que Flo aussi…

Un lumineux Noël à la petite tribu !

Bien à vous,

Didier.

 

CHARLES

le 18 décembre.

Pour Flo et moi, impossible d’analyser nos sentiments après la lecture de ce…, de cet épisode vécu par notre cher Didier. Qui n’en serait ébranlé au plus intime… ? Donc, il fallait réfléchir. Même si cela nous faisait mal, pas question encore d’en rien révéler aux enfants. Ni à quiconque ; position banale et lâche, mais quoi, c’était vraiment trop de doutes à surmonter.

En attendant, la fin décembre s’écoula sans qu’aucune autre communication de Didier vienne nous rassurer. Et comme, à l’inverse de ce qu’il avait annoncé dans son mail, il semblait que notre ami n’avait pas encore intégré une O.N.G., personne ne savait rien. Ma douce ne désarmait pas d’espoir, et moi, certes hors contexte, je n’étais pas sûr que j’aurais fait comme lui ; dominé par l’inquiétude, je lui en voulais même : quelle folie l’avait poussé à rejoindre les équipes de secours ?! En mon for intérieur, j’avais bien sûr la réponse qui se fondait sur l’évènement relaté par Didier. Voilà, il avait choisi son camp… Pas une histoire à l’eau de rose… La foi, comme l’amour, veut des gages… Pour mon propre compte, je prenais une plus juste mesure de mes doutes, les avouant à mon épouse, tandis qu’elle s’accrochait, :« Mon intuition ! » répétait-elle obstinément, « Il VA revenir ! »

Et Noël fut là, sans grandes étincelles. Les enfants, quelques jours auparavant, contaminés par l’anxiété que nous ne pouvions plus cacher, avaient été mis au courant : Didier ne serait pas avec nous pour les fêtes, absence justifiée, qu’ils n’en doutent pas, car il se dévouait pour plein de gens, depuis le début du mois, là ou la terre avait tremblé. C’était laconique, mais dès lors, songeant au héros, nous n’avons jamais été plus unis. Notre préado mettait un bémol à ses ronchonnades, les grands espaçaient leurs accès de jalousie électrisants. Didier demeurait le leitmotiv de leurs conversations, feutrées – pour ménager papa et maman, peut-être.

Le Jour de l’An suivit, toujours sans nouvelles, mais avec des vœux intenses et très émus les uns pour les autres.

Janvier fut pire, car on l’a cru mort, l’ami : ça ne lui ressemblait pas, ce silence. Flo admettait enfin qu’il lui était « arrivé quelque chose ».

Et puis, début février, l’inespéré, l’explosion de bonheur : le télégramme !

« Chers tous les cinq,
J’étais très mal en point, ça va mieux maintenant – serai rapatrié bientôt.
À plus. Je vous aime.
Didier. »

Et rien pendant deux semaines = deux siècles ; mais le savoir vivant illuminait notre attente. Flo ne se faisait pas faute de nous chantonner : « J’avais raison, j’avais raison !...  »

Finalement, nouveau “bleu” : « J’arrive d’Orly, par la navette, aux Invalides le 22. Si vous pouvez venir, RV autour de 15h3O – big bisous ».

Donc, une petite semaine encore avant nos retrouvailles, quoique un délai bienvenu pour négocier mon remplacement d’un jour, hors congés. Quant aux enfants…, Dieu avait prévu un mercredi pour le retour du baroudeur. Et Flo s’arrangea facilement, de son côté.

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22 février, 15h15

Dans un ensemble touchant, notre rythme cardiaque accéléré par la plus belle émotion du monde, tous les cinq nous tenons au garde-à-vous au relai Air France des Invalides – ce qui vaut, nous l’espérons, un tapis rouge, pour notre brillant et pourtant peu prétentieux reporter. Ce genre d’hommes dont on dit qu’ils « gagnent à être mieux connus ».
Pile à l’heure, la navette s’arrête à quai.

Et, le cœur brutalement étreint, nous voyons Didier descendre du car avec… difficulté, aidé par un préposé de la Compagnie. Assez bonne mine, mais amaigri. Nous enveloppant d’un grand sourire, il plaisante tout de suite : « Je suis un peu enkylosé… Mais debout !  ». Moi, mentalement : merci mon Dieu ! même si lesté, au bout de la jambe droite, d’une chaussure à semelle gros calibre.

Voulant se dérober, par principe, à toute réaction de désarroi de notre part, Didier enchaîne : « J’ai eu un sacré bol, parmi l’équipe médicale, un médecin voulait y croire : pas d’amputation ! C’est beau la foi. » conclut-il sur un clin d’œil. À ce moment précis, laissant Flo le prendre dans ses bras, je dois d’urgence refouler mes larmes, trouver les mots avant de m’approcher à mon tour du rescapé. Les enfants me prennent de vitesse, trop impatients de lui exprimer avec fougue leur affection, ce qui m’offre encore quelques secondes de sursis…

Mais lorsque je serre, enfin, Didier contre moi, tout ce que je trouve à dire en m’étranglant c’est : « Espèce de fou !… » Alors, Didier, toujours rigolard, me rétorque, dans un registre judicieusement décalé : « Mon vieux, j’ai plus qu’à trouver une créature d’exception qui veuille de moi comme ça ! » Et tout près de mon oreille : « Je peux encore assurer ma descendance… Même faire un bouquin, figure-toi ! »

 

Extrait des notes de Didier :

…Heureux comme un gamin d’avoir connu quelle escorte protégerait les fugitifs de l'ire d’Hérode, sauf qu’immédiatement, je ne puis éviter le “coup de poing au plexus” : oui mais ensuite, en notre XXème siècle les plans ténébreux ourdis par les puissants seraient-ils caduques ? L’aveuglement, moins grand ? L’inconscience, levée ? la peur égoïste, en régression ? La filouterie, sans apologie ?…

Bref ! y-a-t-il plus de joie et de beauté à partager, de nos jours ?

Voilà que la colère m’envahit… Peu équitable puisque, en notre époque définie consummériste, les bons, les beaux sentiments restent attractifs pour un grand nombre, (même font vendre – et pourquoi pas ?) à constater, c’est flagrant, le succès des films montrant le vrai malheur, et puis, en regard, la fraternité qui libère l’individu, se déploie en chaleur, humour, poésie, astuce, que sais-je encore, jusqu’à la plus incroyable fantaisie pour pimenter le tout ! Bravo les scénaristes ! Et idem pour les auteurs qui osent de telles audaces !
Et tant pis pour les avant-gardistes boudeurs, ou carrément méprisants, parmi lesquels (soit dit en passant, Dieu me pardonne) quelques uns – beaucoup trop – n’osent attester (le Malin en rit encore !) que “l’empereur est nu” – merci Andersen. J’ai trop tendance, c’est vrai, à n’accorder qu’aux scientifiques le droit de couper les cheveux en quatre… Au risque de me monter la tête.

Ne faut-il se permettre quelques coups de gueule ?…

« Toi, dit Charles – homme attentif au zodiaque, ce qui est rare – t’es bien un bélier : ardent, fonceur… » Et j’enchaîne, “docile” : « Mais qui freine des quatre sabots devant une fleur – sois tranquille, je sais, je n’oublie pas, camarade ! »

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Les éléments apaisés, pour faire place nette rapidement, dépêcherait-on les conducteurs chevronnés de machines-outil de pointe ; les ingénieurs et architectes spécialistes des normes anti sismiques pour prêter main-forte à la reconstruction ?

Résultant des bonnes volontés qui ne se dérobent jamais en pareil cas, des sommes considérables d’argent allaient affluer, provenant de nombreux points du globe, auxquelles s’ajouteraient les dons de quelques grands nantis, mécènes soucieux de leur “vitrine” et, ou, sincères philantropes, lesquels délègueraient de vrais talents ayant souci d’apprivoiser le terrain, d’en concilier la nature pour un meilleur avenir des survivants de la catastrophe ?

La mission serait humanitaire tous azimuts, en coopération zélée et respectueuse avec ce peuple de longtemps plutôt voué au principe de frugalité – presque une ascèse sans l’adoucissement des fêtes et rituels familiaux. Qui transmet l’empirique sagesse écologiste entre autre, et ceci bien avant que l’alerte se propage, quant aux équilibres de la planète… Oui, vraiment impératif d’œuvrer en vraie concertation, pour préserver non seulement l’esthétique, mais un mode de vie dont nous aurions quelque leçon à tirer…

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Bon plan  ! Un artiste fortuné, de renommée internationale, originaire d’ici, s’est pointé, bien décidé à se rendre utile. Immédiatement reconnu pour sa sincérité, mais surtout rassurant par sa détermination à être efficace. Ce type va faire du bon boulot, j’en ai l’intuition, ne serait-ce qu’au titre de médiateur entre les autochtones et les technologues…

À mon échelle, c’est une sorte de miracle. Plein de choses de ce style en sont : je ne veux pas être difficile puisqu’ils me font (un peu) oublier qu’ailleurs, aux antipodes de notre Occident (qui n’est pas mal du tout question valeurs, du temps qu’on les respectera), j’ai photographié des images révoltantes, zones de détritus accusateurs, contrastant avec des enclaves scandaleusement luxueuses, protégées de hauts murs : forteresses pour retranchés. Honteux ? Je voudrais bien.

Dommage qu’il y ait des religions taillées sur mesure pour les puissants (non éclairés, s’entend). Là est le comble du cynisme ; là je suis d’accord, c’est un opium pour le peuple.

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Longue interruption : je suis H.S.D.I. (hors service pour une durée indéterminée), depuis mon accident de piéton… Chiennerie ! juste au moment où je songeais à regagner la France.

Intersection en T, je me prépare à traverser une voie horizontale, mais juste à ma gauche un utilitaire genre “Trafic” provisoirement et mal garé, fait verrue, et gêne bien sûr ma visibilité. Je n’ai pas même l’instant d’un prudent coup d’œil qu’une motocyclette déboîte du véhicule immobile, pour se rabattre… sur moi. Bras en avant je fais face : geste dérisoire ! Instantanément, je crois mon sort scellé, et pense « J’aurais pas cru que ça se passerait comme ça ! » avec un détachement bizarre. Aux secondes suivantes, sous le choc frontal avec l’engin, mon corps fait une sorte de saut périlleux sur place. Et je perds connaissance, encaissant une atroce douleur à la jambe : la moto ayant dérapé en vrille sur la caillasse est retombée sur moi, en même temps que les deux gars au-dessus sont projetés à côté, sans grand dommage, m’a-t-on raconté ensuite par l’intermédiaire d’Ovanès (que je devais retrouver pas très loin de l’intersection) qui n’avait pu me protéger cette fois-là… et qui, dans l’ambulance, tandis que j’émergeais un peu me couvait d’un regard de nourrice – ah ! Ces orientaux sans complexes – s’infligeant des reproches en amont et en aval. Consolé en partie par sa belle émotion, c’est donc moi qui l’ai réconforté : « une jambe cassée, cela se répare et c’est encore plus solide après ! »

Allons donc, les fractures étaient mauvaises et avaient dû attendre plus qu’il ne faut avant leurs réductions. L’opération comporta un brochage obligatoire et, beaucoup plus ennuyeux, une infection s’était déclarée quelques jours plus tard ; il fallut réopérer – et constater de vrais dégâts.

Lors des visites quotidiennes de l’équipe qui m’avait “réparé” au moyen de deux charcutages, je perçus un embarras laissant augurer une vérité difficile à entendre. Et moi, bombardé d’antibiotiques, je sentis tout de bon la peur m’envahir.

Ovanès faisait souvent le planton dans le couloir proche de ma chambrée, était souvent pendu du côté du bureau des infirmières, pas gêné de faire de l’espionnage – et un sourire comme le sien devait lui faciliter les choses.

Le matin veille de Noël, au cours de la visite rituelle, me fut annoncé – ah ! les vaches – mais avec la plus authentique compassion, qu’il fallait par sécurité vitale m’amputer, dans un délai très rapproché… ! Je n’ai rien répondu… Les toubibs se dirigeaient déjà vers les autres lits, tandis que le professeur ajoutait encore : « Nous nous reverrons dans quelques heures… »

Et ce fut le désespoir. Absolu. Alors qu’en comparaison, au moment de l’accident, la proximité de ma propre mort ne m’avait pas effrayé – ce que je ne m’expliquais pas.

Ovanès savait, depuis une demi-heure seulement. Il se tint debout près de moi en silence, machoires serrées. Une sorte de froide colère traversait son regard. C’était juste de la détermination. Et, là, il distribua les rôles : « Moi, je vais agir ; toi, tu vas prier. C’est peut-être le plus difficile. Mais avec ce qu’on a vu, t’es obligé d’y croire. O.K. ? » D’une voix altérée je l’interrogeai, mais en vain : « Qu’est-ce que tu comptes faire ? » Il eut le geste et la mimique signifiant “fais-moi confiance”. Ce dont j’avais le plus besoin.

Ovanès fit diligence pour me faire admettre dans un autre hôpital, lequel avait davantage souffert du séisme. Nonobstant, un chef de clinique de grande réputation, spécialiste de notre charpente osseuse s’obstinait à y opérer, dans la mesure où le bloc était resté intact, ainsi que la salle de réanimation. Pour le reste, un zélé personnel y pourvoyait.

Mes plaies furent assainies, mes os raccourcis : mon fémur de deux centimètres, mon tibia de trois autres – et ma jambe sauvée !

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Le visage de Marie…

Combien de fois, depuis mon retour claudiquant en Europe, me le suis-je remémoré… Ayant, du reste, fait le bel effort (me semble-t-il), d’arpenter les musées du Louvre et de Florence, à la recherche fébrile de l’œuvre la plus ressemblante. En vain. Pire, à mesure que les nombreux modèles ayant inspiré les grands peintres pour “dire” la mère du Christ s’imprimaient en moi, s’estompait la physionomie charmante de celle que nous avions si peu de temps contemplée, vivante et expressive. Finalement, je me consolai grâce à une superposition possible, mais non picturale, des traits fins d’Olivia Hussey – l’actrice devenant plus qu’elle-même en s’effaçant délicatement dans le rôle de la jeune épouse de Joseph… C’est Une des raisons pour moi de préférer la version de Franco Zeffirelli, lequel se permit même de nous offrir la fête des noces – qui lui en voudrait… ?

Épilogue

Encouragé et tout naturellement invité dans son duplex par Didier, d’autant que ce dernier s’absentait souvent, Ovanès revint à Paris, et se réinscrivit en Fac de Lettres. Dans le même temps il persévéra dans ses études linguistiques : il briguait l’interprétariat, et plus tard de se consacrer à la traduction littéraire.

Bien sûr, Didier tint beaucoup à l’introduire auprès de ses plus chers amis. Lorsque le jeune homme leur fut présenté, plein de réserve mais gratifiant chacun des membres de la famille de son beau sourire, Marine s’empourpra jusqu’à la racine des cheveux, balbutiant trois mots inintelligibles… Ceci n’échappa point au “coup d’œil américain” de Didier, qui redouta, avec un amusement attendri, que le jeune et le vieux allaient probablement entrer en rivalité.

Pas plus tard que bientôt…

CYL
Rennes, octobre 2011 / remise en ligne en décembre 2012


Appendice

Deux évènements historiques séparés dans le temps :

  • Noël – peut-être pas nécessaire de consulter l’internet ;
  • Le tremblement de terre du 7 décembre 1988, à Erivan en Arménie – dégâts et victimes : consulter l’internet.

La références à ces deux faits et leur collision seront la trame de cette courte fiction. Elle est composée pour suggérer qu’on n’est pas forcément prisonnier ad aeternam des apparences ; que chacun de nous « sait » des choses qu’il ne peut pas expliquer.

C’est comme ça. Rester calme. Les pieds au sol, la tête au-dessus des nuages !


 
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