par Daniel Ducharme
Ducharme: Vous êtes
professeur de linguistique au
département d’Études françaises de l’Université York à Toronto, ce qui
vous a
amené à publier une cinquantaine d’articles en linguistique et en
philosophie
du langage. Outre vos activités professionnelles, vous êtes un
collaborateur
régulier de Dialogus,
projet initié
par
Laurendeau: Non, non aucunement, cher ami, ce serais bête. Je travaille plutôt à rebours de cette logique chimique et tyrannique. Plutôt que de pousser l’écriture avec une substance quelconque, je laisse plutôt l’écriture me tirer vers ce qu’elle exige. Le vieux système de la traction avant, en quelque sorte. Le coursier tire au lieu de pousser. Si cela se met à pousser poussivement, je préfère arrêter et laisser le tout souffler. C’est dire que je m’efforce de ménager au maximum la spontanéité du mouvement. J’écris ce qui me tente, et vois venir après. Je ne formule pas les choses en termes de productivité mais en termes de plaisir. Il ne me faut pas une drogue pour produire l’écriture. C’est plutôt l’écriture qui me sert de drogue. Écrire ce qui nous passionne, laisser dormir le reste jusqu’à ce qu’il revienne en veille. C’est une fichue de force motrice, la passion…
Ducharme: Mais
est-ce que cette passion se passe de
discipline? Autrement dit, entre les écrivains inspirés, disons, qui
écrivent
lorsqu’ils sentent monter en eux la sève créatrice, et les écrivains
besogneux,
oserais-je dire, qui s’installent à heure fixe pour se pencher sur leur
texte,
où vous situez-vous?
Laurendeau: La notion de dilettante que vous développez avec votre expérience du site écouter lire penser capture assez bien la dynamique qui m’active. Quand la pulsion n’y est pas, je laisse reposer. Des mois si nécessaire. Mais quand elle y est, je l’organise dans une discipline méthodique pour que les choses se tiennent. Le violon d’Ingres doit quand même jouer juste! Les deux types d’écrivains que vous introduisez font méditer. Quand je pense à l’écrivain à sève créatrice, je vois Wittgenstein tartinant ses aphorismes numérotés dans ses carnets sous son arbre (et pourtant, il y a aussi du petit besogneux chez Wittgenstein). Quand je pense à l’écrivain besogneux, je vois Flaubert empilant ses palimpsestes de ratures à heures fixes (et pourtant, oh là, là, il y a aussi de l’écrivain inspiré chez Flaubert!). Les deux sont complémentaires et se compénètrent.
Ducharme: Je suis tout à fait d’accord avec vous. Là comme ailleurs, nous devons nous méfier des modèles réducteurs. Et peut-être est-ce encore plus vrai aujourd’hui que du temps de Flaubert… car on imagine mal les grands écrivains du 19ème siècle faire des pieds et des mains pour concilier travail, famille et écriture. Au Québec, les écrivains qui vivent de leur plume se comptent sur les doigts d’une… ou – soyons optimistes – des deux mains, de sorte que la très grande majorité des auteurs doivent s’aménager du temps pour écrire. Selon vous, qu’est-ce qui peut bien motiver un homme ou une femme, qui a sa journée de travail dans le corps, qui s’est occupé de nourrir ses enfants, qui a vu à l’entretien de la maison, à se lever avant tout le monde ou, à l’inverse, à se coucher après tout le monde, pour consacrer du temps, au détriment de son sommeil, à écrire des histoires?
Laurendeau: Le grand
compositeur de Jazz Duke
Ellington rapporte dans sa belle autobiographie Music is my
Mistress
que, dans la première décennie du siècle dernier, à Washington, il se
couchait
enfant dans sa chambre et entendait par
Ducharme: Passion,
donc, et pulsion… Parlons maintenant de la création, ou plutôt de votre création. Dans Femmes
Fantastiques, un recueil de nouvelles publié chez Jets
d’encre en 2007, vous inventez un monde imaginaire, des pays comme
Laurendeau: Ah la bonne vieille ritournelle du fantasme sexuel, fantasme de soumission à la femme, ou pire, fantasme des lesbiennes en spectacle pour hommes. Les hommes (pas les femmes…) qui ont lu Femmes Fantastiques me la servent régulièrement. Question légitime à laquelle je réponds désormais par une autre question, tout aussi légitime: formuleriez-vous cette opinion dans ces termes si exactement les mêmes textes étaient signés du nom d’une femme? Autrement dit, trouvez-vous, dans mes textes et dans le fonctionnement même de mes récits (pas dans ma signature, indice fatal et trivialement ad hominem de ma génitalité biologique) la manifestation de biais masculins? Ou encore: qui vous prouve que ces textes ne sont pas, en fait, écrits par une femme dont je ne serais que le modeste prête-nom? J’affirme que Femmes Fantastiques est écrit comme une femme l’aurait écrit. Qu’on me contredise avec la loupe sur le texte, pas sur la signature… Et, pour développer sur la facette sociopolitique de votre question maintenant, je crois ne refléter dans mon imaginaire rien d’autre que le rôle social des femmes qui prend déjà effectivement corps dans le monde qui nous entoure. Mes Femmes Fantastiques ne font finalement rien de bien extraordinaire par rapport aux femmes fantastiques de la vie réelle... Simplement, je les admire, les aime et les valorise et cela, ô surprise, ô amertume, dérange encore passablement.
Sur le genre littéraire, maintenant.
Vous avez été témoin
des problèmes et arguties rencontrées par une de mes femmes
fantastiques, la
bien nommée Églantine LeMarbre, sur
Ducharme: Je n’ai pas
l’intention de mettre qui que ce
soit au défi quant à savoir si une femme aurait pu écrire Femmes
Fantastiques. Pour ma part, je le crois sans problème.
Là-dessus, je viens
de terminer la lecture de Sourires de loup (White
Teeth) de Zadie
Smith, un roman quasi épique qui aurait pu tout aussi bien être écrit
par un
homme tellement je me suis senti proche de l’auteure quand elle décrit
le
comportement sexuel de ses personnages masculins. Non, l’identifié
sexuelle –
et non l’orientation sexuelle qui s’avère tout autre chose – n’est pas aussi évidente
qu’on pourrait le
supposer. Certaines femmes sont plus femmes que d’autres, et vice
versa.
Passons… J’aime bien l’appellation de réalisme insolite
pour décrire
votre œuvre. Diriez-vous la même chose de L’Assimilande,
votre premier
roman, que d’aucuns ont qualifié de «linguistique fiction»?
Laurendeau: Il y a une
tonalité différente dans L’Assimilande.
J’y agis un peu comme dans le très beau film de George Seaton, Miracle
on
the 34th Street (la version originale de 1947 avec Maureen
O’Hara et Nathalie
Wood, pas l’affreux remake de 1994). Dans le New
York d’après-guerre,
tout est exactement en place pour ce qui en est du réalisme historique
sauf une
toute petite chose: dans ce vaste tableau trépidant et moderne, le Père
Noël
existe. C’est un vieux monsieur très doux, assez effacé, au miracle
modeste,
qui se fait embaucher dans un grand magasin de la trente-quatrième rue,
comme
Père Noël justement. L’exercice devient alors: qu’adviendrait-il de
notre
rationalité ordinaire si elle devait compter au nombre de ses axiomes
l’existence tout aussi ordinaire du Père Noël? Le résultat de ce
cheminement
est parfaitement savoureux. Dans L’Assimilande,
j’applique la même
procédure. Notre monde ordinaire des années 2000 est intact (nous
sommes ici,
aujourd’hui, pas dans le pays imaginaire des Femmes
fantastiques) à une
seule différence près: on vient d’y inventer le glottophore,
petit
appareil auditif qui permet d’assimiler très rapidement une langue
seconde.
L’activité des protagonistes tourne ensuite autour des conséquences
émotionnelles et sociales de l’existence de ce petit objet axiomatique
et
fictif dans notre vie effective. Le bourdonnement technologique dudit
petit
objet nous place alors indubitablement plus près de la science-fiction
que de
quoi que ce soit d’autre. Mais alors, une science-humaine-fiction, une
linguistique-fiction, une sociologie-fiction, une ethnologie-fiction…
Ducharme: Parlons
encore littérature, si vous le
voulez bien. Sur écouter lire penser, vous avez
publié plusieurs poèmes
que vous avez traduit de l’anglais, le plus célèbre étant Le
Corbeau
d’Edgar Allan Poe. D’aucuns décrient la traduction, la considérant
comme un art
mineur. D’où vous vient cet intérêt pour la traduction?
Laurendeau: C’est peut-être
un art mineur, mais c’est
un acte de communication majeur! On a beaucoup dit que traduire c’est
trahir.
Moi je dis que traduire, c’est aimer. C’est pour cela que je ne ferai
plus de
traduction technique ou bureaucratique. Il est vraiment difficile
d’aimer
intimement une note de service ou un mode d’emploi de logiciel. Cela
vous
heurte quelque part, vous laisse un vide émotionnel, un manque du cœur.
Je me
concentre maintenant sur la traduction littéraire, surtout poétique en
fait.
Bien sûr, je trahis. Pour des raisons de rythme et d’euphonie, je
change la
couleur des coussins du fauteuil de l’hôte du Corbeau
que vous
mentionniez, je modifie le résultat de la partie de baseball des Neufs
Hommes de Mudville (dans Casey au bâton)
et je renonce à dénommer
leur équipe au nom intraduisible. Et quand Georges Harrison dit: Something
in the way she woos me, c’est la totalité d’une transposition
ethnoculturelle (pas strictement linguistique) qui me pousse
irrésistiblement à
opter pour le tout sobre Quelque
chose, quand elle chuchote… faisant ensuite chuchoter des choses
très douces à la dame en
question (dans Quelque chose en elle) et ce,
attendu que la beauté
intime d’une femme ne se vit pas du tout de la même façon dans nos deux
cultures. Quand j’aime un texte en anglais, sa traduction se met à
pétarader
dans ma tête, parfois même durant mon sommeil. Je veux le donner à mes
pairs
linguistiques, comme un beau cadeau ; je veux l’embrasser en
francophonie,
comme une brassée de fleurs exotiques. Je le travaille longtemps, des
années
parfois. C’est qu’il faut traduire juste (peut-être
pas vrai,
mais juste) quand ce que l’on traduit est une
émotion fondamentale. Pour
bien traduire la poésie, c’est tout simple. Soyez (vraiment) bilingue,
biculturel et aimez le rythme. Ces textes sont toujours courts, mais il
faut
les polir. La seule consigne que je retiendrais des traducteurs
professionnels
est la suivante, cardinale: traduisez toujours en direction de votre
langue
première. Et qui se soucie que ce soit un art mineur, si c’est jouissif?
Ducharme:
Après la publication de Femmes
fantastiques et de L’Assimilande aux éditions Jets d’encre, une maison
française que d’aucuns associent à de l’auto-édition, voilà que votre
dernier
roman – Le thaumaturge et le comédien – a été accepté par
les éditions Les Écrits francs, une petite
maison de Montréal qui n’a que quelques titres à son catalogue. La question que
je m’apprête à vous poser est certes délicate, mais d’un grand intérêt pour les
lecteurs d’écouter lire penser dont
plusieurs s’essaient à
Laurendeau: Une
chose simple… S’il faut transiger avec quelque chose, c’est avec la
dégaine de
votre maison, pas avec la dégaine de votre narration. Commencez par
écrire
votre histoire sans vous soucier de sa publication. Courrez votre
marathon sans
penser à
Ducharme:
En
terminant, monsieur Laurendeau, souhaitez-vous ajouter quelque chose
pour le
bénéfice des lecteurs d'écouter lire penser?
Laurendeau: La devise de François Rabelais: Fais ce que voudras.
On fixe trop sur ce que l’on doit faire pour que «ça vende». Nous ne
sommes pas ici pour vendre, nous sommes ici pour être. Puis le beau mot de
Gilles Vigneault: On
fabrique des chaises, on ne sait pas qui va s’asseoir dedans. Laissons
les
objets que nous avons fabriqués, les tableaux que nous avons peints, les
rimes
que nous avons ciselés, les petits airs que nous avons sifflotés en dépôt
dans le
grand salon des choses. Nos enfants et nos petits enfants les
trouveront et
feront avec ce qu’il aurait fallu faire si leur temps avait été le
nôtre.
Ducharme: Je vous
remercie
d’avoir bien voulu accorder cet entretien à écouter lire
penser.
Daniel Ducharme
septembre-octobre 2008