une nouvelle de Daniel Ducharme
Je me souviens du soir où j’ai entendu parler de Sharon pour la première fois. C’était en octobre et le temps était encore assez doux pour la saison. Nous étions chez René Bouchard, ou plutôt dans la cour arrière de sa maison, moi et quelques autres, auprès d’un feu de foyer. Charles Marineau, un garçon qui devait avoir deux ans de plus que nous, s’adressa péremptoirement à l’assemblée de pubères que nous formions, répartis en cercle autour de lui, assis sur des bancs de bois peints.
– Cette Anglaise de l’école McLearon, dit-il, traîne parfois au bord de l’eau et, quand des gars des Funny Brothers la croisent, ils l’emmènent dans un coin, sous les saules du presbytère, et là, la fourrent autant qu’ils veulent.
– Elle dit jamais non? demanda René, soudainement intrigué.
– Oui, mais on s’en fout. Tu lui donnes une ou deux taloches et tu fais ce que tu veux avec.
Assis à l’extrémité du banc latéral, un peu plus éloigné du feu que mes camarades, je me tenais dans la pénombre, autant fasciné qu’horrifié par ce que j’entendais. Fasciné parce que je ne pouvais imaginer que la sexualité puisse être aussi facile, aussi accessible, moi qui ne la connaissais que par les quelques images qu’il m’avait été donné de voir ici et là dans des magazines. Horrifié parce qu’il était impossible à mon esprit ingénu d’associer le sexe à la violence, le plaisir à la cruauté. Pour moi, la sexualité se présentait vaguement à mon esprit sous la forme d’un homme et d’une femme enlacés dans le foin avec, comme toile de fond, le décor champêtre d’un mur de grange. Comme quoi je donnais plutôt dans le romantisme télévisuel.
J’étais en droit d’être impressionné par les paroles qui parvenaient à mes oreilles. Après tout, je n’avais que douze ans et demi, et la sexualité demeurait un mystère pour moi. Certes, au printemps de cette année-là, ma mère entreprit de m’entretenir de la question. Un soir, alors que je lisais un Bob Morane dans ma chambre, elle entra, s’assit au bord du lit et me dit :
– Lis plutôt ce livre et, s’il y a quelque chose que tu ne comprends pas, viens me voir: je suis là pour répondre à tes questions.
Ce disant, elle me tendit L’adolescent veut savoir de Lionel Gendron, un livre qui a sans doute passé entre les mains de milliers de jeunes de cette époque. Je pris le livre et, dès qu’elle eut quitté la chambre, en lus quelques passages, n’y comprenant pas grand-chose. Sur la jaquette, on indiquait que le docteur Gendron avait rédigé cet ouvrage dans le but d'éduquer l'adolescent et de lui éviter les divers troubles sexuels et psychiques qui affligeaient tant de jeunes hommes. La lecture de ce volume, publié la première fois en 1965, devait préparer l'adolescent à sa vie d'adulte comme homme, époux et père de famille. Inutile de préciser que je n'allai pas trouver ma mère pour lui poser des questions.
Dans les faits, mon ami Pierrot m’en apprit beaucoup plus que ce livre trop technique, trop anatomique. Pierre Marois, mieux connu sous le nom de Dingo, était un cancre qui habitait sur la rue Ste-Catherine au coin de la 6e avenue. Plutôt grand, le visage typique de l’adolescent aux prises avec l’acné, il en connaissait beaucoup plus que moi sur les choses du sexe. D’ailleurs, quelques semaines plus tôt, alors que nous étions chez lui en train d’écouter de la musique, il m’enseigna la pratique de la masturbation:
– D’abord, tu vas faire pipi avant, me dit-il, sinon ça ne marchera pas. Ensuite, tu prends une revue de femmes toutes nues, comme Playboy ou Lui, ou alors tu penses à quelque chose de cochon. Puis tu prends ta queue dans ta main et, avec le poignet, tu fais un mouvement de va-et-vient jusqu’à ce que tu décharges. T’as intérêt à te munir d’un paquet de kleenex parce que c’est collant et assez salissant.
Je l’écoutais en même temps que le dernier quarante-cinq tours des Archies qu’il venait de s’acheter, feignant de ne pas trop prêter attention à ses propos, même si, dans les faits, je n’en perdais pas un mot. Le soir même, d’ailleurs, j’essayai de me masturber pour la première fois, mais je ne réussis qu’à m’irriter le pénis au point de ressentir une douleur aiguë à cet endroit délicat, douleur que je dû dissimuler à ma mère et, surtout, à mes deux frères qui partageaient la même chambre que moi. J’expliquai cet échec par le fait que je n’arrivais pas encore à penser à quelque chose de suffisamment «cochon» pour déclencher une éjaculation.
– Tu veux qu’on essaie ensemble? me demanda soudain Pierrot, enfonçant déjà sa main droite dans son pantalon.
– Non, non, répondis-je, mal à l’aise. Je dois rentrer maintenant. Et je rentrai précipitamment à la maison, heureux de ne pas avoir à comparer mon pénis avec le sien, lequel avait des proportions fort respectables pour un adolescent de treize ans.
Pour dire la vérité, Pierrot était assez en avance sur le plan de la sexualité, ne dédaignant pas les séances de masturbation en groupe à l’occasion. Récemment, j’avais d’ailleurs assisté à une de ces séances à laquelle participèrent Denis Giroux et François Carlocci, deux camarades qui habitaient sur la rue René-Lévesque entre les 2e et 3e avenues. Giroux était un étrange garçon qui me tapait assez sur les nerfs avec sa manie de finir chacune de ses phrases par un rire démentiel qu’il ne parvenait pas toujours à contrôler, ce qui avait pour effet de l’étouffer une fois sur deux en raison de l’abondance de ses sécrétions salivaires. Il prétendait que Carlocci, son voisin et ami, faisait parfois des «cochonneries» avec un monsieur plus âgé auquel sa mère louait une chambre au sous-sol de sa maison. Le fait que Carlocci avait beaucoup plus d’argent que nous semblait lui donner raison.
En plus de se masturber en groupe, Pierrot connaissait aussi plus de choses que moi par le simple fait qu’il sortait avec une fille de la 1ère avenue du nom de Myriam, une brunette revêche d’allure assez peu soignée. Avec moi, il se vantait allègrement des «saletés» qu’il faisait parfois avec elle. D’ailleurs, un jour que nous écoutions de la musique au sous-sol, profitant de l’absence de ses parents, il monta dans sa chambre pour «discuter» avec Myriam. Plongé dans l’écoute de Crimson and Clover de Tommy James, une chanson que je ne me lassais jamais d’entendre, je ne prêtai pas trop attention à ce manège. Au bout de dix bonnes minutes, Pierrot redescendit à la cave, se dirigea vers moi et, en passant son index sous mon nez, me dit :
– Ça sent bon, hein? – Qu’est-ce que c’est? bredouillai-je naïvement.
– C’est du jus de chatte, mon vieux!
Je compris qu’il venait de lui passer un doigt, comme on disait alors. Écoeuré par cette attitude, je rentrai à la maison, me promettant de prendre mes distances par rapport à Pierrot. Une fois chez moi, je repensai au comportement choquant de mon ami. À douze ans, j’avais une vision assez pure de l’amour. En effet, je ne pouvais imaginer qu’une fille «bien» se laisse faire ce genre de choses. Sans doute encore tout imprégné de mon expérience avec Lucie Pagé, je concevais la sexualité comme un phénomène étranger à l’amour, comme une chose qui ne pouvait qu’entacher la pureté du sentiment amoureux. Et j’étais convaincu que c’est justement parce que je voulais aller trop loin, aller trop vite, que Lucie, ma première petite amie, venait de me quitter.
En effet, je venais de vivre une première histoire d’amour qui s’était terminée abruptement par le refus de Lucie d’apprendre à «frencher». C’est du moins ce que je croyais jusqu’à ce que j’apprenne qu’elle avait repris avec Dominique Petit, garçon avec lequel, si l’on en croyait les racontars, elle ne se montrait pas si farouche. Peu importe, dans la mesure où je ne fréquentais pas la même école qu’elle, je n’avais pas à trop souffrir de cette situation. Du reste, le temps commençait à faire son œuvre – le temps, l’allié naturel des amours malheureuses.
En cette première année de mes études secondaires, je me trouvais en quelque sorte dans une période de transition, n’appartenant à aucun groupe d’amis bien défini, traînant ici et là avec des garçons et des filles du quartier sans nouer de véritables relations amicales. Dans mes temps libres, j’apprenais la guitare, en m’efforçant d’être assez bon pour rehausser mon prestige réduit à néant par mon aventure avec Lucie Pagé.
À Roussin, un établissement d’enseignement privé tenu par une communauté religieuse, j’adoptais un profil plutôt discret, m’efforçant de faire oublier mes origines modestes auprès de mes camarades de classe. Pour entrer au collège Roussin, il fallait passer un concours assez difficile et, surtout, s’acquitter de frais de scolarité élevés, de sorte que cette école n’était guère accessible aux jeunes du quartier qui poursuivaient plutôt leurs études à la polyvalente Daniel-Johnson, une école publique toute neuve située à l’extrémité est de la rue René-Lévesque, autrefois Dorchester. En conséquence, le collège Roussin était surtout fréquenté par l’élite environnante, issue pour la plupart des familles petites-bourgeoises de Pointe-aux-Trembles, de Repentigny et d’Anjou. Les pensionnaires, par contre, provenaient des quatre coins du Québec, voire du territoire francophone de l’est du Canada, l’institution ayant une excellente réputation à l’échelle du pays. Pour ma part, si je fréquentais ce collège, c’était sur l’insistance de ma mère qui, convaincue que son garçon était un petit génie, était prête à tous les sacrifices pour cela. Une sorte de folie qu’elle a conservée pendant toute sa vie.
La vie continuait son cours et, pendant cet hiver 1969-1970, je fréquentais de moins en moins Pierre Marois pour me rapprocher d’Yves Jodin et de Francis Boisjoli, deux garçons de mon âge qui habitaient près de la 8e avenue à l’angle de la rue La Gauchetière. Parfois, Charles Mondoux et Marc Lewis se joignaient à nous. Ce dernier, plus riche que les autres, arborait sans gêne des vêtements et gadgets à la mode. De plus, il avait beaucoup de succès auprès des filles. Je ne l'aimais pas beaucoup, surtout parce que Marc accentuait, par son attitude désinvolte, mon manque de confiance en moi.
Le soir, nous nous retrouvions parfois au bord de l’eau, un lieu qui, tout en n’étant pas un parc municipal, était considéré comme un espace public par les Pointeliers qui le fréquentaient en grand nombre pendant l’été. Situé derrière l’église, entre le presbytère et le fleuve Saint-Laurent, à l’extrême sud du boulevard Saint-Jean-Baptiste, il n’en demeurait pas moins que, en dehors de la saison estivale, le bord de l’eau devenait un endroit sombre parce que mal éclairé, et plus d’un adolescent venait y faire des bêtises. Moi, c’était surtout la présence des Funny Brothers qui me dérangeait, une bande de voyous dont l’âge variait de douze à quinze ans. Émules des Song of the Hells, eux-mêmes club école d’un gang de motards criminalisés, ils semaient la terreur dans les rues du quartier. Je connaissais Pouliot, leur chef incontesté, pour l’avoir eu dans ma classe à l’école primaire.
C’est là que j’aperçus Sharon un soir de mai 1970. Accompagnée par une dénommée Sandra, une grosse blonde aux yeux bleus, elle tournait autour d’un groupe de voyous, hésitant à s’en rapprocher. Elle était grande, plutôt mince avec des cheveux auburn qui dévoilaient un visage blanc parsemé de taches de rousseur. Je ne saurais dire si elle était jolie ou non mais, chose certaine, elle semblait agitée, perturbée. Yves Jodoin, un de mes amis de l’école primaire, la connaissait relativement bien, entre autres parce qu’il parlait très bien l’anglais de la rue. Assis sur un banc de bois, nous faisions mine de regarder un bateau sur le fleuve tout en gardant un œil du côté des voyous qui se trouvaient à l’extrémité du parc, dans une zone comprise entre l’arrière du presbytère et le haut mur de pierre qui marquait la frontière avec le vieux couvent des sœurs.
– Ce n’est pas Sharon que l’on voit là-bas? lui demandai-je.
– Oui, tout à fait.
Il m’apprit alors que Sharon vivait dans un appartement du domaine Saint-Georges avec son père, un Irlandais qu’on n’avait jamais vu sans une bouteille de bière à la main. On ne lui connaissait pas de mère. Seulement une sœur de trois ans sa cadette. On racontait que son père la battait. Après que j’eus l’air de la plaindre, il me dit :
– Mais c’est une fille sans cervelle qui a le don d’aller se foutre avec ceux dont elle devrait s’éloigner.
– Tu veux dire les Funny Brothers?
– Entre autres, oui. Pour entrer dans la bande, les nouveaux doivent parfois s’initier en faisant des cochonneries avec elle. D’ailleurs, c’est d’eux que lui vient son surnom: Charogne.
– Mais pourquoi vient-elle ici si elle sait ce qu’on risque de lui faire?
– Je te l’ai dit, me répéta Yves avec un air entendu, cette fille n’a pas de tête.
Puis nous nous levâmes du banc sur lequel nous étions assis depuis un moment. Sharon et Sandra avaient maintenant rejoint le groupe de garçons. On les entendait rigoler de loin. Le soir devenant frisquet, nous quittâmes les lieux pour rentrer chacun chez nous. Une fois chez moi, je demeurais fasciné par cette grande fille au visage rousselé. Pourquoi allait-elle avec ces voyous? Au fond de moi, je ne comprenais pas trop ce qui la motivait.
C’est au lendemain de mon treizième anniversaire que je vis Sharon pour la seconde fois. Un soir de mai, en compagnie de Marc Lewis, je me rendis au bord du fleuve. Richard Pouliot, le chef des Funny Brother, était là avec sa bande. Au milieu d'eux se trouvait Sharon. N’ayant aucune envie d’assister encore une fois aux déboires de Sharon, je manifestai mon intention de partir mais, sans doute par pusillanimité, je me laissai entraîner par Marc Lewis, lequel connaissait assez bien Pouliot pour l'avoir souvent croisé dans les couloirs de la polyvalente Daniel-Johnson. Ce dernier invita Marc à se joindre au groupe. Celui-ci accepta, me traînant derrière lui. Un peu en retrait, Jean-Luc Bilodeau était là, silencieux. Ti-Rouge, le sous-chef, commença à se moquer de Sharon, l'empoignant par les seins. Celle-ci résista, vociférant quelque chose en anglais. Alors, Pouliot la gifla puis la saisit par les bras pendant que Ti-Rouge, la prenant par les pieds, lui crachait dessus en la traitant de charogne. Sharon se retrouva par terre, entourée par quatre ou cinq garçons, lesquels entreprirent de la déshabiller. Moi, debout derrière la bande, restai stupéfié devant la vision de ces seins blancs, de ce sexe touffu. Sharon résista toujours, insultant les uns et les autres, mais ses paroles perçaient à peine le bruit des rires. Les garçons, à tour de rôle, touchèrent les seins et le sexe de Sharon. Moi, je déclinai l'invitation d'un geste malheureux. Jean-Luc, toujours en retrait, refusa aussi de participer à la séance collective. Alors Pouliot, saisissant une bouteille vide de Coca-Cola, l'enfouit le plus profondément possible dans le vagin de Sharon, laquelle ne put retenir ses cris. A ce moment-là, me sentant défaillir, je m'éloignai du groupe. Marc tenta de me retenir, mais je prétextai une chose urgente à faire à la maison. À la lisière du parc, je me retournai et croisai le regard de Jean-Luc, un regard qui semblait partager ce que je ressentais.
Sur le chemin qui me ramenait à la maison, saisi de palpitations, je revis plusieurs fois la scène dont je venais d’être le témoin, cette «chose sale» que je n'oublierai pas de sitôt. Les semaines suivantes, je croisai parfois Sharon sur la rue Notre-Dame, accompagnée de voyous qui l'entraînaient au bord de l'eau. Tout fasciné que je fus, je n'y retournai cependant plus, craignant d'assister à des scènes similaires.
Au début de l’été, j’appris que Jean-Luc Bilodeau avait quitté les Funny Brother. La montée de la drogue, et peut-être les événements reliés à Sharon, n’étaient sans doute pas étrangers à sa décision. J’en ressentis encore davantage de sympathie pour ce garçon qui ne tarderait pas à devenir un de mes meilleurs amis pour ensuite jouer un rôle-clé dans la seconde partie de mon adolescence.
Quelques mois plus tard, au plein cœur de l’automne 1970, le petit monde de Pointe-aux-Trembles apprit la mort de Sharon, laquelle fut retrouvée noyée dans les eaux glacées du fleuve. Elle avait, paraît-il, un foetus de quatre mois dans le ventre. Dans la foulée des événements d’octobre 1970, au cours desquels l’armée canadienne envahit le Québec à la recherche de prétendus terroristes, la mort de Sharon eu droit à un entrefilet dans le Journal de Montréal et, par conséquent, passa plutôt inaperçue. Moi, cette nouvelle me bouleversa jusqu'aux tripes au point que, des dizaines d’années après, j’ai encore en mémoire l’image de cette pauvre fille soumise aux voyous du quartier.
Aujourd’hui, je n’ai toujours pas oublié Sharon. Parfois, je pense à elle, à ce qu’elle aurait pu devenir si elle ne s’était pas aventurée avec des voyous comme les Funny Brothers. Peut-être n’a-t-elle jamais connu l’amour, ni dans la rue, ni à la maison. Peut-être aussi que cette bande de jeunes, qui traînaient dans les rues de Pointe-aux-Trembles, a eu peu de choses à voir avec le destin tragique de cette anglophone du domaine Saint-Georges. Qui sait, au fond, ce qui aurait pu se passer? Moi, tout ce que je sais, c’est que ceux qui l’ont brutalisée n’avaient pas plus de quatorze ans. Des enfants, en quelque sorte.
Daniel Ducharme
mars 2007