La jeune fille dans le car

un récit de Daniel Ducharme


Ce soir, je me sens particulièrement fatigué, ayant quitté la maison dès l’aube pour attraper le bus de sept heures pour Québec. Un trajet aller-retour en bus d’une durée de six heures pour une réunion qui n’en comptait que trois. Je ne m’en plains pas, toutefois, car j'aime ce temps passé sur la route, ce temps qui passe lentement, très lentement et qui, une fois écoulé, me donne l'impression d'avoir vécu une plus longue journée que d'habitude et, par conséquent, d'avoir vieilli moins vite.

Au retour, le bus de seize heures en partance de Sainte-Foy était presque plein. En montant, j'ai remarqué que des gens posaient leurs affaires sur les sièges à côté d'eux, un stratagème ridicule destiné à décourager les voyageurs timides qui auraient envie de s'y installer. Je déteste ces gens-là, ces égoïstes qui, dans un lieu public, se croient comme chez eux. Ce manque d'ouverture envers ses semblables m'écoeure assez, je dois dire. Ainsi, à moins que je ne puisse faire autrement, je n'insiste jamais pour qu'un de ces hypocrites déplace son sac d'un air contrarié pour que je puisse m'assoir à côté de lui. Aujourd'hui, il y avait un grand nombre de ces personnes déplaisantes dans le bus, de sorte que j'ai dû aller jusqu'au fond, un espace habituellement occupé par des passagers plus jeunes.

J'étais installé depuis à peine une minute, en prenant bien soin de poser ma serviette sur mes genoux, libérant du même coup le siège adjacent, quand une jeune fille d'environ dix-huit ans m'a demandé, en me tutoyant, si elle pouvait s'assoir à mes côtés. «Je vous en prie, madame», lui ai-je répondu en insistant sur le «vous ». Elle s'est alors assise en haussant les épaules. Je l'ai regardée de biais, sans trop en avoir l'air. Elle était plutôt quelconque, cette jeune fille, avec son t-shirt bariolé, ses jeans délavés serrés à la taille à l'aide d'une large ceinture blanche et ses baskets griffés. Une jeune fille comme on en rencontre plein dans les bus de l'est de Montréal. Était-elle jolie? Pas spécialement, non. Mais pas laide non plus. Quelconque, quoi.

Une fois assise, elle a sorti tout son attirail: lecteur mp3, téléphone dernier cri, lecteur portatif de dévédés, etc. Elle avait, au bas mot, pour au moins 800 dollars de matériel dans son sac à main. Ce matériel, elle l'a posé sur la tablette devant elle. Je l'ai vue alors répondre à des SMS pendant qu'elle écoutait de la musique sur son lecteur et ce, tout en se préparant à voir un film sur le mini-lecteur de dévédés. C'était proprement stupéfiant de voir cette jeune fille en mode multitâches... Puis, comme si cela n'était pas assez, voilà qu'elle a sorti de son sac un magazine. «Tiens, elle sait lire au moins », me suis-je dit, pas très fier de me montrer in petto aussi méprisant envers une jeune fille que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, au fond. En  jetant un œil furtif sur la publication qu’elle avait commencé à parcourir des yeux, j’ai remarqué qu’il ne s'agissait pas d'un magazine d’information, de mode ou de quelque chose d’approchant, mais plutôt d’une revue de culturisme remplie de photographies d'hommes musclés aux corps huilés.... Et cela n'a pas manqué de m'étonner de la part d'une jeune fille si jeune, si frêle. Mais je n'avais pas à chercher plus loin... Qui étais-je, après tout, pour m’intéresser à ma petite voisine, une jeune fille que je ne reverrais sans doute jamais plus après ce trajet de trois heures? Et je me suis rendu compte, alors, de toute la prétention de l’observateur involontaire qui porte son regard sur un monde qu’il ne prend pas vraiment la peine de connaître. De la vanité, en somme…

Ensuite le bus a démarré et, après quelques minutes, il s'est engagé sur l'autoroute 20. J'ai alors cessé de m'intéresser à la jeune fille, ai repris l'écoute du quatuor à cordes no 1 de Chostakovitch et me suis plongé dans la lecture du Magazine littéraire.

 

Daniel Ducharme
juin 2009


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