La grosse dame dans le bus

un récit de Daniel Ducharme


La dame est montée dans le bus 430, celui-là même qui longe la rue Notre-Dame d’ouest en est jusqu’à la pointe de l’île de Montréal. La dame était plutôt obèse, reconnaissons-le, mais, en raison de la connotation médicale et, par conséquent, malsaine, qui se rattache au concept d’obésité, nous jugeons plus approprié de la qualifier de «grosse», un qualificatif nettement plus sympathique. Souvenez-vous de La grosse dame d’à côté est enceinte, premier roman de Michel Tremblay, et imaginez maintenant le même roman intitulé La dame obèse d’à côté est enceinte. Pas génial, hein?

Toujours est-il que la dame, à laquelle convenait parfaitement l’épithète de «grosse», est montée dans le bus, lequel, à cette heure de l’après-midi, était bondé d’employés de bureau, de travailleurs et d’étudiants qui rentraient chez eux, certains à Tétreautville, d’autres à Pointe-aux-Trembles, et d’autres encore à Repentigny, une ville de banlieue située de l’autre côté du pont, dans le quatre cinq zéro. Au lieu de se diriger vers l’arrière du bus, comme il est recommandé de le faire, la dame a décidé de se fixer à l’avant, les deux mains rivées au poteau d’aluminium. Elle aurait aimé s’asseoir, cela va de soi, car elle tenait difficilement en équilibre, mais, compte tendu de son poids, une simple place n’aurait pas suffi à la contenir sur un banc. Non, pour elle, l’idéal aurait été d’occuper une banquette réservée à deux personnes dont elle aurait occupé les trois quarts. Pour cela, il aurait fallu qu'il y en ait une de libre, ce qui était carrément impossible à cette heure-là, à moins de monter au tout début de la ligne, à l'arrêt de la rue de la Montagne.

Pour ma part, je me tenais debout, près de la sortie arrière du bus. Accoudé près de la porte, j'observais la dame. Je m'étonnais de son attitude, du fait qu'elle jetait un oeil torve sur chaque personne qui, sans trop le vouloir, la bousculait pour se frayer un passage vers l'arrière du bus. En fait, je ne comprenais pas pourquoi elle s'offusquait, en fronçant les sourcils, en se montrant même agressive, parfois, alors que, en raison de sa corpulence, c'était elle qui était la source du problème, et non pas les autres qui n'avaient pas d'autre choix que de se faufiler près d'elle pour obtenir une place debout, au fond du bus. À quoi s'attendait-elle de ces gens? Qu'ils rebroussent chemin? N'avait-elle pas conscience qu'elle obstruait le couloir du fait de son obésité?

J'ai eu soudain pitié d'elle, car elle souffrait de la situation qu'elle avait elle-même provoquée, non pas parce qu'elle était grosse, mais plutôt parce qu'elle s'obstinait, contre toute logique, à rester là, debout, accrochée maladroitement au poteau, et refusait de se déplacer vers l'arrière. Ensuite je l'ai jugée stupide, finalement... et j'ai repris la lecture de mon roman tout en écoutant une sonate, sur mon ipod, car il était temps que je me coupe du monde.

 

Daniel Ducharme
juin 2009


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