un roman de Daniel Ducharme
Je
sentais qu’il se passait quelque chose en moi, un changement que je ne pouvais
identifier avec précision. Depuis mon anniversaire, le premier mai dernier, il
m’arrivait la nuit de me réveiller avec le sexe si gonflé que je n’osais me
lever de peur que mon frère Frédéric, qui partageait la même chambre que moi,
s’en aperçût. Par ailleurs, j’avais ressenti, avant-hier au parc
Saint-Jean-Baptiste, un léger plaisir à cet endroit délicat alors que je
grimpais à la structure d’acier de la balançoire. Étrange sensation qui m’était
inconnue jusqu’alors. Vraisemblablement, je traversais un passage, une période
de transition dont j’avais à peine conscience encore, car mes préoccupations
allaient vers le sport, et non vers le sexe.
En effet, je ne pensais qu’au sport, plus précisément au match de ballon chasseur que je devais disputer le lendemain matin. Cette finale opposait mon équipe à celle de la sixième année A dont le chef était le redoutable Richard Pouliot, un garçon costaud qui avait dû redoubler au moins deux fois car il avait déjà du poil au menton. J’étais chef d’équipe de la sixième B mais, à côté de Pouliot, je ne faisais pas le poids. Petit, plutôt chétif, voire fluet, je faisais à peine mon âge. Toutefois, mon habileté et ma grande agilité de mouvement compensaient largement ma modeste taille.
Pour gagner, je comptais sur l’aide de mon capitaine, Luc Piché, un solide gaillard qui me vouait une reconnaissance sans bornes depuis que je lui filais un coup de main pour faire ses devoirs, pour ne pas dire que je les faisais souvent à sa place. Comme Pouliot, Piché avait redoublé, mais il ne pouvait se permettre de le faire encore sinon son père le tuerait. C’est du moins ce qu’il me racontait, parfois, en me tendant d’un air malheureux un cahier fripé rempli de problèmes d’arithmétique que je devais solutionner pour lui. Je savais qu’il disait vrai. Pour m’en convaincre, je n’avais qu’à voir les ecchymoses qui couvraient son visage les lendemains de remise du bulletin. Un jour même, peu de temps après qu’il eût coulé la dictée du vendredi, madame Signori l’avait questionné à propos d’un bleu apparu sur son avant-bras. Pour se justifier, il avait marmonné une vague histoire de chamaillage avec ses frères... En bonne catholique respectueuse de l’ordre établi, notre maîtresse estimait qu’on devait limiter au minimum l’intrusion de l’État dans les familles, de sorte qu’elle n’était pas allée plus loin. Cela aurait été bien inutile, d’ailleurs, car tout portait à croire que, cette fois-ci, Piché réussirait son année scolaire pour enfin accéder en classe de première secondaire à l’école Daniel-Johnson et, du même coup, éviter la raclée que son père ne manquerait pas de lui donner en cas d’échec. Mais il s’agit là d’une autre histoire…
Toujours est-il qu’en cette nuit de juin, j’étais allongé dans le grand lit de fer que je partageais avec mon frère Frédéric, le cadet des garçons de la famille. Claude, l’aîné qui aurait quinze ans à l’automne, dormait sur le divan-lit du salon depuis quelques mois, un privilège que mes parents lui accordaient en raison de son âge car, jusqu’alors, mes deux frères et moi avions toujours couché dans la même chambre.
Notre logement, pourtant, était beaucoup plus grand que le modeste trois pièces que nous occupions quatre ans plus tôt sur la rue Franchère et dans lequel nous étions six à nous entasser depuis la naissance de ma petite sœur, quelques mois plus tôt. Cette naissance inattendue fut d’ailleurs l’élément déclencheur, l’événement qui avait convaincu mes parents de la nécessité de déménager dans un logement plus grand et, par le fait même, de se rapprocher de l’usine de Montréal-Est qui employait mon père depuis qu’il était en âge de travailler, c’est-à-dire depuis l’âge de douze ou treize ans. Au printemps 1965, mes parents quittèrent donc leur quartier du plateau Mont-Royal où ils avaient toujours vécu, entourés de leurs familles – mes grands-parents, mes oncles et mes tantes –, pour s’installer à Pointe-aux-Trembles, cette petite ville champêtre du bout de l’île de Montréal bâtie sur une bande de terre arable, bordée au nord-ouest par le plus important complexe pétrochimique de l’est du Canada et, au sud-est, fort heureusement, par les magnifiques cours d’eau que sont le fleuve Saint-Laurent et la rivière des Prairies.
Mais ce logement de six pièces
au premier étage d’un semi-détaché de la 6ème avenue, qui paraissait si
grand au départ, avait rapidement démontré ses limites, car à ma petite sœur
s’était ajoutée ma grand-mère maternelle, venue vivre chez nous après la mort de
mon grand-père, son mari. Du coup, l’espace avait dû être réorganisé: une
chambre pour mes parents, une pour ma sœur, une autre pour ma grand-mère et,
enfin, la plus grande pour les trois garçons… jusqu’à ce que Claude, à l’âge
adolescent, occupât le divan du salon. Mais cela se vivait dans l’harmonie, sous
l’œil bienveillant de ma mère qui avait recommencé à travailler depuis l’arrivée
de ma grand-mère.
***
À mes côtés, Frédéric dormait depuis longtemps tandis que moi, les yeux grands ouverts, je ne pensais qu’au match. À quelques semaines de la fin des classes, qui se traduisait, en l’occurrence, par la fin du cycle des études primaires, toute mon attention se portait sur ce tournoi de ballon chasseur de l’école Saint-Enfant-Jésus. Dans mon cœur d’adolescent en devenir, ce match constituait en quelque sorte une épreuve, une étape que je devais franchir pour passer à la suivante, et cette réussite avait plus d’importance à mes yeux que celle de mes études pour lesquelles, d’ailleurs, je n’éprouvais aucune difficulté, étant assuré depuis longtemps de mon passage à l’école secondaire et, qui plus est, à l’école secondaire privée – le collège Roussin, école célèbre non seulement à Pointe-aux-Trembles, mais dans toute la région. Du seul fait que j’aie été admis à cette école-là, je faisais la fierté de la famille, notamment de ma mère qui venait d’accepter un emploi ingrat pour permettre à ses deux plus grands de fréquenter « une école digne de ce nom ». Le cas de Frédéric, le cadet, viendrait plus tard puisqu’il était encore en cinquième année. Une année de sursis pour mes parents qui peinaient à joindre les deux bouts.
Je ne dormais toujours pas, appréhendant ce match au cours duquel j’allais affronter Richard Pouliot, doyen de l’école, flanqué de son acolyte Leroux.
Ces deux garçons, je les connaissais bien pour avoir été embêté par eux à plus d’une reprise au cours des trois années de fréquentation de cette école de quartier.
Le premier, Richard Pouliot, allait déjà sur ses quatorze ans, ayant redoublé deux fois ses classes, les quatrième et cinquième années. Il habitait un logement vétuste de la 8e avenue, situé légèrement au nord de la rue Victoria. Bagarreur, un brin porté sur le racket, il semait la terreur dans le quartier, commettant des exactions ici et là, généralement sur des garçons plus petits qui n’allaient pas s’en plaindre à leurs parents par peur de représailles. D’ailleurs, pas plus tard que le dernier dimanche d’avril, alors que je me rendais à la messe avec mon frère Claude, Pouliot nous avait arrêté pour nous « saluer ». Après quoi, il avait demandé à mon frère combien d’argent il avait sur lui. «Juste de quoi donner à la quête à l’église», avait-il répondu. Je sentais bien que Pouliot était tenté de s’emparer de cet argent mais, pour une raison inconnue, il nous avait laissés tranquille. Rien de grave, donc, dans cette scène typique de banlieue sauf que, en voyant mon frère devenir plus pâle, j’avais tout de même ressenti une certaine humiliation, tout en étant à la fois assez fier de mon grand frère qui avait su maîtriser sa peur devant l’ennemi. Moi aussi je maîtrisais ma peur devant les voyous du quartier, et c’est ce qui m’avait toujours sauvé, pensais-je. D’ailleurs, bien que Pouliot ait souvent proféré des menaces à mon endroit, il ne m’avait jamais touché.
Quant au second, en raison de la couleur de ses cheveux, on ne l’avait jamais appelé autrement que le roux, au point que je me suis toujours demandé quel était son vrai nom, si ce n’était pas Leroux… Il habitait sur la 12e avenue, tout près de l’aréna Roussin. L’hiver dernier, il m’avait volé une rondelle de hockey à la patinoire extérieure du parc Saint-Jean-Baptiste, une rondelle à l’effigie du Canadien à laquelle je tenais beaucoup, ce que je ne lui avais jamais tout à fait pardonné. En effet, pendant que je m’exerçais au lancer-frappé, Leroux avait habilement saisi ma rondelle après qu’elle eut rebondi sur la rampe de bois. Quand je m’étais approché de lui, il m’avait dit :
« Eh, dis donc! C’est à moi, cette rondelle! Où l’as-tu trouvée?
– Non, elle est à moi », lui avais-je répondu d’une voix mal assurée. « C’est un cadeau de ma tante pour Noël.
– Menteur! Elle est à moi, je te dis! Tu vois? Il y a une scratch juste là », avait-il ajouté en me montrant la rondelle tout en la tenant fermement avec ses gants de hockey.
En me dandinant en équilibre sur mes patins, mon regard allait de Leroux à la rondelle en mouvement continu, de sorte que je voyais bien la lueur de méchanceté qui ressortait des petits yeux bleu délavé de ce poil de carotte qu’on disait violent et hargneux. Puis, je m’étais dit: Non, je ne vais pas me battre avec cet imbécile. Alors, j’avais capitulé avant même d’avoir engagé le combat, conscient que je me faisais voler tout rond par ce garçon que je n’osais affronter. Tout penaud, j’avais quitté la patinoire, en me gardant bien de ne pas éclater en sanglots devant lui. Avant de partir, j’avais tout de même eu le courage de le regarder en face, comme pour lui signifier que je n’étais pas dupe de sa manœuvre frauduleuse. Devant l’adversité, on se console comme on peut.
Le soir même, à la maison, ma
mère m’avait fait comprendre que je n’avais perdu qu’un ridicule bout de
caoutchouc que je retrouverais d’une manière ou d’une autre alors que lui,
Leroux, avait perdu bien davantage… Et en m’endormant cette nuit-là, j’en étais
presque venu à plaindre ce voyou que j’imaginais – trop naïvement, sans doute –
rongé par le remords.
***
Je pensais un peu à tout ça, étendu dans mon grand lit de fer. Demain matin, pendant la récréation, moi, le chef de classe des sixièmes années B, devais affronter Pouliot et Leroux en même temps. Certes, je pouvais compter sur l’aide indéfectible de Luc Piché, mon capitaine, qui était au moins aussi costaud, sinon plus, que Pouliot, mais j’avais peur, somme toute, tout en étant farouchement déterminé car ce match mythique représentait à mes yeux l’agilité contre la force brute, David contre Goliath, et je voulais le gagner à tout prix. J’y mettrais tout mon cœur, toute mon énergie. Le problème, c’était que je devais dormir pour être en forme. Et c’était justement ce que je me disais pour m’endormir: Je dois dormir car j’ai ce match demain. Bien entendu, plus je répétais ces mots, moins je m’endormais. Je finis tout de même par y arriver, sans doute assez tard car plus aucun bruit ne se faisait entendre dans la maison au moment où je fermais enfin les yeux pour plonger dans un sommeil agité.
Daniel Ducharme
août 2009