un récit de Daniel Ducharme
À l’arrêt de l’intersection de la rue Sherbrooke et de la 16e avenue, j’étais à l'arrêt du 430 en écoutant, dans mon Ipod, la Messe en si mineur de J.S. Bach. Il était sept heures vingt et, en ce beau matin d'hiver, je m'en allais au bureau. Accoudé à l'abribus dont une vitre était encore cassée, j'écoutais les voix du Bach Collegium Japan en attendant patiemment le bus qui, selon l'horaire établi, devait passer à sept heures vingt-quatre.
À l'arrêt, il y avait là une femme aussi. Une femme vêtue avec goût que je n’avais jamais vue auparavant. Âgée d'une quarantaine d'années, elle portait une serviette qui, selon toute probabilité, contenait un ordinateur. Elle portait aussi, accroché à l’épaule, un sac à main en bandoulière de cuir marron. De la qualité, assurément. Je l'observais d'un œil discret quand le bus 186 s’est approché. Ayant deux voitures devant lui, le conducteur s’est arrêté en amont pour faire descendre un passager mais, une fois le feu revenu au vert, il a démarré en trombe, sans se soucier de la dame qui croyait que le bus allait s’immobiliser à l’arrêt, comme il aurait été normal de le faire. Il y a d'ailleurs un règlement en ce sens-là, si j'ai bonne mémoire...
«Il faut porter plainte, madame», lui ai-je dit. Mais elle n'a même pas daigné porter un regard sur moi, de sorte que j'ai appuyé sur le play de mon lecteur et repris l'écoute de ma messe en haussant les épaules.
Dix secondes plus tard, je suis monté dans le 430 et, une fois assis sur une banquette, j’ai regardé par la fenêtre le visage effaré de la dame. Elle était visiblement contrariée par ce bus qui, contre toute attente, ne s’était pas arrêté là où il aurait dû le faire. Quand le bus a démarré, j’ai encore eu le temps d’apercevoir son visage aux traits délicats, ce beau visage aux sourcils arqués par la contrariété, voire par la déception.
Quelle était la source de sa contrariété? Deux hypothèses. La première tient au fait qu’elle va sans doute arriver en retard au bureau. Un retard d’au moins dix minutes si j'en juge par l'horaire des bus, un document de lecture récurrente pour qui pratique assidument les transports publics. Ce retard va peut-être occasionner des conséquences fâcheuses pour elle. Du genre: un patron qui en ferait le reproche, une boutique qui n’ouvrirait pas à l’heure, un client qui appellerait en vain, etc. La seconde hypothèse, c’est que, ce matin-là, pour elle, les choses ne se sont pas produites comme elles auraient dû se produire, et cela a soudain ébranlé l’équilibre du monde, de son monde, car elle était là, avant le bus, et il ne s’est pas arrêté. Pire encore, il s'est arrêté en amont, à vingt mètres d'elle, et le chauffeur, un grossier personnage à n'en point douter, ne s'est même pas soucié d'elle, une personne humaine – une cliente, même, dans le langage de gestion de la société de transport – pour qui prendre un bus à l'heure pouvait être d'une quelconque importance.
En ce beau matin d'hiver, un bus a raté une dame car un chauffeur grossier en a décidé ainsi. Une dame qui a dû admettre qu’on ne peut pas toujours contrôler le cours des choses, les petites comme les grandes, les futiles comme les fondamentales. Une dame, enfin, qui a peut-être dit à son patron, en arrivant en retard au bureau, qu’elle avait raté le bus... alors que ce n'était pas la vérité Mais comment aurait-elle pu dire, sans craindre le regard incrédule de son supérieur, que c’était le bus qui l’avait raté?
Daniel Ducharme
mai 2009