La parole absente

une nouvelle de Daniel Ducharme


1

À chaque année, lorsque juillet revient, je commémore à ma façon les décès de ma mère et de mon père survenus à quelque neuf ans d’intervalle. Si je ne suis pas à Pointe-aux-Trembles à ce moment-là, cette commémoration prend la forme d’une simple promenade en solitaire. Sinon j’enfourche mon vélo pour me rendre au cimetière de la paroisse Saint-Enfant-Jésus, situé sur la rue Saint-Jean-Baptiste au nord de l’avenue Victoria, pour me recueillir sur l’emplacement supposé de leurs dépouilles. Mais voilà que cette année, en cette période anniversaire du décès de mes parents, au lieu de me pencher sur la série d’événements malheureux qui ont conduit à leur perte, ma pensée m’entraîne plutôt, bien malgré moi, vers Marie Mélançon, une fille de la 42e avenue qui s’est enlevée la vie au cours de l’automne 1995 alors qu’elle venait à peine d’avoir trente-cinq ans. Comme si la mort appelait la mort, du décès de ma mère je suis passé à celui mon père, puis à celui de Marie, sans trop savoir ce qui a motivé ce rappel de mémoire. Une fois de plus, force est de constater que, dans le domaine de la mémoire et des souvenirs, on n’a jamais tout à fait le contrôle du flux intérieur qui, de temps à autre, inonde la surface de notre conscience.

Marie était une gentille fille, aussi jolie que timide, avec de beaux grands yeux couleur de mer. Elle avait pour sœur aînée une très belle fille du nom d’Annick qui, au moment où se déroule cette histoire, sortait avec Yves-Jean Gareau, un ami avec lequel je faisais de la musique à l'époque. Contrairement à Marie, qui se déployait en toute simplicité et à qui son ingénuité conférait un charme fou, Annick était plutôt taciturne, préférant la solitude à la fréquentation de groupes d’amis. Elle était plus autonome aussi, mieux armée pour affronter les difficultés de la vie. Les deux soeurs vivaient chez leur père. S’il est courant aujourd’hui de divorcer (plus de 40% des ménages le font), cela l’était beaucoup moins au début des années 1970. Et ce qui l’était moins encore, c’est que le père ait la garde des enfants, comme ce fut le cas pour le père de Marie. Cette souffrance d’enfants de divorcés (rappelons-nous aussi que, à l’époque, certaines familles interdisaient à leurs enfants de jouer avec eux), d’aussi loin que je me souvienne, Marie la portait en elle comme une tare, une sorte de péché originel dont elle n’arrivait pas à se libérer. Sans connaître les circonstances entourant la séparation de ses parents, ni l’âge qu’elle avait au moment où elle se produisit, je demeure convaincu que la cassure familiale des Mélançon a gravement nui au développement personnel de Marie. Cette jeune fille au regard tendrement bouleversant, à l’air perpétuellement ingénu, à la peau si blanche qu’elle rougissait à la moindre émotion, souffrait d’un manque chronique d’amour. Je parle ici de cet amour inconditionnel absolument nécessaire à l’équilibre de tout homme et de toute femme, de cet amour que seul un père ou une mère peut donner à un enfant, du seul amour véritable et authentique qu’un individu peut recevoir au cours de sa vie et dont les formes édulcorées – l’amitié, le mariage, l’amour passionnel – ne saurait compenser qu’en une partie infinitésimale.

Il est étonnant que Marie me revienne en mémoire parce qu’elle n’a jamais été très proche de moi. Entre 1976 et 1981, elle faisait plus ou moins partie d’un groupe d’amis qui comprenait, outre moi-même, Yves-Jean Gareau, Denis Lacroix qu’on appelait alors le grand Lacroix, Céline et bien d’autres. Il faut savoir qu’à l’époque mes relations amicales se déployaient en cercles concentriques dont le nombre et la durée variaient en fonction des circonstances de la vie. Marie faisait donc partie d’un groupe d’amis parmi d’autres, y jouant un rôle discret, effacé, participant néanmoins aux activités festives qui s’organisaient chez les uns et les autres. En décembre 1977, elle devint la petite amie attitrée du grand Lacroix, lequel revenait alors d’un vagabondage de plusieurs mois en Europe en compagnie d’Yves-Jean. Au début de 1979, j’ai même partagé un appartement avec le couple, rue Bercy à Montréal. Mon amie Céline, qui habitait alors tout près de chez Marie, a également participé à l’aventure à titre de colocataire. Puis, pour des raisons que j’expliquerai une autre fois, j’ai quitté l’appartement pendant l’hiver 1980, allant vivre avec Sinclair Dumontais sur la rue Du Havre, dans la même zone coincée entre les quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Centre-Sud, de sorte que je n’ai plus vue Marie qu’à de très rares occasions. Je sais que, une ou deux années plus tard, elle se sépara du grand Lacroix et que, encore plus tard, elle vécut en couple avec un individu rencontré à l’Université de Montréal pendant ses études de premier cycle en biologie. Puis plus rien, jusqu’à son suicide à l’automne 1995.

Contrairement à ce que laisse supposer le passage précédent, j’ai tout de même connu Marie. En fait, je ne l’ai connue qu’une fois seulement, en une seule et unique occasion, connue au sens biblique du terme, «connaître» signifiant ici entrer en relation intime avec une autre personne. Mais cette intimité ne fut jamais dévoilée, jamais verbalisée, de sorte que je me demande encore aujourd’hui si elle ne fut pas davantage rêvée que vécue. Certains philosophes estiment que le fait de nommer une chose lui confère une existence. (À ce propos, Heidegger n’a-t-il pas écrit, en une célèbre métaphore, que «le langage est la maison de l’Être»?) Alors, ce que j’ai vécu avec Marie, et qui est resté tout ce temps dans le domaine du non-dit, a-t-il réellement existé? Oui, sans aucun doute… mais, avec le temps, s’est ancrée en moi l’impression que ce vécu relève de cet étrange phénomène qui nous fait parfois percevoir le monde en mode inversé, sans qu’on sache avec certitude distinguer le vrai du faux, le réel de la fiction, un peu comme, par exemple, après avoir vu un animal en cage dans un zoo, ou un psychiatrisé dans un asile, on se demande lequel des deux s’avère vraiment libre, vraiment fou. Ce que j’ai vécu avec Marie s’apparente aussi au sentiment qui nous anime parfois, après une trop longue sieste, lorsqu’à notre réveil, le regard confus, nous percevons la vie comme un interlude entre deux rêves.

Bon, voilà comment je connus Marie.

2

À la toute fin du mois de juillet 1977, je me trouvais en plein milieu d’un été incroyablement riche en événements de toutes sortes. Je venais alors de terminer le collège et m’apprêtais à faire mon entrée à l’université. (À lui seul ce fait me gonflait d’orgueil car j’étais le premier dans la famille, y compris dans la famille élargie, à me rendre aussi loin dans ses études.) Puis, après le divorce de mes parents, j’emménageai avec ma mère, ma sœur et mes frères dans un logement de la rue Saint-Jean-Baptiste au sud de la rue Notre-Dame, en plein dans l’ancien village de Pointe-aux-Trembles, tout près de l’église et du fleuve. De là, je pouvais me rendre à pied autant chez mes amis qu’à la station-services où je travaillais en qualité de pompiste les week-ends et certains soirs de semaine, emploi qui me permettait de payer mes études sans être continuellement fauché. Entouré d’amis, fier du duo musical que je formais avec Yves-Jean (nous donnions de nombreux concerts dans la région) et animé par de nombreux projets, j’avais alors le vent en poupe, confiant en l’avenir qui s’étalait devant moi comme un tapis déroulé à la limite de l’horizon. Mais comme la pluie succède généralement au beau temps, cette période d’enthousiasme délirant fit vite place à une période d’accalmie teintée de mélancolie, notamment en raison du fait que mon amie Florence, après m’avoir laissé un temps miroiter la possibilité que notre amitié se transforme en relation amoureuse, venait de renouer avec Bernard Gauvin, un gars de Tétreaultville avec lequel elle était d’ailleurs partie en vacances au lac Saint-Jean. Je me sentais donc seul, délaissé, sans aucun projet de vacances, lorsque le soir du 28 juillet le grand Lacroix m’invita à prendre une bière à La Détente, l’unique bar de Pointe-aux-Trembles qui n’était pas contrôlé – du moins, le croyais-je – par la mafia locale. Au téléphone, il me laissa entendre qu’il avait quelques bonnes nouvelles à m’annoncer.

Vers dix-neuf heures ce soir-là, je me rendis donc à La Détente retrouver mes amis. À mon arrivée, il y avait déjà le grand Lacroix, Céline et Marie assis à une table ronde. Dès que ma bière fut commandée, Lacroix me dit, arborant fièrement une enveloppe à l’enseigne de British Airways:

– Ça y est, je pars le 11 septembre avec Yves-Jean.

– Wow! C’est une bonne nouvelle, m’écriai-je avec un enthousiasme un peu faux qui n’échappa pas à Céline, elle qui avait le don de deviner le moindre de mes états d’âme et qui, en signe de compassion, posa sa main sur mon bras, me caressant de haut en bas pendant quelques secondes. Céline savait bien que j’aurais voulu me joindre à eux, comme plusieurs de mes amis, d’ailleurs, car je n’avais pas pour habitude de masquer mes joies et mes peines à ceux qui m’entouraient. En fait, ma mère m’avait demandé de surseoir à mon projet, le temps qu’elle trouve une solution au problème de ma grand-mère qui exigeait une présence constante à la maison. Elle souhaitait aussi que j’attende le retour de mes deux frères, eux-mêmes partis en Europe depuis le début de l’été.

– Tu aurais voulu venir avec nous, hein? me demanda le grand Lacroix.

– Oui, bien sûr… mais, comme tu sais, c’est impossible pour le moment... Si j’ai bien compris, Anne et Élisabeth vont se joindre à vous, non?

– En effet, c’est confirmé depuis hier soir, leurs parents ont tous deux donné leur accord.

Tout en observant ma mine déconfite, Céline jeta un regard de connivence à Marie qui n’avait cessé de sourire depuis mon entrée dans ce bar. J’eus soudain honte de faire l’objet de tant d’empathie alors que Céline, en raison de son travail de monitrice auprès des jeunes de la municipalité, ne pouvait même pas prendre des vacances cet été-là.

– Que dirais-tu d’annoncer toi-même à Yves-Jean la date de son départ? me demande Marie à brûle-pourpoint.

– Mais il n’est pas parti en camping avec Annick?

– Oui… mais n'empêche. Je pars samedi matin avec mon père et son amie, et il est d’accord pour que tu viennes avec nous. On fera une petite surprise à Yves-Jean et Annick.

– Wow! m’écriai-je pour la seconde fois de la soirée, mais avec davantage de conviction, toutefois. C’est Yves-Jean qui va capoter quand il va me voir arriver!

– Alors, qu’en dis-tu? me demanda Marie avec son sourire habituel, c’est-à-dire ce genre de sourire qui irradie un visage d’une aura persistante.

– J’accepte avec plaisir, répondis-je en adressant un large sourire autour de moi.

Cette invitation spontanée m’avait causé de la surprise, certes, mais elle m’avait surtout touché droit au cœur, et je me sentais infiniment reconnaissant envers Marie, de même qu’envers le grand Lacroix que je soupçonnais d’avoir joué un rôle dans le fait que Marie me fasse cette proposition inattendue. En effet, je me doutais bien que c’était le grand Lacroix qui devait partir avec elle, et non moi. Mais en raison de son départ prochain pour l’Europe, il travaillait sans relâche afin d’accumuler le plus d’argent possible pour le voyage qu’il s’apprêtait à faire avec Yves-Jean. En acceptant cette invitation, j’eus toutefois un doute, car je savais qu’il tentait un rapprochement avec Marie, et je ne voulais en aucun cas mettre de la confusion dans tout ça. Ce qui me rassurait, c’est que j’étais moi-même écartelé, dans mes sentiments, dans cette espèce de quadrature du cercle amoureux constituée par Élisabeth, Anne, Florence et Céline, de sorte qu’il n’y avait pas de place pour une cinquième fille. En conséquence, le grand Lacroix pouvait dormir sur ses deux oreilles.

– Quand part-on? demandai-je à Marie.

– Il faut que tu sois devant chez moi à sept heures samedi matin.

– Ok, c’est cool.

Et nous levâmes nos verres tous ensemble pour fêter l’heureux événement. D’abord le départ de nos quatre amis en Europe, et ensuite mon propre départ en vacances avec Marie.

3

Le samedi suivant, 30 juillet, je montai de bon matin dans la camionnette de monsieur Mélançon, assis derrière avec Marie, tandis qu’il prenait place à l’avant avec son amie, une fausse blonde bien en chair que Marie appelait, non sans difficulté, «belle-maman». Nous prîmes la route pour Outlet Beach, un camping situé sur une plage du lac Ontario dans la province canadienne du même nom.

Le voyage en lui-même exigeait moins de six heures de route, mais c’était sans compter les nombreuses « pauses pipi » que le couple s’obligeait à prendre à de trop nombreuses occasions. Ce qui fut long, surtout, c’était de suivre la conversation entre le père de Marie – avec sa voix ponctuée de fous rires idiots – et son insipide amie. Bien que Marie ne s’en soit pas ouverte, je sentais bien qu’elle n’aimait pas cette femme qu’elle jugeait commune, vulgaire, bref indigne de sa mère dont elle ne parlait d’ailleurs jamais. Cependant, elle jouait le jeu, riant de ses blagues stupides, souriant de voir ce couple ridicule jouer les tourtereaux comme deux adolescents attardés. Sinon, pendant le trajet, elle demeura fidèle à elle-même, parlant peu, se contentant de tourner la tête vers moi une fois de temps en temps pour m’illuminer de son sourire radieux.

Une fois sur les lieux, monsieur Mélançon nous déposa au camping, puis se dirigea vers le chalet qu’il avait loué sur une autre rive du lac. Je n’ai jamais vraiment connu cet homme mais, même s’il me tombait légèrement sur les nerfs, je dois reconnaître aujourd’hui qu’il fit preuve de gentillesse et de générosité à notre endroit. En fait, tout au long de ces vacances, il chercha visiblement à faire plaisir à sa fille, notamment en me traitant avec le respect dû à l’invité que j’étais.

Yves-Jean et Annick n’étaient pas au camping à notre arrivée. En les attendant, nous commençâmes à installer notre campement, le terrain loué par Yves-Jean étant suffisamment grand pour nous quatre. J’entrepris alors de monter la tente à l’emplacement désigné par Marie lorsqu’un cri de joie de joie se fit entendre derrière moi. En me retournant, je vis courir Marie qui allait se jeter dans les bras de sa sœur. Quant à Yves-Jean, ébahi de surprise en me voyant sur les lieux, il se tenait bien droit, debout devant moi, et m’adressa une franche poignée de mains.

Une fois revenus de ses émotions, Yves-Jean m’aida à monter la tente pendant qu’Annick emmena Marie visiter les alentours. J’en profitai pour lui annoncer que le grand Lacroix avait obtenu des billets d’avion pour le 11 septembre. Cette nouvelle le remplit de joie. Par contre, après que je lui eus dit qu’Anne et Élisabeth étaient du voyage, son visage s’assombrit.

– Tu ne parles pas de ça devant Annick, ok?

– Pas de problème.

– Tu sais qu’elle est jalouse…

– Oui, je sais. Ne t’en fais pas.

Je savais fort bien qu’Annick était jalouse. D’ailleurs, nous le savions tous, et plus d’un d’entre nous en était étonné car, après tout, cette fille d’une rare beauté avait tout pour elle: elle provenait d’une famille relativement aisée, s’adonnait au ballet jazz comme les jeunes filles « bien » de ce temps-là, réussissait dans ses études, bref elle était promise à un brillant avenir et, de ce fait même, suscitait la convoitise de plusieurs garçons du quartier. N’empêche, quelque chose clochait chez elle. En apprenant à mieux la connaître, et avec le recul que procurent les années, je dirais aujourd’hui que, sous ses airs discrets, presque mystérieux, Annick dissimulait un orgueil démesuré qui, dans sa relation avec Yves-Jean, se traduisait par un désir maladif de contrôle, par un besoin de faire le vide autour de lui. Ainsi, elle supportait difficilement que son chum puisse s’intéresser à autre chose qu’elle-même. Nous, qui formions son cercle d’amis, nous avions tous le sentiment qu’Annick ne nous aimait pas, mais nous nous trompions: à ses yeux, nous n’existions tout simplement pas, ou alors seulement comme de pâles figurants dans le film de sa vie. En fait, Annick ne voyait qu’Yves-Jean, n’aimait que lui et, au fond, était sans doute la première à souffrir de cette «jalousie» qui, comme le chantait Yves Simon, est le cancer de l’amour. Un amour trop lourd dont Yves-Jean se délesta petit à petit dans les mois qui suivirent son retour d’Europe.

Même si elle eut pour effet de jeter un voile d’ombre sur nos retrouvailles, la relation ambiguë qu’entretenait Annick avec tout ce qui s’approchait trop près d’Yves-Jean ne ternit en rien l’ambiance de franche camaraderie qui prévalut tout au long de cette semaine de vacances à Outlet Beach. Entre la préparation des repas, les jeux sur la plage, la cueillette des framboises dans la campagne environnante et les soirées autour du feu, les jours et les nuits passèrent dans une quiétude dont j’ai grande nostalgie aujourd’hui.

Avec Marie, ce contraste de moi-même, la communication non verbale dominait nos échanges toujours cordiaux. À la plage, nous jouions tous deux comme des enfants, sans nous soucier de rien d’autre que du présent. Le soir, nous nous retrouvâmes parfois seul à seul autour du feu, Annick et Yves-Jean préférant se retirer tôt dans leur tente. J’essayais alors de la faire causer davantage mais, peine perdue, jamais elle ne parlait de ses projets, de sa vie intime. Je n’ai donc rien pu apprendre sur sa relation avec le grand Lacroix. La seule chose dont elle parlait avec animation, c’était les chevaux, passion qui la rapprochait d’ailleurs de son père. La nuit venue, nous rentrions dans la tente et, une fois chacun de nous enfoui dans son sac de couchage, nous nous souhaitions mutuellement « bonne nuit », puis nous nous endormions sans que ni l’un ni l’autre ne songeât à autre chose qu’à la journée du lendemain.

4

Puis vint le dernier soir, un soir à l’image de tous ceux que nous vécûmes cette semaine-là, c’est-à-dire un soir rempli de simplicité, de gaieté et d’amitié. Fatigué par la journée passée au soleil, je m’endormis assez rapidement d’un sommeil profond, certes, mais de courte durée. Dans un mouvement un peu brusque, ma main heurta celle de Marie qui, à mon grand étonnement, s’en saisit. Nous nous retournâmes en même temps, et nos doigts, tout doucement, se mirent à se balader le long de nos corps. Nous commençâmes alors à nous caresser. Encouragé par l’audace de Marie – toujours silencieuse, cependant – je me mis à préciser mes gestes. Le souffle de Marie alors s’accéléra tandis que mon cœur battait la chamade. Je me sentais tout à la fois étonné, ravi et bouleversé en prenant soudainement conscience que Marie, cette Marie que je connaissais si mal, gémissait doucement sous mes caresses. Le manège du jeu des mains dura un certain temps. Puis, pratiquement nus l’un à côté de l’autre, je me fis alors plus entreprenant et l’enlaçait en vue de la pénétrer quand elle me fit:

– Non, non, pas ça, je t’en prie. – D’accord, dis-je dans un souffle.

Ce fut la seule et unique parole que Marie prononça. Après un moment, nous cessâmes de nous caresser et nous nous retournâmes chacun de notre côté, toujours en silence. Puis nous nous endormîmes, comme si de rien n’était.

Cette dernière nuit fut une expérience charnelle que je ne suis pas près d’oublier, bien que je ne crois pas utile de la décrire aujourd’hui, car il s'avèrerait vain de chercher à recréer par des mots un événement que j'ose à peine qualifier de vécu. Pour moi, cette rencontre avec Marie fut comme un rêve, un merveilleux rêve, et il est bon qu’il en soit ainsi.

Le lendemain, à sept heures du matin, nous nous réveillâmes au son du klaxon de monsieur Mélançon qui vint nous chercher. Nous nous préparâmes rapidement, firent des adieux succincts à Annick et Yves-Jean qui allaient rentrer un peu plus tard avec la vieille Volkswagen de ce dernier, puis nous prîmes place dans la camionnette, le teint blafard, le cœur gros de mettre fin à cette semaine de vacances de manière si abrupte.

Le voyage de retour fut terne et silencieux. Ni Marie ni moi n’osèrent parler de ce qui s’était passé au cours de la nuit. Et nous n’en parlâmes jamais, ni cette fois-là, ni plus tard.

5

Quand le grand Lacroix et Yves-Jean revinrent d’Europe à la fin novembre cette année-là, Lacroix débuta une relation sérieuse avec Marie tandis que Yves-Jean se détacha peu à peu d’Annick pour finalement rompre quelques mois plus tard. Je continuais à faire de la musique avec Yves-Jean, bien que la dynamique de notre amitié se mit à changer, devenant plus distante, c’est-à-dire beaucoup moins intime, sans que je puisse en expliquer la cause aujourd’hui. Mais le couple formé du grand Lacroix et Marie semblait, lui, voué à un bel avenir.

Peu de temps après le retour d’Europe de mes amis, et juste avant que je ne quitte Pointe-aux-Trembles pour aller vivre dans ce presbytère de Tétreaultville avec un groupe de personnes parmi lesquelles figurait Bernard, le copain de Florence, j’invitai le grand Lacroix à prendre une bière à La Détente. Après avoir reçu et payé nos consommations, je lui demandai :

– Ça va avec Marie?

– Oui, très bien. Pendant mon voyage en Europe, on s’est pas mal écrit et, en revenant, on a décidé de sortir ensemble. – Je me demandais... est-ce que vous en aviez parlé avant ton départ?

– Oui… en fait, ça faisait un bout de temps que je lui avais avoué mes sentiments mais, d’un commun accord, nous avons pris la décision d’attendre après le voyage pour voir s'ils étaient toujours aussi solides.

Le moment était venu pour moi de déballer toute l’histoire d’Outlet Beach à mon ami, tout ce qui s’était passé dans la tente au cours de cette dernière nuit de camping. J’aimais tellement le grand Lacroix que j’hésitai à tout lui dire, de peur de perdre son amitié qui, en cette période de transition (entrée à l’université, départ de la maison familiale, échec dans ma tentative de me rapprocher de Florence, etc.), prenait une importance accrue à mes yeux. Mais c’est aussi, justement au nom de cette amitié, que je me devais de tout lui avouer. Après une bonne respiration et deux ou trois raclements de gorge, je me décidai à lui parler. Alors, je lui dis :

– Tu sais… il y a une chose que je voulais te dire, mais je n’ai pas eu l’occasion de le faire avant ton départ pour l’Europe.

– Vas-y, Daniel. Je t’écoute.

– Tu sais, pendant mes vacances à Outlet Beach avec Yves-Jean, Annick et Marie, il s’est passé quelque chose avec Marie. On a eu…

Devant mon trouble grandissant, le grand Lacroix, dans son infinie bonté, m’interrompit :

– T’en fais pas avec ça, Daniel. Marie m’a tout raconté avant même que je parte en voyage avec Yves-Jean.

– Ah oui?

– Oui. Marie voulait que les choses soient claires entre nous avant que nous prenions la décision de sortir ensemble. Tu comprends, elle a jugé que, avant de nous engager dans une relation à long terme, il ne devait subsister aucune zone d’ombre entre nous. Alors elle m’a tout dit.

– Et comment…

– Je crois que vous avez passé une très bonne semaine tous ensemble et que la dernière nuit, sans doute à force de voir Yves-Jean et Annick jouer les petits couples bécotteux devant vous, il y a eu un moment d’égarement. Enfin… appelons-le comme ça pour simplifier les choses.

– Mais… euh…

– Écoute, Daniel, je te le répète : ne t’en fais pas avec ça. Il n’y avait encore rien de canné entre Marie et moi à ce moment-là, et moi-même je devais résoudre des choses pas claires avec Élisabeth…

– Élisabeth, mon Éli?

– Oui, répondit Lacroix en éclatant de rire. Mais je ne t’en dirai pas plus sur ce sujet, ok?

– Oui, oui, c’est ok.

Je me sentais autant soulagé qu’heureux de retrouver à nouveau le grand Lacroix dans cette relation fraternelle que nous vivions depuis plus d’une année déjà. Cette intimité que je vécus avec Marie n’eut donc pas de conséquence, et encore moins pour elle que pour moi, puisqu’elle était prête à s’engager avec Denis Lacroix, n’accordant pas d’importance à ce «moment d’égarement».

J’allais me lever pour commander d’autres bières quand le grand Lacroix me dit:

– Toutefois, il y a une chose que je voudrais te dire par rapport à ça.

– Oui.

– La seule chose qui a fait de la peine à Marie dans cette histoire, c’est que tu n’aies jamais cherché à la contacter pour lui en parler. Ça, et je te l’avoue en toute franchise, ça lui a fait de la peine, car elle s’est demandé longtemps comment tu te sentais et, surtout, comme tu la considérais après ça. Tu comprends, elle craignait que tu la juges, que tu la déconsidères…

– Ah oui? dis-je, interloqué par ce que j’entendais. Tu sais, elle n’a pas cherché à me parler non plus…

– Oui, je sais, mais ce n’est pas grave: tout est oublié, maintenant. Dans les semaines suivantes, à ton regard, elle a bien senti que tout était ok.

6

Ainsi, la seule chose que me reprochait Marie, c’était mon absence de parole. Ce silence, elle l’a d’abord interprété comme une forme possible de mépris à son endroit, alors que c’était tout simplement le malaise que je ressentais par rapport au grand Lacroix – et la timidité aussi, bien entendu – qui m’empêchait de prendre contact avec elle. Et c’est sans doute le même malaise – et la même timidité – qui explique qu’elle non plus n’a pas fait un geste vers moi en ce temps-là. Qu’aurais-je bien pu lui dire, à Marie? Rien d'important, je présume. J'aurais bafouillé quelques incohérences, cherchant à maquiller mon désir en amour éventuel. Puis j'aurais sans doute cherché à coucher avec elle car, à l’époque de mes vingt ans, je vivais dans la frustration permanente de ne pas vivre d’expérience sexuelle satisfaisante. Je n’étais vraiment alors qu'un jeune homme de neige, c’est-à-dire un adolescent attardé, sans aucune consistance, qui, dans le domaine des relations amoureuses, se comportait comme la pire des girouettes, confondant allégrement amour, amitié et sexualité, aimant tantôt Florence, tantôt Anne, sans parler d’Élisabeth que j’ai d’ailleurs trahie à plus d’une reprise et, bien entendu, Céline qui m’a opposé un refus constant pendant plus de quatre ans. Bref, malgré mes airs angéliques et ma baby face, je n’étais pas un gars correct, du moins pas suffisamment mature pour offrir le centième de ce que le grand Lacroix pouvait apporter à une fille comme Marie. Moi-même ébranlé par le divorce de mes parents, je n’étais certes pas en mesure d’apporter quoi que ce soit de positif à une fille de divorcés, ingénue et timide, qui avait besoin, tout autant que moi, de quelqu’un de solide, de quelqu’un qui inspirait confiance et sur lequel elle pourrait s’appuyer pour s’élever dans la vie. Elle a trouvé ce quelqu’un, elle, en la personne du grand Lacroix, tandis que moi… Cet amour entre Marie et moi, si jamais il y eut amour, n’aurait abouti nulle part.

Trente-cinq ans plus tard, je ne fréquente plus guère mes amis, si ce n’est par l’envoi d’un message de temps en temps ou, plus rarement, par un coup de téléphone. Marie n’est plus. Elle a mis fin à ses jours avant qu’elle ait pu connaître la vie que, le grand Lacroix, Yves-Jean, Céline et moi, avons vécue, c'est-à-dire une vie faite de compromis, de lâchetés, de responsabilités, de soucis et de regrets. Aujourd’hui, je lui demande pardon pour mon silence, tout en sachant qu’il vaut parfois mieux se taire que se justifier par un flot de paroles sans consistance. À ma décharge, j’ajouterais simplement que l’absence de parole ne signifie pas l’absence de communion que procure la pensée activée par la mémoire, cette pensée qui, aujourd’hui, trace le souvenir du rapprochement maladroit de deux corps et qui en fait un des beaux moments de ma jeunesse perdue.

 

Daniel Ducharme
novembre 2006


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