un récit de Daniel Ducharme
Il y a longtemps que Pointe-aux-Trembles n’est plus la petite ville bucolique de mon enfance. Absorbée par Montréal en mai 1982, elle est devenue peu à peu une banlieue dont la majorité des salariés doivent se rendre au centre-ville de Montréal pour gagner leur vie. Bien entendu, je ne saurais me soustraire à cette majorité, si ce n’est que, contrairement au plus grand nombre, dédaignant le métro, je préfère prendre le bus pour aller au boulot. Ainsi, deux à trois fois par semaine, je prends le 430 qui part de la pointe est de l’île pour cheminer vers l’ouest via les rues Sherbrooke, Notre-Dame et René-Lévesque. Quand on parvient à obtenir une place assise, ce trajet peut être agréable, bien que trop long, parfois, quand le bus reste coincé dans la circulation de la rue Notre-Dame. Il me permet toutefois d’écouter, lire et penser pendant plus ou moins quarante-cinq minutes avant de débuter ma journée de travail, ce qui constitue déjà un avantage appréciable sur ceux qui prennent leur voiture et qui ragent pendant près d’une heure contre les piétons, les vélos et les camions en écoutant les inepties «humoristiques» des radios privées appelées «libres» en d’autres pays.
Ce matin, retenu à la maison pour une affaire relative à l’école de mon fils, je pris le bus de 7h33 au lieu de celui de 7h14, de sorte qu’il y avait plus de monde qu’à l’accoutumée dans le 430. Je réussis tout de même à trouver une place inconfortable sur une banquette double au fond du bus, à côté d’une dame obèse qui en occupait les trois quarts. Satisfait malgré tout de mon sort, j’ouvris le roman de Jonathan Coe que j’avais commencé la veille et débutai ma lecture lorsque j’aperçus un homme qui monta à l’arrêt de la rue Saint-Jean-Baptiste avec, dans ses bras, un petit garçon d’environ dix mois. Il s’avança jusqu’au milieu du bus, là où se succédaient quatre banquettes individuelles toutes occupées par des femmes âgées de vingt-cinq à quarante-cinq ans. Convaincu que l’une d’entre elles allait céder sa place, je me replongeai dans la lecture de mon roman mais, au bout de quelques minutes, incapable de me concentrer, je relevai la tête et vis l’homme debout qui, de la main droite, s’agrippa à la barre verticale tandis qu’il maintenait de l’autre son bébé appuyé contre lui. L’homme devait avoir dans les trente-cinq ans et, selon toute vraisemblance, était d’origine latino-américaine. À ce moment-là, le bus traversa la zone pétrochimique de Montréal-Est, partie de la ville où la voie devient cahoteuse, abîmée par les trop nombreux camions qui l’empruntent pour livrer de l’essence et je ne sais quels produits dérivés du pétrole. À tout moment, je craignais que le petit garçon ne se cogne la tête contre la barre métallique à laquelle s’accrochait son papa. Je me demandai alors comment il se pouvait qu’aucune de ces quatre femmes – dont deux d’entre elles avaient sûrement déjà eu un enfant, si j’en croyais les statistiques – ne se lève pour céder sa place à l’homme au bébé. Serait-ce parce qu’il s’agissait justement d’un homme? Ne serait-ce pas plutôt parce qu’il s’agissait d’un Sud-Américain? Ou ne serait-ce pas, enfin, parce qu’il s’agissait d’un homme qui, en plus, était d’origine latino-américaine? Je ne le savais pas. Par contre, ce que je savais, c’est que venait de s’effondrer une vision du monde – non exempte de préjugés, j’en conviens sans peine – selon laquelle, sur le plan moral, les femmes bénéficiaient d’une certaine supériorité sur les hommes. Et cela m’obligea à constater, non sans effarement, que la moyenne des femmes ne valait finalement pas mieux que la moyenne des hommes, et que la prétendue sensibilité des premières représentait sans doute le dernier avatar des préjugés sexistes qui animaient encore les seconds.
Sans plus tarder, même si je me trouvais assez éloigné de l’homme au bébé, je me levai, lui fis signe de prendre ma place et vins me placer debout, résigné à l’inconfort de ce trajet pour les quarante-cinq prochaines minutes pendant lesquelles je ne pourrai lire, écouter et penser qu’avec difficulté…
Je pris donc place debout, près d’une femme qui lisait le DaVinci Code, m’agrippant à la même barre métallique que l’homme au bébé quelques minutes plus tôt. Pendant que je me tenais ainsi, résistant aux secousses du bus causées par le mauvais état de la chaussée, le regard porté sur les installations pétrolières et sur ce qui restait de la carrière Miron – aujourd’hui Lafarge –, il se passa quelque chose d’étrange en moi, une sorte d’épiphanie, comme un souvenir furtif qui remonta à la surface de ma conscience sans que je puisse identifier sur le coup son événement déclencheur. En effet, en l’espace de quelques instants, les yeux pourtant grands ouverts sur ce paysage désolé de l’est de la ville, je me revis à douze ans alors que je suivais les cours de monsieur Brochu en classe de première secondaire au collège Roussin. Monsieur Brochu, ce professeur de religion que je croyais avoir oublié depuis longtemps, tellement son souvenir était enfoui aux confins de ma mémoire, revint donc me faire une visite inopportune, faisait rejaillir en moi une crainte mêlée de respect. Avant que mes yeux ne se révulsent, que mon regard ne se tourne vers l’intérieur de moi, j’eus le temps d’apercevoir encore une fois l’homme au bébé, comprenant soudain d’où venait le coup.
Je n’avais que douze ans en septembre 1969 lorsque je fis mon entrée en première secondaire au collège Roussin, un établissement d’enseignement privé tenu par les Frères du Sacré-Cœur. Parmi les nombreux professeurs qui m’ont enseigné, Monsieur Brochu est sans aucun doute celui qui me fit la plus forte impression.
Fait étonnant pour une institution religieuse, un laïc était chargé d’enseigner la religion, alors que les profs de biologie et de mathématiques étaient des religieux. Dès son premier cours, monsieur Brochu mit d’ailleurs les pendules à l’heure:
– Bienvenue dans le cours de théologie, dit-il en se promenant de long en large dans la classe, les mains en croix derrière le dos. Théologie, de theos qui veut dire Dieu et de logos qui veut dire étude ou science. Je ne veux entendre personne parler de «catéchèse», ou encore moins de «catéchisme», ces enfantillages à peine dignes de figurer au programme de l’enseignement primaire. Est-ce que je me vais bien comprendre?
Cette question, j’allais l’entendre des centaines de fois au cours de cette première année de collège avec, parfois, une variante: «M’avez-vous bien compris?» L’insistance que monsieur Brochu mettait sur l’adverbe «bien» n’était pas le fruit du hasard car, avec ce professeur, comprendre ne suffisait pas: il fallait bien comprendre, et ceux qui comprenaient mal s’en mordaient les doigts.
Autre fait étonnant concernant monsieur Brochu: celui qui était chargé de nous enseigner la «science de Dieu» était la représentation inverse de l’image de la bonté un peu mièvre qu’on pouvait se faire du dieu chrétien. En effet, monsieur Brochu ressemblait en tous points à un militaire de carrière, du moins à l’idée que je m’en faisais. On racontait d’ailleurs à l’école qu’il avait déjà fait l’armée, sans que je ne puisse jamais valider cette rumeur. Grand, se tenant toujours bien droit, rejetant les épaules à l’arrière, il arborait fièrement d’énormes moustaches tombantes qui juraient avec sa tête oblongue aux cheveux noirs et rares. Ses moustaches faisaient ressortir de petits yeux perçants qui nous observaient, tel un aigle, pendant qu’il déambulait entre les rangées de pupitres auxquels nous prenions place, sagement assis. Le moins qu’on puisse dire, c’est que monsieur Brochu inspirait le respect, voire la crainte – et sans doute aussi la terreur pour certains d’entre nous. Encore aujourd’hui, je ne peux imaginer m’adresser à lui sans que mon cœur ne batte la chamade à tout rompre.
Sévère, intransigeant, animé par la conviction de ceux dont l’existence est guidée par des principes rigides, inébranlables, monsieur Brochu gérait sa classe comme on gère une division militaire. Personnification même de la droiture, il incarnait la rigueur morale, véhiculant un certain code de l’honneur dont les valeurs étaient déjà en perte de vitesse à la fin des années 1960. Je ne me souviens pas, cependant, qu’il se soit montré injuste ou offensant envers quiconque de notre classe, y compris envers les plus cancres d’entre nous. Et jamais, ô grand jamais, il se permit d’humilier un élève, ce que ne manquaient pas de faire d’autres professeurs beaucoup plus ouverts que ce personnage sorti tout droit d’une époque révolue.
Le cas d’Hubert Brunelle fait toutefois figure d’exception.
Dans la remise des travaux, monsieur Brochu tenait à ce que nous respections scrupuleusement des conditions de remise qu’il avait pris la peine de nous expliquer en détail, et cela à plus d’une reprise. Une de ces conditions stipulait que le nom de l’élève devait être inscrit en mode inversé, c’est-à-dire le nom suivi du prénom, en haut à droite de la page de titre du travail, le tout séparé par une virgule. Or Hubert Brunelle, un chouchou de nombreux professeurs de l’école (sauf de monsieur Brochu dont personne, je vous jure, ne pouvais être le chouchou), notamment de Frère Coulonges qu’on soupçonnait d’aimer les petits garçons plus qu’il n’était autorisé de le faire, remis son travail en omettant d’inscrire son nom en mode inversé, comme il lui avait été demandé. En recevant son travail, monsieur Brochu dit à haute voix, devant toute la classe:
– Messieurs, il me semble avoir été très clair avec vous sur les conditions de remise de vos travaux. Quelqu’un pourrait-il, s’il-vous-plaît, rappeler à monsieur Brunelle les éléments qui doivent impérativement figurer sur la page de présentation de quelque travail que ce soit.
– Moi, monsieur, dit l’un d’entre nous en levant timidement la main.
– Je vous écoute.
– Sur la première page en haut à droite, il faut inscrire d’abord notre nom de famille, puis une virgule, puis notre prénom…
– Ah! s’exclama-t-il, faisant sursauter toute la classe. Le nom de famille, d’abord! Ensuite vient le prénom, précédé par le signe linguistique qui nous permet de le distinguer du nom et qu’on appelle la virgule. Quel est votre nom, monsieur?
– Ben… Brunelle, monsieur. Mais j’ai oublié de…
Alors là, contre toute attente, et devant le regard hagard d’Hubert Brunelle, monsieur Brochu prit le document entre le pouce et l’index et, en rabattant son autre main, le déchira d’un coup sec en disant:
– Eh bien, monsieur Brunelle, selon ce que j’ai pu lire en page de titre, ce travail appartiendrait à un certain monsieur Hubert… lequel ne figure pas sur ma liste d’élèves inscrits à cette école. Si vous avez oublié votre nom de famille, j’ose croire que vous n’oublierai pas de refaire votre travail.
Le visage cramoisi, Brunelle se rassit sans un mot, beaucoup moins arrogant qu’il n’avait l’habitude de l’être envers ses camarades de classe. Et moi, terrifié par cette scène, je me fis un devoir de vérifier, deux fois plutôt qu’une, tout ce que je remettrais à monsieur Brochu.
Le fait qu’un laïc aux allures militaires enseigne la théologie dans un collège privé s’avérait certes étonnant, mais ce qui l’était davantage, c’est que, contrairement aux frères qui ne parlaient jamais de Dieu ou, s’ils le faisaient, en parlaient comme les curés et les prêtres, en recourant à une langue tellement ritualisée que les propos qui en sortaient perdaient toute consistance et ne m’atteignaient jamais au fond de mon être, de sorte que, à douze ans, bien que je n’osai remettre en question l’existence de Dieu, ma relation à Lui passait par l’emploi d’un langage qui ne signifiait plus grand-chose une fois que je terminais la prière de la messe obligatoire du dimanche. Enfin... ce qui s’avérait étonnant, donc, c’est que monsieur Brochu parlait de Dieu comme d'un être vivant qui l’accompagnait dans chacune de ses actions. En effet, pour ce professeur, Dieu ne se cachait pas au fond des églises et n’avait nul besoin d’un médiateur – en l’occurrence un prêtre – pour parler à ses fidèles. Dieu était réellement partout, comme on nous l’enseignait au catéchisme de l’école primaire. En conséquence, tout au long de cette première année de collège en «science religieuse», appelée pompeusement «théologie» par notre professeur, nous ne mîmes pas une seule fois les pieds dans une église.
Un jour, à la suite d’un long discours sur l’immanence de Dieu, j’osai lever la main pour demander la parole. D’un geste de la main, monsieur Brochu me fit signe. Contenant de mon mieux le tremblement de nervosité qui agitait mon corps, je dis:
– Si c’est vrai, tout ça… je veux dire que je sais bien que c’est vrai, mais… si c’est vraiment vrai, comme vous le dites, alors pourquoi l’Église n’est-elle pas le gouvernement du monde? Par là, je veux dire… pourquoi les hommes de Dieu ne dirigent-ils pas le monde? Avec Dieu, il me semble que ça irait mieux…
Il me fallut tout mon courage pour me lever et dire ces mots dont je mesurais mal la portée. Confusément, je sentais néanmoins qu’il fallait le faire, même si je devais craindre les quolibets de mes camarades de classe. D’ailleurs, ceux-ci se mirent à ricaner, comme à chaque fois que je prenais parole en raison d’un problème d’élocution qui était assez marqué à l’époque. Mais monsieur Brochu, en tapant sur son bureau du plat de la main, les interrompit :
– Silence, messieurs!
Et, en se remettant à déambuler entre les rangées de pupitres, il dit :
– Ce que vous dites est fort juste, et il est probable que, dans l’absolu, cela pourrait en être ainsi. Mais, sans vous en rendre compte, votre proposition d’un gouvernement de Dieu sur la Terre, c’est-à-dire un gouvernement par les hommes qui parleraient, dans les faits, au nom de Dieu, s’adresse davantage au monde idéal qu’au monde réel. Et qu’est-ce que le monde idéal?
Suspendant son discours pendant quelques secondes, il pointa un cancre du fond de la classe :
– Monsieur Claveau, je vous prie. Qu’est-ce que le monde idéal? Le monde parfait, en quelque sorte.
– Je sais pas, monsieur…
– C’est le paradis, grand Dieu! cria-t-il à l’intention de toute la classe.
Alors il se tourna vers moi et, d’une voix calme, posée, étonnamment douce, il me dit, une lueur de sympathie dans le regard:
– L’homme peut accueillir Dieu en lui, mais pas le monde, du moins pas encore. C’est pour cela qu’il vaut mieux que le monde ne soit pas aux mains de ceux qui prétendent représenter Dieu sur la Terre. Toi seul, en tant qu’individu, peut faire entrer Dieu en toi et le laisser te guider dans la vie. De cette manière, tu pourras agir sur le monde et t’efforcer de le rendre meilleur qu’il ne l’est, même si la portée de ton action se fera à une échelle infinitésimale. Le jour du jugement dernier, toutefois, tout cela te sera compté. Dieu a envoyé son fils unique dans le monde avec le résultat que tu connais. Si le monde n’était pas prêt à le recevoir à cette époque, rien n’indique qu’il ne le soit aujourd’hui. Alors il vaut mieux que le monde soit gouverné par des hommes qui ont des préoccupations humaines, et non pas des hommes de Dieu qui ont des préoccupations divines. Crois-moi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi.
Je n’étais pas sûr d’avoir bien saisi ce que venait de dire cet étrange professeur qui n’était certes pas à sa place dans une école catholique d’une petite ville de l’est de l’île de Montréal. D’abord, pour la première fois depuis le début de l’année, il s’était adressé à un élève – en l’occurrence, moi – en le tutoyant. Puis il avait employé des mots difficiles dont je ne connaissais pas encore la signification. Je me rassis donc, à la fois étonné et fier qu’il se soit adressé à moi de cette façon, me jurant de rechercher les mots inconnus dans le dictionnaire une fois rentré à la maison. Quelques années plus tard, en me souvenant de ces paroles, je compris que la théocratie – tant chez les fondamentalistes chrétiens que chez les islamistes – ne saurait constituer une solution acceptable aux problèmes de gouvernance du monde et que, en quelque sorte, monsieur Brochu venait d’illustrer ce jour-là les bienfaits de la séparation entre l’Église et l’État.
Mais il y avait déjà longtemps que je ne croyais ni en Dieu ni en l’État.
À l’exception du discours ci-dessus, je dois avouer que je n’ai pas retenu grand-chose de l’enseignement de monsieur Brochu, lequel n’a jamais constitué – je le confesse en toute honnêteté – un modèle à mes yeux. J’ajouterais même que, pendant plusieurs années, je le considérais, à l’instar de mes camarades, comme un réactionnaire à la limite de l'extrême droite. Mais une phrase qu’il a prononcée à son dernier cours, juste avant que nous quittions l’école pour la période estivale, est restée à jamais gravée dans ma mémoire. En marchant de long en large dans la salle de classe, les mains croisées derrière son dos comme il avait l’habitude de le faire, il nous dit sur un ton solennel, en nous fixant de son regard pénétrant:
– Si jamais, ne serait-ce que dans cinq, dix ou vingt ans, à Pointe-aux-Trembles ou à Montréal, je vous rencontre dans un autobus et je constate que vous êtes assis alors qu’il y a une seule femme debout, JE VOUS FOUS MON PIED AU CUL.
Ces paroles, prononcées par un professeur un peu fou en un beau jour de juin 1970, ne m’ont jamais quitté. Pendant des années, à chaque fois que je montais dans un bus, que ce soit à Montréal, à Genève, et même à Moroni, j’ai toujours pris soin de bien regarder s’il y avait une femme debout avant de prendre place. Même dans les années 1970 et 1980, pendant la montée du féminisme au Québec, et sachant qu’il aurait été ridicule, voire insultant pour une femme, que je lui cède ma place, à moins qu’elle soit enceinte ou beaucoup plus âgée que moi, je n’étais jamais tranquille quand je m’asseyais sur une banquette dans un bus, m’attendant à chaque arrêt de voir surgir monsieur Brochu, prêt à s’élancer vers moi pour me botter le cul…
Le 430 venait de croiser la rue Iberville lorsque j’émergeai de cette brève incursion dans ma mémoire. J’en avais encore pour quelques minutes avant de descendre du bus, à l’arrêt de la rue Amherst. L’homme au bébé était toujours là, tenant son petit garçon sur ses genoux, coincé sur le siège avec la femme obèse. Avant de descendre du bus, je me demandai ce qu’aurait fait monsieur Brochu s’il était monté dans le 430 ce matin, en voyant l’homme au bébé avec, juste à côté, quatre femmes confortablement assises sur des banquettes individuelles. Comment ses principes éthiques auraient-ils pu le guider dans son action quotidienne? Il aurait sans doute été effaré de constater l’avancée des inégalités dans la société québécoise, des inégalités qui se retrouvent dans tous les pores du tissu social, de l’école à la retraite en passant par le travail, la maison, la santé, etc. Effaré aussi devant ces quatre femmes, jeunes et bien portantes, qui s’arrogent une place assise alors qu’un homme, avec un bébé de moins d'un an dans les bras, reste debout dans un transport public. J’aime à croire – non sans honte, je l’admets, tellement tout mon être se refuse à épouser les valeurs de cet homme qui m’a enseigné alors que j’entrais à peine dans l’adolescence –, j’aime à croire, donc, que monsieur Brochu, ce matin, aurait agi exactement comme j’ai agi: il aurait céder sa place sans mot dire, avec un regard désolé pour l’homme au bébé, comme pour s’excuser de ce que le monde est en train de devenir.
Il est heureux que les valeurs véhiculées par monsieur Brochu, qu’on qualifiait de réactionnaires à l’époque, n’aient pas survécues, car elles engendreraient un lot d’injustices encore plus grandes que celles qui se manifestent dans la société d'aujourd'hui. Et il serait vain, ridicule et même cruel de chercher à les remettre au goût du jour, même si la tentation – toujours dangereuse – peut s’avérer grande parfois. Si le passé est garant de l’avenir, le présent doit se méfier de l’un et de l’autre, car on ne peut faire revivre ce qui a été, ni décider de ce qui n’est pas encore.
N’empêche qu’il y a des coups de pied au cul qui se perdent…
Daniel Ducharme
mai 2006