La poubelle

une nouvelle de Daniel Ducharme


À l’arrière de ma maison il y a une poubelle qui ne sert plus à rien depuis longtemps. Une poubelle ronde faite de lanières de tôle grise avec un couvercle tout bosselé qui, en raison de son état, s’ajuste mal aux rebords. Une poubelle au design classique, quoi. Du genre qui ne se fait plus, le plastique ayant largement remplacé la tôle en ce monde.

Cette poubelle tout en rondeurs, donc, de facture classique, a fait son temps et je veux m’en départir, ce qui est tout à fait légitime compte tenu de son état. Pour ce faire, en prévision du ramassage du mardi matin,  je l’ai mise sur le bord du trottoir la veille au soir, en même temps que le sac vert foncé contenant les déchets domestiques de la maisonnée. En cela, je me conformais au règlement municipal de l’arrondissement qui exige que les déchets soient mis dehors après vingt heures, et non avant sinon l’amende serait salée. Parlez-en à mon voisin grincheux qui estime que ce règlement municipal l’empêche de se coucher tôt ou de se lever tard, c’est selon. Sauf que, le mardi en question, les éboueurs ont ramassé le sac vert, mais pas la poubelle qui a été jetée sur le terrain devant de la maison.

« Ils croient sans doute qu’il s’agit d’une vraie poubelle », me dit mon voisin, le soir même quand je le croisai en rentrant chez moi après une journée exécrable au bureau. Plus tôt dans la semaine, je lui avais confié mon intention de me départir de cet objet devenu inutile.

« Sans doute », lui répondis-je sans conviction en ramassant ma vieille poubelle.

Le jeudi suivant, exactement à la même heure, je répétai l’opération en prévision du second ramassage hebdomadaire. Je mis alors la poubelle de tôle cabossée sur le bord du trottoir, toujours accompagnée d’un sac vert rempli de déchets. Le vendredi matin, je décidai de différer mon départ au bureau afin d’observer de ma fenêtre les éboueurs à l’oeuvre. Vers sept heures quarante-cinq, avant même le passage du camion, je vis deux hommes préparer le terrain en regroupant les sacs verts en paquets de trois ou quatre sacs, histoire d’accélérer les opérations du ramassage des ordures. Lorsqu’ils arrivèrent devant chez moi, je les vis mettre le sac vert dans la fausse poubelle et déplacer celle-ci jusque dans la rue, à deux mètres du trottoir environ. Le voisin a raison, me dis-je avec étonnement, ils croient vraiment qu’il s’agit d’une vraie poubelle.

Ne me laissant pas décourager pour autant, le mardi suivant, comme les fois dernières, je mis la poubelle à côté de mon sac vert. Cette fois-ci, toutefois, inspiré en cela par le peintre Magritte, j’apposai sur le devant de la poubelle, en lettres capitales de couleur rouge, l’inscription suivante:

CECI N’EST PAS UNE POUBELLE

Tout devenait on ne peut plus clair, maintenant. Même pour un éboueur. Mais le soir même, en rentrant du boulot, quelle ne fût pas ma stupéfaction de retrouver la poubelle, encore fois, couchée de tout son long sur mon terrain. Merde alors, me dis-je, ces éboueurs ne comprennent donc rien à rien. Et là, je commençai à m’énerver.

Le lundi suivant, je répétai le manège. Je mis derechef ma poubelle de tôle froissée sur le bord du trottoir, mais sans le sac vert que je laissai volontairement dans le driveway. En agissant ainsi, je souhaitais confronter les éboueurs qui, voyant une poubelle vide, comprendraient peut-être que cette poubelle, tout en ayant l’apparence d’une poubelle, n’en était pas une. En d’autres termes, ils assimileraient l’idée que cette poubelle n’était plus un contenant, mais un contenu, c’est-à-dire un déchet qu’il fallait ramasser comme tout autre déchet.

Le lendemain, j’observai la scène de ma fenêtre. À l’approche du camion, je vis les deux mêmes éboueurs se saisir de la poubelle. Après avoir constaté sa légèreté, l’un d’entre eux jeta un regard à l’intérieur de la chose pour, bien entendu, s’apercevoir qu’elle était tout ce qu’il y avait de plus vide. Malgré cette évidence, il secoua la poubelle de tôle contre la paroi amovible de l’arrière du camion, comme s’il espérait en sortir quelque chose. Cela fit comme un bruit de percussion, un genre de bang prolongé comme dans un écho. Puis, l’air perplexe, l’éboueur lança la poubelle sur mon terrain, juste devant la maison et s’en alla rejoindre son collègue sans demander son reste.

C’est alors que mon sang ne fit qu’un tour. Je sortis dehors, courus derrière le camion et, en deux temps trois mouvements, me retrouvai derrière les employés municipaux auxquels je criai : « Messieurs, ma poubelle! Nom de Dieu, pourquoi vous ne la ramassez pas? » L’un des deux, celui qui avait rejeté ma poubelle d’un air perplexe, me dit : « On ramasse les vidanges, nous autres, pas les poubelles. » Alors, d’une voix d’où le désespoir suintait à grosses gouttes, je lui répondis : « Mais ce n’est pas une poubelle! » En remontant sur le marchepied du camion, il lança un cri au chauffeur : « On y va! » Puis il pointa son index sur sa tempe en le faisant tournoyer dans un sens et dans l’autre pour finalement s’adresser à son collègue auquel il dit : « Un hostie d’malade, ce gars-là… »

J’arpentai lentement le trottoir jusqu’à chez moi, animé par le douloureux sentiment d’avoir échoué dans ma mission car, malgré tous mes efforts, je n’avais pas réussi à convaincre un honnête citoyen qu’une chose, quelle que soit sa nature, ne s’avère pas toujours conforme à son apparence.

Et une question demeurait suspendue dans mon esprit chagriné… Que vais-je donc faire de cette « poubelle » maintenant?

 

Daniel Ducharme
décembre 2009


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