une nouvelle de Daniel Ducharme
C’est dans les jours suivant mon douzième anniversaire que je devins l’ami de René Bouchard, un garçon qui habitait la 6ème avenue au nord de la rue René-Lévesque. Nous fréquentions tous deux l’école Saint-Enfant-Jésus depuis la quatrième primaire, mais jamais nous ne nous retrouvâmes dans la même classe, de sorte que je ne le connaissais que de réputation. Un jour de mai 1969, alors que j’avais maille à partir avec Guy Maillet, un voyou de ma rue qui, mécontent d’avoir perdu au ballon-chasseur, voulait m’arranger le portrait (et il l’aurait fait sans problème si mon camarade Yves Jodoin ne s’était pas porté à ma défense), René m’aborda, une lueur de sympathie dans le regard, et me dit :
– Tu viens jouer au hockey à soir après souper?
– Oui, répondis-je, flatté qu’il me fasse une pareille offre. Car René Bouchard, c’était quelqu’un. En plus d’être chef des sixièmes années au ballon-chasseur et capitaine de l’équipe de basket-ball de l’école, il jouait troisième but au club de base-ball intercité, défendant ainsi les couleurs de notre petite ville au tournoi pee-wee de la région de Lanaudière, extension géographique naturelle de Pointe-aux-Trembles en ce temps-là. Bien que petit de taille, René excellait dans la pratique de tous les sports, ce qui lui conférait un prestige indéniable dans le quartier. J'étais donc flatté qu’il m'accorde son amitié, et ce d’autant plus qu’il constituait une sorte de modèle pour moi.
Ce jour-là, j’allai chez René, et je fis de même pratiquement chaque jour de l’été 1969. Cette amitié, je la vécus avec une grande intensité jusqu’à la mi-septembre. Ensuite, nous cessâmes de nous fréquenter, et le fait d’entamer le cycle secondaire de nos études dans deux écoles différentes, lui à la polyvalente Daniel-Johnson, moi au collège Roussin, fit le reste.
Mais plus que par les sports, j’étais impressionné par le fait que René fréquentait des «filles», notamment Lucie Pagé, une fille de la sixième avenue dont je n’allais pas tarder à tomber amoureux. Elle se tenait alors avec une copine de René, une dénommée Gisèle, dont l'unique attrait était d'avoir des seins de dimensions respectables. Fille d'un échevin de la ville, Lucie habitait une jolie maison et s'habillait avec des vêtements à la mode. Elle avait également un copain, un certain Dominique Petit, lequel venait la voir vêtu d'une veste de cuirette à col Mao. Moi qui avais encore un pied dans l'enfance, je découvris peu à peu un monde qui m’était étranger jusqu’alors, un monde qui me permit de connaître mes premières joies, mes premières peines. Car le bonheur, le malheur, sont des notions dont on n’a pas idée quand on est enfant. Certes, on rit, on pleure, mais on ne peut affirmer qu'il s'agit là d'un état.
Un jour de juin, alors que nous jouions au hockey, René, moi et quelques autres, nous fûmes interrompus par l’arrivée d’un groupe d’une quinzaine de jeunes qui montaient, parfois à deux sur un même engin, des bicyclettes Mustang avec sièges bananes, des vélos à la mode à l’époque. Au milieu du groupe, je reconnus Jean-Luc Bilodeau, un garçon avec des grands yeux noirs qui jouait au base-ball avec moi. Sans trop savoir pourquoi, je m’étonnai de le trouver là, au milieu de la bande de la 16ème avenue dont certains frayaient avec les Funny Brothers, de jeunes émules des motards de la région. Le groupe s’arrêta à notre hauteur pour saluer René. C’est là que je vis Lucie Pagé pour la première fois.
C’était une petite brunette au corps filiforme avec des yeux profonds mis en valeur par un nez légèrement aquilin. Elle me jeta des petits regards furtifs en parlant avec René, puis finit par lui demander :
– C’est qui, ton ami, René? Tu me le présentes pas?
– Il s’appelle Daniel Ducharme et habite juste en bas, près de la rue La Gauchetière.
Alors elle se tourna vers moi, plongea ses yeux couleur d’écorce directement dans les miens et, le sourire aux lèvres, me dit:
– Bonjour Daniel. Je suis contente de te connaître. J’habite juste ici, à côté de chez René. On va se revoir.
Je hochai la tête, ravalai ma salive et, surmontant ma timidité, parvins à dire: «Ok, salut bien».
Lucie et ses amis repartirent sur leurs vélos, remontant la rue vers le nord. Puis ils tournèrent à droite sur la rue Sainte-Catherine, se dirigeant vraisemblablement dans le quartier de l’école Saint-Marcel. Je repris le jeu avec les autres, mais le cœur n’y était plus. Incapable de me concentrer, je prétextai une course à faire pour ma mère et pris le chemin de la maison. Le regard de cette fille m’avait fait l’effet d’une flèche qui me transperça le cœur de long en large, m’ébranlant au plus profond de mon être d’adolescent en devenir. Comme une brûlure, il irradia mon corps tout entier. Il était vraiment temps que je rentre chez moi.
Je venais d’avoir douze ans et je crois que c’est à cet âge-là que j'eus pour la première fois conscience que je vivais dans une société composée de riches et de pauvres, d'élégants et de gueux. J'étais, bien sûr, tombé secrètement amoureux de Lucie, et plus les obstacles entre elle et moi se multipliaient, plus ce qui me la rendait désirable se renforçait. Pour la première fois de ma vie, j'eus honte de la modestie de ma famille, de ma maison, de mes vêtements, et je crois que, inconsciemment, je commençai à m'éloigner des miens. Dans la rue, lorsque je croisais mon frère, je le saluais à peine, et quand on me demandait ce que faisait mon père, je répondais toujours d'une manière détournée, souvent en faisant dévier la conversation par une autre question. Je sentais déjà en moi un immense orgueil, un orgueil qui, le croyais-je, allait me mener loin. Ainsi quand René me demanda si Lucie m'intéressait, je lui répondis, feignant l'indifférence, que ce genre de fille n'était pas pour moi. Et pourtant, pour me faire remarquer d'elle, je tentai de soigner mon apparence, entre autres en arrangeant ma coiffure, en portant les pantalons de mon grand frère, moins « tuyau de poêle » que les miens. Je m'arrangeais également pour étaler mes connaissances musicales, lesquelles me venaient aussi de mon frère Claude, mon aîné de deux années. Cet amour-là ne devait pas rester inavoué. Je voulais cette fille et, en dépit des obstacles, j'étais décidé à tout mettre en oeuvre pour la conquérir.
Un jour de la fin du mois de juin, j'accompagnai René au cinéma Broadway, un cinéma de Montréal-Est qui donnait des séances pour les jeunes le samedi après-midi. Absorbé par le film, je ne vis pas Gisèle qui s'approcha de René pour lui chuchoter quelques mots à l'oreille. Ce dernier éclata de rire. Je m'en aperçus et lui demandai ce qui se passait. Il me répondit: « Lucie fait demander si tu veux sortir avec elle. » Visiblement troublé, je répondis par l'affirmative à Gisèle qui était restée debout, en attendant la réponse. Elle se dirigea alors vers le fond de la salle. En me retournant, je jetai un regard aux jeunes filles qui discutaient. Lucie détourna la tête et, le sourire aux lèvres, les yeux brillants, me salua d’un signe de la main. C'était gagné...
Je n'eus donc pas à dévoiler des trésors d'ingéniosité pour faire la conquête de Lucie puisqu'elle venait d'elle-même se jeter dans mes bras. Le soir même, nous nous retrouvâmes, Lucie, Gisèle, René et moi, dans la cour arrière de la maison de mon ami au fond de laquelle nous avions dressé deux tentes, l'une pour les filles, l'autre pour les garçons. Cette nuit-là, nous l'avons passée auprès du feu, discutant, riant, jouant. À cet âge, tout se faisait en groupe; les têtes-à-têtes d'amoureux n'existaient pas, même lorsqu'on désirait mettre fin à une relation. Lorsqu'on voulait s'embrasser, on avait recours à la sempiternelle bouteille, jeu immémorial qui permettait à tous et à toutes de le faire en toute impunité. Le baiser donné n'était dû qu'au hasard mais, lorsque ce même hasard nous mettait en présence de l'être aimé, il était un peu plus nuancé, d'une durée légèrement supérieure aussi.
Même si je sortais avec une fille, je continuais d’ignorer les choses de la vie, sachant à peine comment naissent les enfants. Au parc Saint-Jean-Baptiste, où je passais la plupart de mes journées, je croisais parfois Francine Paquin, une fille d’expérience qui, entourée de jeunes filles du quartier, racontait comment ça se passait avec les garçons. Assis en retrait sur mon vélo, je l’écoutais de loin en mangeant une glace au dépanneur de la 8e avenue qui jouxtait le parc. Elle était vraiment superbe avec ses cheveux noirs qu’elle rejetait en arrière en s’adressant à l’assemblée d’adolescentes qui faisaient cercle autour d’elle. La tête haute, le regard perçant, elle mettait en garde les jeunes filles contre les garçons qui souhaitaient rapidement passer à l’acte. Je saisissais à peine le huitième de ce qu’elle racontait, mais j’en étais fort impressionné, moi qui n’étais encore qu’un jeunot à peine sorti de l’école primaire.
Francine devait avoir treize ans et était déjà « formée », comme on disait. Elle sortait avec un garçon plus âgé qu’elle de deux ou trois ans, un membre des Sons of the hell, un club école d’une bande de motards qui essaimait les rues de Pointe-aux-Trembles en ce temps-là. Une année plus tard, elle tomba enceinte et, avant l’âge de quinze ans, abandonna l’école. Je me souviens l’avoir croisée quelques années plus tard alors que j’achevais mes études secondaires. Elle était au centre commercial en compagnie d’un enfant de cinq ans qui l’aidait à pousser un carrosse avec un bébé dedans. De mon regard arrogant d’adolescent qui s’apprêtait à entrer au collège, je l’avais jugée prématurément vieillie et, surtout, enlisée dans une pauvreté dont on ne sort qu’en surmontant de nombreuses difficultés. Elle avait l’âge de rêver sa vie, de penser son avenir – le sien, pas celui de ses enfants, du moins pas encore. J’ignore ce qu’elle est devenue par la suite, mais il y avait longtemps qu’elle avait perdu la fierté et les atouts de la jeune fille qu’elle était encore dans les faits.
Cet été-là, René et moi participions au camp de jour organisé par la municipalité au parc Saint-Jean-Baptiste. Le soir, nous allions chez lui, dans la cour arrière de sa maison. C’est là que je retrouvais Lucie que je ne voyais qu’assez peu dans la journée, les activités sportives n’étant pas mixtes à l’époque. Nous bavardions, causions de tout et de rien. Parfois, nous chantions, et je me souviens que je l’impressionnais par mes connaissances des chansons des Beatles. Cet été-là, la radio jouait sans arrêt The Ballad of the John and Yoko, Don’t let me down, Get back et, surtout, Hey Jude, un slow de sept minutes onze secondes qui me rappelle toujours cette période heureuse de ma vie au cours de laquelle je vécus mon premier amour alors que j’avais encore un pied dans l’enfance.
Nous étions rarement seuls, Lucie et moi, et quand nous l’étions, ma timidité m’empêchait de dire ce que j’aurais aimé lui dire. Il est sans doute heureux qu’il en ait été ainsi, car qu’aurais-je pu lui dire, sinon que je l’aimais de tout mon cœur, qu’à dix-huit ans je la demanderais en mariage, que nous vivrions dans une maison dans le quartier du nouveau développement (un quartier réputé chic à l’est de la 18e avenue, juste au nord de René-Lévesque) et autres sornettes de ce genre? Du plus loin que je me souvienne, je suis convaincu que l’amour que je ressentis pour Lucie au cours de cet été 1969 était encore totalement innocent. Rien de sexuel dans cette première relation, si ce n’est qu’un bisou échangé parfois dans la remise du jardin. Cela n’allait jamais plus loin.
Puis vint le jour où je partis en vacances. Cette année-là, mes parents louèrent un chalet à Plattsburgh, une petite ville américaine de l’autre côté de la frontière. Je passai deux semaines à lire des Bob Morane en ne pensant qu’à Lucie du matin au soir. Bien éveillé, je refaisais sans cesse le même rêve: je deviendrais quelqu’un, un professeur ou quelque chose comme ça, et je viendrais voir Lucie pour la demander en mariage. Je l’aimais vraiment au plus profond de mon cœur d’enfant.
Au retour de ces vacances, les choses commencèrent à changer. Charles Marineau, un garçon un peu plus âgé que nous, se joignit à notre bande. Chez sa copine Ginette, nous primes l’habitude de nous réunir pour jouer à des jeux comme la bouteille, le laitier, contact et, surtout, les artistes: les filles s’asseyaient en rang les yeux bandés tandis que les garçons, prenaient chacun un nom de chanteur ou d’acteur connu. L’un d’entre nous lisait alors à haute voix les noms des artistes que nous avions choisis de personnifier et les filles, à tour de rôle, choisissaient celui qu’elles souhaitaient embrasser, toujours les yeux bandés. Une fois la séance de baisers terminée, les filles retiraient leur bandeau et chacun des gars dévoilait la personnalité qu’il venait d’incarner. C’était plutôt amusant et, somme toute, assez innocent. Pour ma part, je choisissais toujours Paul McCartney, un choix judicieux dans la mesure où Lucie savait pertinemment qu’il s’agissait de mon chanteur préféré.
Pourtant, un après-midi, au lieu d’embrasser Paul McCartney comme elle avait l’habitude de le faire, elle choisit Johnny Halliday, le chanteur de prédilection de Dominique Petit, l’ex petit copain qui se tenait avec Charles Marineau. À ce moment-là, je sentis monter en moi un sentiment trouble et pernicieux que je n’avais jamais éprouvé de manière aussi intense auparavant: la jalousie. Je réussis néanmoins à masquer mon désarroi, trouvant même le moyen de rigoler avec celui qui n’allait pas tarder à devenir mon rival. Toutefois, je n’étais pas dupe de la situation et je pris d’emblée conscience que, dès lors, plus rien ne serait comme avant entre Lucie, la bande et moi.
Un autre événement allait confirmer mon appréhension. Un jour de la fin du mois d’août, alors que nous étions tous réunis chez Gisèle, Charles nous demanda si nous voulions apprendre à «frencher». Les garçons répondirent par un « oui » enthousiaste tandis que les filles acceptèrent avec un peu plus de réserve cette demande saugrenue. La réponse étant néanmoins positive, Charles organisa sur le champ une formation ad hoc assortie de travaux pratiques. Mais Lucie refusa catégoriquement de se livrer à l’exercice du baiser mouillé, pratique qu’elle jugea dégoûtante.
Sur le coup, je fus amèrement déçu par l’attitude de Lucie que j’interprétai comme un rejet de ma personne. Certes, malgré mon jeune âge, je pouvais fort bien comprendre ses réticences mais, depuis l’entrée de Dominique Petit dans la bande, mon sens du jugement était altéré par la crainte qu’elle ne m’aimait plus autant que, moi, je l’aimais. Et le fait qu’elle craignait d’aller un peu plus loin avec moi confirmait cette crainte. À partir de cet après-midi-là, nos relations devinrent moins bonnes.
En effet, les jours suivants – les derniers qui restaient avant la rentrée scolaire –, j’eus beaucoup de mal à la rencontrer. Un matin, alors que j’allai la quérir chez elle, sa petite sœur me répondit qu’elle était partie au parc Saint-Jean-Baptiste. Au parc, Gisèle me dit qu’elle était restée chez elle. Le soir, je me rendis chez René où nous avions l’habitude de nous retrouver, mais elle brilla par son absence. Le lendemain, il en fut de même, de sorte que je dus me rendre à l’évidence: Lucie souhaitait s’éloigner de moi, sans que j’en comprenne la raison. Alors je résolus de lui dire, à la prochaine occasion, que le fait de « frencher » ou non n’avait pas vraiment d’importance tant qu’elle restait mon amie, ma petite amie. Du coup, je me sentis mieux, regagnant ainsi une confiance en moi que je sentais néanmoins fragile depuis l’arrivée dans la bande de Charles Marineau et de Dominique Petit.
Le dimanche après-midi suivant, nous étions tous réunis chez René Bouchard qui avait organisé une épluchette de blé d’Inde pour souligner la fin de l’été. J’étais là en train de manger tranquillement un épi de maïs lorsque Lucie s’approcha de moi et me demanda de l’accompagner. Sous les joyeux quolibets de mes amis, je la retrouvai dans la remise, ce qui n’était pas inhabituel entre nous, quoique toujours innocent. Là, sans préliminaire, elle me dit:
– Je ne veux pas apprendre à frencher. Je trouve ça dégoûtant et je ne ferai jamais ça.
– Ok, c’est correct. Justement, je voulais te dire que…
– Puis je préfère qu’on sorte plus ensemble. – Tu veux dire que…
– Je casse. – Mais, mais… pourquoi?
– Je casse, c’est tout.
– Ok, parvins-je à articuler, déployant des efforts surhumains pour endiguer le flot de larmes qui montait en moi. Mes yeux de plus en plus humides me trahirent sans doute car Lucie me demanda :
– Tu pleures? – Non, mais non!
Ce disant je ne pus retenir plus longtemps mes pleurs qui inondèrent mon visage. Soudain honteux, incapable de prononcer une parole, je sortis précipitamment de la remise, fuyant une Lucie stupéfaite de me voir ainsi, puis je m’en retournai rapidement à la maison sans prendre le temps de saluer mes camarades.
Je ne savais plus trop où j’en étais, humilié par cette scène de rupture qui s’était déroulée en quelques secondes seulement et au cours de laquelle je n’avais pu livrer le discours que j’avais préparé les jours précédents à l’intention de Lucie. Qu’importaient, au fait, tous ces mots : tout cela était vain, maintenant, dès lors que ma chute, initiée par ma jalousie naissante, avait commencé… Et à la maison, je devais livrer une autre bataille sur moi-même: dissimuler ma peine de manière à éviter les remarques de mes frères et les questions de ma mère. Le soir, dans la chambre, j’attendis que mon frère Frédéric s’endormit et, dans le grand lit que nous partagions, je me retournai de mon côté pour éclater à nouveau en sanglots.
Mais je n’étais pas au bout de mes peines car Lucie, loin de compatir à ma douleur, raconta à tout le quartier que j’avais pleuré comme un bébé quand elle avait rompu avec moi. En même temps que mon premier chagrin d'amour, je connus ma première humiliation. Et quand, quelques jours plus tard, nerveux et inquiet, je retournai voir la bande chez René, je me rendis parfaitement compte que les efforts que je déployais pour retrouver une certaine assurance étaient inutiles. En fait, je n’arrivais tout simplement pas à donner le change. Je compris alors qu’une victime ne saurait avoir de prestige aux yeux du monde. Ma popularité étant en chute libre, je n’avais plus d’aura auprès de mes camarades. Visiblement, Dominique Petit m’avait remplacé dans la bande. Même mon amitié avec René en était ébranlée. Cachant ma peine, je repartis en saluant nonchalamment ceux qui n’étaient déjà plus mes amis.
Cet automne-là, je fis mon entrée au collège Roussin, un établissement d’enseignement privé tenu par une communauté religieuse. Dans la mesure où la plupart des jeunes du quartier allaient à la polyvalente Daniel-Johnson, école publique située dans le « nouveau développement », et donc assez loin du « village » de Pointe-aux-Trembles, je n’avais plus à fréquenter les membres de la bande sur une base quotidienne. Et puisque le collège Roussin était réservé aux garçons, cela réglait le problème des filles qui auraient pu être témoins de ma déconfiture.
Contre toute attente, je me relevai assez bien de l’humiliation que m’avait causée ma rupture brutale avec Lucie. Il me faudrait toutefois pas mal de temps avant que je ne regagne la confiance en moi que je venais de perdre à cette occasion. D’ailleurs j’appris peu de temps après que Lucie sortait désormais avec Dominique Petit et que, en fin de compte, frencher ne représentait plus un problème pour elle. Au collège, je me fis de nouveaux amis et j’oubliai peu à peu cette période transitoire au cours de laquelle, en trois mois à peine, je vécus cette série d’événements qui allaient précipiter mon entrée dans l’adolescence.
Un soir de novembre, alors que je rentrais assez tard du collègue, je croisai Hélène Chatel au coin de la 8ème avenue et de la rue Lagauchetière. Elle m’adressa de timides salutations assorties d’un sourire en coin, le même sourire qu’elle me fit le jour où, en troisième année primaire, elle était restée après la classe pour m’aider à terminer un devoir d’arithmétique. Je la saluai moi aussi d’un signe de la main, n’osant m’arrêter pour lui parler tellement cette jeune fille m’intimidait. En la dépassant, j’eus l’intime conviction qu’Hélène savait pour Lucie, notamment en raison d’une lueur de compassion que je décelai dans son regard. Une fois à la maison, je recréai dans ma tête cette rencontre furtive qui contribua à accroître la secrète admiration que j’éprouvais pour Hélène et qui, du même coup, fit naître un certain mépris pour Lucie. Finalement, celle-ci n’était peut-être pas à la hauteur de tous les projets de mariage que j’avais formulés à son endroit…
Pas de doute, j’étais bien devenu un adolescent.
Daniel Ducharme
janvier 2007