La rondelle volée

un récit de Daniel Ducharme


1

Elle a commencé par m’emprunter cinq dollars pour continuer à jouer. J’étais assis à côté d’elle, les yeux rivés sur l’appareil de loterie vidéo. Sans réfléchir, je sortis un billet de cinq de mon portefeuille et le lui tendis d’un geste nonchalant.

- Tenez, lui dis-je.

Je repris mon jeu sans prêter plus attention à la jeune fille qui se remit elle aussi à jouer. C’est alors que j’aperçus un type qui vint se placer devant d’elle, légèrement en plongée sur son écran de jeu. Tout de suite, je vis qu’il avait une salle gueule : crâne rasé comme un mercenaire, peau ravagée par l’acné mal soignée, yeux bleus délavés. Bleus sales aurais-je envie d’ajouter, bien que «glauque» soit le qualificatif approprié, je pense. Vous savez, ce genre de bleu qui rappelle davantage l’eau boueuse des bords du fleuve que celui du ciel. Une jeunesse passée dans les rues de Pointe-aux-Trembles m’a appris à repérer rapidement les individus avec lesquels il valait mieux ne pas frayer, et ce type aux yeux glauques en faisait partie. Il était vraisemblablement l’ami de la fille à mes côtés car elle lui dit, d’une voix suffisamment forte pour que je puisse l’entendre: «Va me chercher cent dollars à la maison, veux-tu? Je veux continuer à jouer.»

Le type à la salle gueule s’exécuta et quitta promptement les lieux. Alors la fille se tourna vers moi et me demanda: «Peux-tu me filer un vingt? Il revient tout de suite.»

Alors là, je ne sais pas ce qui m’a pris mais, contre toute logique, je lui tendis un billet de vingt dollars, l’informant que je ne resterais pas longtemps, ne faisant qu’une course dans le quartier. Elle me dit que son copain reviendrait d’ici cinq minutes, sans problème. Cependant, en lui tendant le billet, je savais pertinemment que je me faisais avoir, que je ne reverrais jamais la couleur de mon argent. Alors pourquoi le lui avais-je donné? Probablement parce que je ne sais pas dire «non», que je ne l’ai jamais su, que je ne le saurai sans doute jamais et que, en fin de compte, cela constituait le problème majeur de mon existence. Et sans doute aussi parce que, au fond, je me foutais pas mal de ce billet de vingt, conscient que je me faisais volé tout rond comme le nigaud que j’étais, à moins que la jeune fille ne gagnât, auquel cas elle ne manquerait pas de me rembourser, du moins en étais-je convaincu.

Elle se remit à jouer et je fis de même en l’observant à la dérobée. Cheveux blonds probablement teints, visage osseux, traits anguleux, elle était vêtue de jeans des pieds à la tête et portait aux oreilles une rangée d’anneaux de dimensions variées. Ces caractéristiques conjuguées au fait qu’elle m’avait spontanément tutoyé révélèrent un niveau assez faible d’éducation, ce dernier mot pris au sens où ma mère l’entendait, c’est-à-dire «mal élevée», et non pas «pas instruite». Ma mère m’a en effet appris à ne jamais confondre l’instruction, qui relève du domaine de l’école, et l’éducation, qui appartient à la sphère de la famille.

2

Au bout d’à peine cinq minutes, la jeune fille perdit les vingt dollars que je lui avais donnés. Son ami à la sale gueule n’étant toujours pas revenu, elle me demanda de bien vouloir lui garder «sa» machine, le temps qu’elle aille chercher de l’argent à la maison.

- J’habite juste à côté, prit-elle la peine de préciser, cherchant visiblement à me rassurer.

Pour prouver sa bonne foi, elle alla même jusqu’à m’offrir son téléphone cellulaire en gage.

- Inutile, lui dis-je. Je vous fais confiance.

Et elle sortit de ce restaurant dont un coin était réservé aux jeux de loterie vidéo.

En lui disant ces derniers mots, je lui mentais tout aussi effrontément qu’elle venait de le faire, car je savais bien que je ne la reverrais jamais puisqu’elle venait de perdre tout l’argent qu’elle avait en poche. Et je n’étais pas naïf à ce point : quand on a besoin de sous, on ne va pas en chercher à la maison ; on se dirige plutôt vers un distributeur automatique de billets, et il y en avait justement un derrière les appareils. Enfin… je me remis à jouer et, ce faisant, je me figurai qu’elle était sans doute en train de raconter à son copain à la sale gueule comment elle avait berné le pauvre chnoque que je représentais à ses yeux.

3

Je poursuivis le jeu, gagnant et perdant tout à la fois. En jouant, je pensai de nouveau à ma pauvre mère, décédée d’un cancer inattendu en juillet 2005 et, ce faisant, un souvenir d’enfance émergea soudain dans ma conscience perturbée.

Un jour d’hiver, alors que je devais avoir neuf ou dix ans, je me fis voler une rondelle de hockey à l’effigie du Canadien par un voyou de la 12e avenue du nom de Ti-Rouge. En rentrant à la maison, je gagnai un peu trop vite ma chambre, ce qui piqua la curiosité de ma mère qui avait déjà deviné qu’il s’était passé quelque chose à la patinoire du parc Saint-Jean-Baptiste. Quelques secondes plus tard, elle entra dans ma chambre, s’assit sur le bord du lit et, après que je lui eus raconté ce qui venait de se passer, les yeux rougis par les larmes, me dit :

- Tu sais, tu viens de perdre une rondelle de hockey…

- Pas n’importe laquelle rondelle, maman!

- Oui, je sais, c’était celle où il y avait dessus le grand «CH» du Canadien. Mais ce n’était qu’une rondelle…

- Oui, mais…

- Mais ce n’était qu’une rondelle quand même! affirma-t-elle tout doucement, sur un ton néanmoins péremptoire qui n’admit aucune réplique. Une rondelle, poursuiva-t-elle, faite de caoutchouc dur que tu pourras te procurer dans un magasin un peu plus tard. Crois-tu vraiment qu’il vaille la peine de pleurer pour ça?

- Mais maman, c’est pas comme si je l’avais perdue, cette rondelle. On me l’a prise en me menaçant avec un bâton!

- Oui, je sais, mais là, maintenant, tu es avec ta mère qui t’aime plus que tout au monde. Tantôt, tes frères seront là et, avec ton père, on se mettra tous à la table pour manger le bon spaghetti italien que j’ai préparé. Du bon spaghetti avec du pepperoni, comme tu l’aimes. Alors, dis-moi: qui a volé qui tout à l’heure au parc?

- C’est lui qui m’a volé, dis-je sur un ton mal assuré.

- Non, c’est lui qui s’est volé lui-même. - Comment ça?

- Parce que toi, dans moins d’un heure, tu seras avec ta famille en train de manger un bon spaghetti avec, en moins, un ridicule bout de caoutchouc que tu retrouveras de toute façon, d’une manière ou d’une autre, alors que lui, ce petit voyou, il rentrera chez lui avec une superbe rondelle du Canadien qui ne lui appartient pas. Crois-tu qu’il se sentira fier de la ranger parmi ses affaires? Et que dira-t-il à sa mère quand elle lui demandera où il a pris cette rondelle?

- Sa mère, elle s’en fout : elle n’est jamais là! criai-je à ma mère.

- Alors c’est encore pire! Si sa mère ne lui demande rien, il sera doublement volé… car il ne sera plus alors qu’un pauvre petit garçon avec, sans doute, un objet en plus, mais en moins, il ne…

Ma mère, troublée davantage que je ne l’étais moi-même au début de l’entretien, interrompit son discours, car mon père et mes frères choisirent ce moment-là pour revenir bruyamment à la maison. Alors, sans plus attendre, nous nous levâmes pour aller accueillir les autres qui, le seuil à peine franchi, criaient déjà: «J’ai faim! Qu’est-ce qu’on mange!»

Plus tard dans la nuit, alors que je me trouvais dans mon lit au côté de mes frères qui dormaient déjà, j’en étais presque venu à plaindre Ti-Rouge, un garçon aussi stupide que cruel, de m’avoir si violemment voler ma rondelle des Canadiens… car, moi, ma mère avait su apaiser mon agitation intérieure alors que lui, Ti-Rouge, comment pouvait-il s’endormir en paix avec une rondelle volée dans le creux de sa main? Et moi, encore moi, avant de m’endormir, je me souvins que j’eus la conviction d’avoir mangé, ce soir-là, les meilleurs spaghettis de toute ma vie avec, dans cette sauce que ma mère avait fait mijoter pendant de longues heures, du saucisson légèrement piquant, qu’on appelle faussement «pepperoni» de ce côté-ci de l’Atlantique.

4

Pendant que ce souvenir rejaillissait dans mon esprit, je me mis à gagner et, après quelques bons coups, j’imprimai le coupon d’encaissement du gain. J’avais gagné exactement la somme que m’avait «volée» la jeune fille.

Elle ne revint effectivement pas pour me rembourser mon dû, mais je la plaignais pendant que je fis le chemin à pied jusqu’à la maison. Je la plaignais, tout comme ma mère avait plaint Ti-Rouge après qu’il m’eut volé ma rondelle de hockey. Je la plaignais parce qu’elle venait de perdre beaucoup plus que ce qu’elle croyait m’avoir volé: pour vingt-cinq malheureux dollars, elle avait perdu sa dignité, c’est-à-dire la faculté qui permet à tout un chacun de l’élever au-dessus de sa condition.

 

Daniel Ducharme
avril 2006


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