une nouvelle de Daniel Ducharme
De toutes les femmes qui ont croisé ma route au cours de mon existence, Florence est sans aucun doute la plus importante. Je n’avais que dix-sept ans quand je l’ai connue et, jusqu’à ce que j’atteigne l’âge de trente-trois ans, elle s’est quotidiennement manifestée pendant les seize années qu’a duré notre relation privilégiée. Ensuite, après mon second départ en coopération internationale, nous avons cessé de communiquer, de nous attendre l’un l’autre, comme des adolescents qui ont mis fin à des années de tergiversations pour emprunter des chemins parallèles, évitant ainsi les écueils d’une amitié ambiguë de plus en plus difficile à assumer.
C’est au printemps 1974 que j’ai remarqué Florence pour la première fois. J’étais alors en secondaire 4 au collège Roussin, une ancienne école privée tenue par une communauté religieuse qui venait de passer sous administration publique. Florence, qui n’était qu’en secondaire 3, allait avoir quinze ans en mai. À l’école, elle s’asseyait souvent sur un banc du fond de la salle commune, accompagnée d’une petite bonne femme aux cheveux très noirs qui répondait au nom de Véronique et de deux garçons dont je devins l’ami un peu plus tard. Vêtue d’un manteau afghan, très à la mode chez les hippies de ce temps-là, elle portait au doigt un bijou, un camé blanc crème auquel elle tenait beaucoup. Elle l’a d’ailleurs porté pendant de nombreuses années, ce camé, jusqu’au milieu des années 1980 si ma mémoire est bonne. Assise sur ce banc, elle me lançait parfois un regard en coin, ce qui me donnait l’occasion, l’espace d’un instant, de remarquer ses yeux bleus délavés au milieu d’un visage pâle parsemé de taches de rousseur. Un jour, sans trop savoir pourquoi, je l’ai saluée et, puisqu’elle me saluait à son tour, j’ai eu le courage de l’aborder, puis de lui faire la conversation. Et peu à peu nous sommes devenus amis.
En toute honnêteté, je dois dire qu’au début je considérais plutôt Florence comme le faire-valoir d’Anne, sa meilleure amie. Celle-ci fréquentait le couvent d’en face, un établissement d’enseignement privé qui obligeait ses élèves, uniquement des filles, à porter un chemisier blanc assorti d’une jupe à carreaux et des bas bleus marins qui montaient jusqu’aux genoux. Ainsi Florence représentait, en quelque sorte, le moyen d’atteindre Anne, une fille dont j’étais éperdument amoureux, bien que dans les faits c’était avec Florence – Flo, comme je pris rapidement l’habitude de l’appeler – que je passais tout mon temps, et non avec Anne car, avec cette dernière, je ne pouvais m’empêcher d’être maladroit, balbutiant sans cesse quelque insignifiance indigne du soupirant que j’étais. Enfin…
Une partie du temps que je passais avec Flo était justement consacré, on l’aura deviné, à lui confier à quel point j’étais amoureux d’Anne. Elle m’écoutait toujours jusqu’au bout, rigolait bien haut lorsque je versais dans l’autodérision et, en retour, me confiait aussi ses joies et ses peines. C’est ainsi que, rapidement, nous devînmes pratiquement inséparables, et ce pendant toute la durée de nos études secondaires, collégiales et, en grande partie, universitaires.
Le fait que nous n’étions pas amoureux l’un de l’autre, mais «seulement» amis, nous permettait de nous livrer en toute franchise, sans aucune inhibition ni gêne. D’ailleurs, durant la première année de notre amitié, aucun contact physique ne vint perturber nos échanges de plus en plus fréquents. Ces échanges étaient d’ailleurs facilités par le fait que nous habitions la même zone pointelière, celle qui allait du domaine Saint-Georges à l’îlot de peuplement sis de part et d’autre de l’avenue de la Rousselière. Les soirs de semaine, j’empruntais la voie ferrée parallèle à la rue Victoria, chemin qui m’amenait juste derrière chez elle sur la 27e avenue. Attablés dans sa cuisine, nous avions des conservations sans fin sur les choses de la vie, elle buvant du café, moi du thé. Parfois nous quittions son appartement pour nous diriger vers la pizzeria St-Georges où nous traînions une bonne partie de la soirée avant de revenir chez elle où nos conversations se poursuivaient jusqu’à très tard. Souvent sa mère me mettait poliment à la porte, disant sur un ton péremptoire: «Il y a école demain».
À l’âge de dix-sept ans, donc, je passais beaucoup de temps avec Flo tout en étant amoureux d’Anne, toutes deux étant alors les meilleures amies du monde.
Cependant les choses ne progressaient en rien avec Anne. Je m’en ouvrais à Florence, mais j’ai peine à me souvenir de sa réaction. Elle m’écoutait, sans doute, car Flo avait – et a toujours aujourd’hui – une très grande qualité d’écoute. Et c’était certainement cette écoute qui me poussait à me joindre à elle le plus souvent possible. De son côté, je crois qu’elle appréciait bien chez moi ma curiosité intellectuelle et, surtout, mon humour, car elle avait le rire facile. J’étais en quelque sorte son amuseur public attitré. S’il y a une chose que j’ai apprise dans la vie, c’est qu’on ne peut pas ne pas aimer un individu qui nous fait rire.
Mais je ne faisais visiblement pas rire Anne, elle qui savait sans aucun doute par Florence que j’étais amoureux d’elle et qui ne faisait rien pour me faciliter les choses. En témoigne cette soirée d’été 1974 au cours de laquelle je me suis joint à la bande pour aller fêter la St-Jean dans le Vieux-Montréal. À cette soirée il y avait Flo, Anne et Véronique, côté filles, et François, Michel et moi-même, côté garçons. Ce soir-là la fête avait tourné à l’émeute. Il y avait tellement de monde sur la place Jacques-Cartier qu’on ne pouvait plus mettre un pied l’un devant l’autre. Alors les policiers se mirent à arriver de tous les côtés à la fois. Il s’ensuivit une confusion générale au cours de laquelle notre groupe se sépara, chacun faisant de son mieux pour se sortir de là. Moi, j’étais resté avec Anne coûte que coûte mais, au moment de nous éclipser, cette dernière demanda à François de nous suivre, faisant ainsi rater une occasion unique de se retrouver seule avec moi. Inutile de dire que je ressentis une grande déception qui résonne encore dans mon cœur aujourd’hui. Je ressentis aussi une vague jalousie teintée d’agressivité à l’égard de François dont j’allais néanmoins devenir l’ami quelques mois plus tard. Pourquoi Anne a-t-elle agi ainsi? Avait-elle peur de se retrouver en tête-à-tête avec moi? Crainte ou timidité, je l’ignore encore plus de trente ans plus tard.
Je passai l’été 1974 à tenter un rapprochement avec Anne. Peine perdue… car, de son côté, elle ne fit aucun effort pour favoriser un quelconque contact direct avec moi. Elle savait néanmoins se montrer charmante à mon endroit, allant même jusqu’à me repêcher lorsque je m’enfonçais dans les eaux troubles du renoncement. Autrement dit, elle maintenait mon sentiment amoureux en alerte tout en évitant ses manifestations concrètes. Un jour d’automne, n’en pouvant plus de cette situation qui n’aboutissait nulle part, je pris la décision de sécher mes cours pour aller dîner avec elle non loin du Collège des Eudistes, un établissement d’enseignement privé qu’elle fréquentait depuis que notre école était passée sous la tutelle de l’État. La veille, au téléphone, je lui avais dit que je devais lui parler. C’est alors qu’elle me proposa ce rendez-vous dans un restaurant du quartier Rosemont, tout près de son école. Pour moi, ça faisait une sacrée trotte, mais enfin… je devais en finir avec cet amour trop longtemps contenu dans le secret de mon cœur.
Cette rencontre vira à la catastrophe. D’abord, j’ai dû l’attendre plus de trente minutes dehors sous la pluie froide de novembre. Ensuite, sans s’excuser de son retard, elle me conduisit rapidement à ce restaurant bondé d’étudiants, me rappelant qu’elle devait être en cours dans moins de quarante minutes. Enfin, elle écarta chacune de mes tentatives de m’exprimer sur l’épineux problème des sentiments que j’éprouvais pour elle, changeant constamment de sujet, allant même jusqu’à me présenter à un camarade de classe, un grand blond de fils à papa qui habitait non loin de chez elle à Anjou et qui, paraît-il, jouait du violon comme un dieu. C’est seulement après que ce grand échalas nazi ait quitté le restaurant, non sans m’avoir gratifié d’un regard condescendant pour le pouilleux de Pointe-aux-Trembles que je représentais à ses yeux – « Est-ce que tu trouves ça bien de vivre à côté des raffineries? » –, que j’ai pu enfin énoncer ces quelques mots :
– Anne, s’il-te-plaît, j’ai besoin de savoir si tu ressens quelque chose pour moi.
– Voyons donc, quelle question! Bien sûr que je ressens quelque chose pour toi. Tu es mon ami, non?
– Oui, mais c’est pas ça que je veux dire…
– On s’en reparle, OK? Car là, je dois absolument aller en classe, me dit-elle en s’habillant avec précipitation.
Et elle sortit du restaurant, me laissant seul avec mon désespoir et, bien entendu, la facture… Pendant que je faisais la queue à la caisse du restaurant, je regardai s’éloigner la silhouette tout en contrastes d’Anne: canadienne bleue sur chemisier blanc, cheveux noirs sur visage pâle, fossettes aux joues au milieu desquelles trônait un nez fin légèrement retroussé. En dépit de ma déception, je n’ai pu m’empêcher de m’exclamer en moi-même: «Dieu qu’elle est jolie, cette fille, que j’aime tant!» Et j’aurais été en droit d’ajouter: «Et qui me rend si malheureux…»
Je me trouvais dans cet état d’esprit – assez désespéré, merci – lorsque, le dimanche suivant, je reçus un appel de Florence qui, pour me changer les idées, me demanda de l’accompagner au cinéma. Au programme: «Toute une vie» de Claude Lelouch. Ce film raconte, pendant plus de deux heures et demie, la vie de Sarah (Marthe Keller), née de parents déportés, et, en parallèle, celle de Simon (André Dussolier), enfant trouvé. Pendant tout le film, on se rend bien compte que ces deux êtres sont faits l’un pour l’autre, mais on ne sait si la vie les réunira. À la toute fin, leurs destins finissent par se croiser dans un aéroport, sans qu’on ne sache jamais s’ils vont effectivement se rencontrer. Si je ne m’abuse, la dernière image du film est celle d’un chariot à bagages sur lequel montent deux valises, l’une rouge, l’autre noire.
Après le film, Flo et moi étions tellement émus que, dans le métro qui nous ramenait à Pointe-aux-Trembles, nous décidâmes d’un commun accord de descendre à la station Frontenac, un quartier sordide, peu recommandable, mais on s’en foutait: il fallait qu’on fasse une pause pour laisser libre cours à nos émotions. Dehors, la pluie n’avait pas cessé de tomber et il faisait déjà sombre en dépit de l’heure assez peu avancée de l’après-midi. Devant l’édicule du métro, au coin des rues Ontario et du Havre, j’avisai un restaurant à la façade défraîchie.
– On s’arrête ici? demandai-je à Flo.
– Oui, oui, allons-y.
Nous traversâmes la rue pour nous diriger vers ce restaurant douteux. En entrant, j’aperçus au fond une banquette libre ; ce fut là que nous nous attablâmes, Flo commandant un café, moi un thé. Nous n’avions prononcé que quelques mots seulement depuis la sortie du cinéma.
– Alors? me demanda Flo en plongeant ses yeux bleus dans mon regard fuyant.
– Alors quoi? Je ne sais pas trop quoi te dire.
En effet, je ne savais que dire de ce film qui, avec ses propos sur l’amour improbable, venait d’anéantir une illusion tenace à mon cœur d’adolescent: l’existence d’une femme idéale qui, à quelque part, m’attendait pour unir sa vie à la mienne. Et Florence, je le savais, partageait mon désarroi. D’ailleurs, elle me dit :
– Moi aussi, en fait, je ne sais plus trop quoi dire…
Puis, après un court silence, elle me demanda :
– Crois-tu vraiment que deux personnes puissent être faites l’une pour l’autre et ne jamais se rencontrer?
– Oui, j’y crois. Sans aucun doute. Pire même: chanceux comme je suis, j’imagine que celle qui est faite pour moi est à quelque part au Laos.
– Au Laos?
– Oui, un petit pays qui, comme le Vietnam et le Cambodge, est issu de l’ancienne Indochine française et dont personne n’entend jamais parler…
– Et moi, alors? L’homme de ma vie est peut-être à Nijni-Novgorod ou à Vladivostok!
– Ou peut-être tout près d’ici, qui sait?
En prononçant ces derniers mots, je pensais à Anne qui correspondait alors à mon idéal féminin, idéal que venait détruire en quelque sorte le film de Lelouch.
– En fin de compte, me dit Flo, ce que Lelouch dit, dans son film, c’est qu’il est plus facile de trouver une aiguille dans une botte de foin que de trouver l’amour… Je parle de l’amour véritable, le vrai, l’unique. Le grand amour comme dans les films.
D’un air dépité, je répondis :
– Comme tu dis, dans les films… sauf dans ceux de Claude Lelouch!
Sur ce, nous éclatâmes tous deux de rire cependant que la serveuse vint déposer nos consommations sur la table. Je regardai alors Flo pendant qu’elle préparait son café, tout en pensant à Anne que nos propos sur l’amour avait fait resurgir dans mon esprit.
– Tu sais, je vais mourir.
– Hein? Demandai-je en écarquillant les yeux.
– Pas tout de suite, non. Mais je sais… je suis convaincue, au plus profond de moi-même, que je vais mourir à quarante ans.
– Mais tu n’y penses pas? C’est l’âge de nos parents!
– Justement, je ne veux pas devenir comme eux. Tu sais, l’amour vieillit mal, comme le corps humain.
– Oui, je comprends. Du moins, je pense comprendre…
En fait, je ne comprenais rien du tout, si ce n’est que Flo était prête à mourir pour préserver la pureté de l’amour. Je n’avais pas ce courage, moi. Et surtout, en me comparant à mon amie, je ne me sentais pas très à la hauteur.
Le regard fixé sur moi, elle me demanda soudain :
– Dis-moi, veux-tu mourir avec moi à quarante ans?
Je fis un rapide calcul dans ma tête. J’avais dix-sept ans. Si je mourais à 42 ans, ça me ferait encore vingt-cinq ans à vivre, ce qui me laissait largement le temps de faire ce que j’avais à faire en ce monde. Convaincu que le risque demeurait somme toute minime, je répondis :
– Écoute, je te propose un marché. Si nous n’avons pas trouvé l’amour de notre vie d’ici là, alors je veux bien mourir avec toi, à quarante ans… ou plutôt à quarante-deux ans, dans mon cas.
– Oui, j’accepte le deal.
Dehors, la nuit de novembre continuait de tomber, mais la température avait chuté de quelques degrés. Il était seulement 17 heures, mais c’était déjà la nuit et il était temps pour nous de rentrer. Flo et moi avions pris place dans le bus 185 qui, via la rue Sherbrooke, cheminait vers l’est jusqu’au terminus Georges V de Montréal-Est. De là, nous devions prendre le 86 pour Pointe-aux-Trembles. En ce temps-là, aller voir un film en ville relevait de l’expédition: ça pouvait demander plus de trois heures de transport en commun à l’aller et au retour. Dans le bus, assis côte à côte, nous échangeâmes de rares paroles. Tout avait été dit, ou presque, dans ce restaurant de la rue Frontenac. J’avais prêté serment, sans être certain, toutefois, que je prenais tout ça bien au sérieux.
Du coup, dans le 86 qui longeait vers l’est la rue Notre-Dame entre les raffineries de pétrole et le fleuve, je n’étais plus aussi certain d’aimer Anne comme je l’avais aimée au cours des six derniers mois. Au côté de Flo qui venait de s’endormir, je me demandais si Anne était vraiment la femme que le destin avait placée sur mon chemin. Après tout, je n’avais pas réussi à passer plus de trente minutes seul à seul avec elle, alors que les conversations avec Flo se comptaient en heures, voire en jours entiers. En s’endormant, celle-ci posa sa tête sur mon épaule, et je songeai que tous deux, ainsi, nous formions vraiment un joli couple – un couple d’amis, sans doute, mais un couple quand même. En repensant au film de Claude Lelouch, je me dis aussi que toute une vie ne suffisait sans doute pas pour trouver la femme qui m’attendait quelque part au monde mais que, pour l’heure, Flo était là, assoupie tout près de moi et que c’était la seule chose qui comptait, car cela me rendit heureux pendant quelque vingt minutes. J’ignorais la forme que pourrait prendre le bonheur dans ma vie, mais confusément, je sentais que Florence, par sa présence, n’y serait pas étrangère. Et je pensai alors, avec la force de conviction que confère la jeunesse, que plus tard, beaucoup plus tard, quand on me demandera de définir le bonheur, je répondrai: «Le bonheur est une succession de moments dont on se souvient les jours de pluie. Dans mon cas, il a pris la forme d’un après-midi de novembre 1974 alors que je revenais du cinéma avec une amie qui, endormie à mes côtés, avait posé sa tête sur mon épaule».
Flo descendit à son arrêt, moi au mien. En quittant le bus, elle m’avait gratifié d’un large de sourire, me disant: «À demain». En descendant moi-même du bus au coin de la 43e avenue, je devais encore marcher une dizaine de minutes avant d’arriver jusqu’à chez moi. Le cœur léger, je me mis en route d’un pas décidé. Dehors, la pluie froide de novembre s’était transformée en neige.
Daniel Ducharme
mars 2006