une lecture de Daniel Ducharme
Je ne pouvais pas ne pas faire le compte rendu de lecture de
Sourires de loup (White Teeth) – premier roman de Zadie Smith – sans
faire celui de Sept mers et treize rivières (Brick Lane) – premier
roman de Monica Ali – tellement les similitudes sont nombreuses entre les
deux écrivaines. D’abord, toutes deux sont des immigrées de deuxième
génération ayant grandi à Londres, la première en provenance de Jamaïque,
la seconde du Bangladesh. Ensuite, toutes deux ont fait paraître leurs
premiers romans pratiquement en même temps et, dans un cas comme dans
l’autre, avec un succès immédiat. Enfin, toutes deux s’inscrivent
dorénavant dans le grand courant des romancières britanniques, un courant
qui réunit en son sein tant Jane Austen et Emily Brontë que Virginia Woolf
et Doris Lessing, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2007. Mais
ici s’arrête la comparaison puisque là où Zadie Smith fait vivre trois
familles aux origines diverses dans un récit qui, parfois, confine au
burlesque, Monica Ali centre le sien sur Nazneen, une Bangladaise de
dix-huit ans envoyée à Londres par son père veuf afin qu’elle épouse un
autre Bangladais, un homme « instruit » d’au moins vingt ans son aîné, qui
a immigré en Angleterre depuis autant d’années.
Il s’agit de Chanu, un homme que le destin a placé sur sa route, de sorte
que le fait qu’elle l’aime ou ne l’aime pas n’a pas vraiment d’importance
pour elle. D’ailleurs, toute la vie de Nazneen est guidée par le Destin
avec un grand «D». Plus tard, quand ses deux filles seront en âge
d’écouter, elle leur racontera souvent comment elle a été confiée à son
Destin, et «comment, grâce à la sage résolution de sa mère, elle avait
pu survivre pour devenir la jeune fille sérieuse au visage large qu’elle
était aujourd’hui». Le Destin, c’est le mot magique des pauvres gens – mot
davantage accentué dans la tradition arabo-musulmane que dans la
civilisation chrétienne, quoique… – mot, donc, qui leur permet d’accepter
leurs conditions. Comme Nazneen l’apprendra beaucoup plus tard par
l’entremise d’Hasina, sa sœur restée au pays, sa propre mère a fini par
prendre le contrôle de son Destin, tout comme elle le fera elle-même à la
fin du récit, en empruntant une voie fort différente et, surtout, beaucoup
plus heureuse.
Pour le moment, voilà Nazneen à Brick Lane, un quartier de Londres dans
lequel les familles d’immigrés s’entassent les unes sur les autres dans
des appartements exigües et délabrés, pour ne pas dire vétustes. Un
quartier pauvre, bien entendu, qui traîne son lot habituel de problèmes
sociaux : gangs de rue, trafic de drogue, intégrisme religieux, etc. Un
quartier, toutefois, où elle se sent à l’aise, où elle arrive à se
débrouiller avec son english spoken appris sur le tas, car son mari
n’a pas jugé utile qu’elle suive des cours d’anglais à son arrivée à
Londres. Chanu n’est pas un mauvais bougre, au fond. À sa manière, il
prend soin de sa femme et de ses filles, mais sa vie professionnelle,
malgré son bon niveau d’éducation, est un désastre qui le rend amer,
irascible. Cumulant échec sur échec, il se résout à accepter, la mort dans
l’âme, une place de chauffeur de taxi. Tout au long du roman, on assiste
d’ailleurs à la lente désillusion de cet homme occidentalisé qui, à
la fin, ayant perdu tout espoir d’une vie digne en Angleterre, choisit de
rentrer au Bangladesh avec sa famille, sans lui demander son avis, bien
entendu…
Entretemps, Nazneen brave les interdits et goûte au plaisir charnel avec
Karim, un jeune homme qui lui livre à domicile des pièces de tissus
qu’elle doit coudre pour en faire des vêtements. Une relation passionnelle
qu’elle domine, toutefois, car la vie en Angleterre lui a appris au moins
une chose : elle sait où mettre ses priorités. Alors, quand son mari
concrétise son projet de retour au pays, elle reprend son destin en main
et prend les décisions qui s’imposent dans l’intérêt de ses filles
adolescentes. Point culminant du récit, le passage au cours duquel Monica
Ali décrit le choix ultime de Nazneen, et la réaction désespérée de son
mari, atteint un niveau d’intensité qui se situe à la limite du
soutenable. Mais qu’on se rassure: Sept mers et treize rivières
connaît une fin heureuse, une fin où chacun y trouve son compte, même si
certains d’entre nous, avec un regard d’occidental, pourraient en juger
autrement.
En fin de compte, Sept mers et treize rivières pourrait se résumer
en quelques mots: l’histoire toute simple d’une jeune bangladaise qui
découvre petit à petit la vie londonienne. Mais ce résumé serait forcément
réducteur, comme tous les résumés. Non, pour comprendre Brick Lane,
il faut surtout savoir que ce roman n’a rien de commun avec le discours
larmoyant, qu’aurait pu tenir une écrivaine occidentale, sur les mariages
arrangés, la soumission des femmes musulmanes ou autres phénomènes du
genre, un discours fait de jugements de valeur qui, en fin de compte, ne
reposent jamais sur une réelle connaissance du terrain. Tout comme
il ne saurait s’apparenter à certains témoignages de femmes du Sud qui,
sans être inintéressants, n’ont peut-être pas eu la distance nécessaire à
la compréhension de la vie occidentale telle que vécue par ces immigrées,
sans qu’elle soit ni idéalisée ni diabolisée. Non, ce qui fait toute la
différence, c’est que Sept mers et treize rivières est l’œuvre d’une
Anglaise issue de l’immigration, une femme d’une grande sensibilité qui
n’a pas oublié la petite fille qu’elle a déjà été, qui ne renie ni le
Royaume-Uni ni le Bangladesh, et qui, par-dessus tout, écrit
merveilleusement bien.
En terminant, on peut s’interroger sur les titres français assignés à ces
œuvres romanesques traduites de l’anglais. Ainsi, le titre original du
roman de Monica Ali est Brick Lane, du nom d’un quartier populaire
de Londres où vivent de nombreuses familles immigrées. Alors, pourquoi
l’a-t-on traduit par Sept mers et treize rivières, un titre qui n’a
aucun rapport avec le titre original anglais? Possible que ce quartier de
Londres n’ait pas la portée universelle qu’on souhaitait obtenir en langue
française. Alors, on s’est rabattu sur une allusion poétique à la distance
qui sépare Dacca de Londres, Nazneen de Hasina, la sœur restée au
Bangladesh et qui joue un rôle important dans la chronologie du récit, car
l’auteure recourt aux échanges épistolaires entre les deux sœurs pour
faire défiler les années. Enfin, la traduction est un art qui m’échappe…
Sep mers et treize rivières est ce genre de roman dont on souhaite
ne jamais terminer la lecture tellement on s’attache à ses personnages et
à leur univers. Je vous invite, donc, à le lire et je vous garantis que,
quand vous l’aurez lu, vous ne regardez plus jamais de la même manière la
dame au sari que vous croisez parfois dans une rue de Montréal ou de
Toronto, sans savoir si elle vient de l’Inde, du Pakistan ou du
Bangladesh.
Monica Ali est née en 1967 à Dacca, au Bangladesh, d’un père bangladais et
d’une mère anglaise. Ses parents viennent s’installer à Bolton, en
Angleterre, alors qu’elle est encore une petite fille. Plus grande, elle
choisit de vivre à Londres où elle fait des études de philosophie à
Oxford, puis travaille dans le milieu de l’édition. Elle arrive à
l’écriture assez tard mais avec succès puisque Sept mers et treize
rivières obtient le Man Booker Prize en 2003. Café Paraiso, son
dernier roman, est publiée aux éditions Belfond en 2007.
Daniel Ducharme
octobre 2007