une lecture de Daniel Ducharme
Voici un recueil de nouvelles qui sort de l’ordinaire et ce,
pour plusieurs raisons. D’abord, ce recueil n’en contient
que six, ce qui donne déjà une bonne idée de leur
consistance. Ensuite, ces nouvelles ont toutes en commun
qu’elles résultent d’une « traversée du pays des morts »
comme l’indique l’auteur dans sa présentation. Entendons par
là qu’Allan Erwan Berger, dans ses rêves les plus fous,
s’est élevé au-dessus de sa condition pour saisir ce qui ne
peut être saisi, pour toucher ce qui ne peut être touché,
sans se brûler les ailes, à tout le moins, ou perdre
quelques plumes... Enfin, l’auteur énonce que toutes ses
nouvelles ont été apportées par des rêves. Je viens
d’évoquer à l’instant les « rêves fous » de l’auteur.
Peut-être aurais-je été mieux avisé de recourir à l’épithète
« démesuré » pour qualifier cet effort onirique qui nous
ramène, bien malgré tout, dans la réalité sordide du vécu
collectif de la civilisation occidentale. On appelle ça
« histoire », je crois. Ça tombe bien : la nouvelle, en tant
que genre littéraire, c’est justement cela, une
« histoire ».
L’Histoire avec un grand « H » est présente dans les textes de l’auteur. Dans le Passage de Reichenberg, par exemple, la célèbre Nuit de Cristal, au cours de laquelle les Jeunesses hitlériennes, encouragés par les SS et la Gestapo, ont saccagé des centaines de commerces et de lieux de culte dans les quartiers juifs du Reich, sert de toile de fond à ce récit qui, pourtant, relève davantage de la S.-F. et du fantastique que du roman historique. En effet, quelque part au 21ème siècle, un jeune homme travaille pour un marchand de vin raffiné pour lequel il effectue des livraisons dans une ville d’Allemagne, de Pologne ou d’Autriche, on ne sait trop. Un jour, il se perd dans les méandres d’un quartier ancien et, par erreur, emprunte un passage obscur qui le conduit, en plein ghetto juif, le 9 novembre 1938, soit exactement la veille du pogrom qui peut être considéré comme l’une des prémices de la Shoah. Là, avec son téléphone mobile à la main, il demande à quelques vieux juifs de lui indiquer le métro le plus proche… Il est perdu, on le comprend. Perdu dans l’espace… et dans le temps ! Quand il évoque le passage de Reichenberg, d’aucuns le considèrent comme un fou, voire comme un possédé du démon Et il est bien près de leur donner raison quand il constate soudain dans quel siècle il se trouve : le 20ème, le pire que la Terre ait jamais vécu, « ce siècle, la honte de l’histoire ». S’ensuivent une suite de péripéties dont je ne vous raconterai pas les détails. Il vaut mieux lire Berger dans le texte ; ça vaut mille fois mieux que tout ce que je pourrais en dire. En voici d’ailleurs un passage éloquent : « Tout de suite, l'angoisse me saisit à la gorge. Car l'injustice de masse, l'injustice en gros, me donnent toujours des envies de meurtre. Cent ans après des événements qui ont ravagé toute ma famille sauf un, je tremble encore de rage. Je hais, je hais, je hais les monstres ! Leur seule évocation me donne la fièvre. De l'ancêtre survivant de ces grands cataclysmes, je suis l'ultime rejeton par une suite ténue de descendants stupéfiés qui tous se sont dit : « pourquoi, comment se fait-il que nous soyons encore en vie, et à quoi ça sert ? » Nous voyageons sur la Terre, nous traversons l'existence sans plus rien espérer. Je suis ainsi l'enfant d'une longue lignée d'êtres gris cendrés, sans illusions, sans autre passion que la vodka, de ces êtres incréants que le vingtième siècle a engendrés en quantités prodigieuses. Ce siècle, la honte de l'histoire, y a creusé comme un cratère. Je ne comprends pas pourquoi la Terre n'en a pas été détruite. Pourquoi devons-nous encore vivre, et attendre, évidemment, d'autres malheurs ? Qu'on en finisse ! C'est tout ce que l'espèce mérite ! Qu'on en finisse... » (p. 152, version PDF).
Rassurez-vous, Le passage du Reichenberg finit bien, comme dans un film américain, sans pour autant changer quoi ce soit au destin historique des milliers de victimes du pogrom. Quant aux cinq autres nouvelles du recueil, elles méritent le détour. À l’instar du Passage de Recheinberg, l’auteur fait appel à l’histoire, à la légende, à des univers spatio-temporels variés, bref de quoi en mettre plein la vue aux badauds dans mon genre. Allez-y sans crainte : la mort, comme l’écrit Jean Reverzy (Le passage, Seuil c1954), plus on en parle, plus on l’éloigne… Et A.E. Berger sait en parler avec brio.
Allan Erwan Berger vit à Rennes depuis pas mal d’années. Il a publié de nombreux textes sur le site Web d’expressions littéraires écouter lire penser [http://www.ecouterlirepenser.com/textes/elp_berger.htm] et sur son blogue [http://alabergerie.blogspot.com/]. Il est un des membres fondateurs d’ÉLP éditeur, une maison d’édition francophone 100% numérique. Il prépare une trilogie écolo-fantastique attendu à l’automne 2011 – Cosmicomédia – dont vous entendrez bientôt parler…
Lien vers la fiche d’auteur d’A.E. Berger sur ÉLP éditeur.
Lien vers la librairie Immatériel où on peut se procurer cet ouvrage au prix de 5 euros ou 7 dollars canadiens.
Allan Erwan Berger. Voici les morts qui dansent [nouvelles]. Montréal, ÉLP éditeur (www.elpediteur.com), 2010.
Daniel Ducharme
Juin 2011