une lecture de Daniel Ducharme
Le
coin du voile est un roman qui s'inscrit dans la veine des thrillers
métaphysiques, genre auquel se rattachent Les intermittences de la
mort de José Saramago (Seuil, 2008) ou, plus près de nous,
La deuxième vie de Clara Onyx de
Voici la teneur du
récit. Un frère de l’ordre des Casuistes (l’allusion aux Jésuites est
presque
évidente), rédacteur en chef d'une revue de théologie, reçoit un soir
un
document de six feuillets sur lesquels est consignée la preuve de
l'existence
de Dieu. Son auteur est un ancien prêtre à la retraite qui n'en est pas
à sa
première tentative... mais, cette-fois-ci, dès que Bertrand Beaulieu,
le frère
casuiste en question, prend connaissance de cet écrit, il est touché
par la
révélation divine. Immédiatement, il communique avec un autre frère, un
dénommé
Hervé qui, lui aussi, est littéralement transformé par la lecture de ce
document. Ensemble, ils décident de demander audience à leur supérieur,
le
provincial de cet ordre religieux, Hubert Le Dangeolet. Contrairement
aux frères,
celui-ci comprend d'instinct que la preuve de l'existence de Dieu peut
ruiner
l'équilibre du monde. En homme de pouvoir, il confisque le document –
qu'il ne
prend pas la peine de lire, d'ailleurs – et le range dans un
coffre-fort. Après
avoir ordonné aux frères de garder le silence sur cette affaire, il
tente de
joindre le frère supérieur. Entretemps, une indiscrétion commise plus
tôt dans
la journée par le frère Hervé auprès de sa soeur, épouse d'un haut
fonctionnaire au ministère de l'Intérieur, fait son chemin. Résultat:
dans la
même soirée, la nouvelle est connue du Premier ministre qui, ayant lu
lui-aussi
le document chez Le Dangeolet, est illuminé par la grâce... Alors il
s'empresse
de convoquer le conseil des ministres qui, une fois réuni, mesure
toutes les
conséquences d'une telle bombe: « Nos économies si complexes
et fragiles
vont se trouver sens dessus dessous. Les hommes, éblouis par Dieu,
n'auront
plus de raison de continuer à travailler pour faire tourner comme avant
la
machine » (p. 207). À l'insu du Premier ministre qu'ils jugent
inconscient, les membres du conseil prennent des décisions pour
étouffer
l'affaire. Tout comme les têtes dirigeantes de la communauté religieuse
qui se
retrouvent à Rome pour en référer au pape. Bref, les hommes de pouvoir,
qu'ils
soient d'église ou de gouvernement, règlent la question une fois pour
toutes.
Et vous saurez comment en vous donnant la peine de lire ce roman qui se
lit
comme un roman policier, ou mieux, comme un scénario de film car les
chapitres
qui le composent sont découpés en scènes minutées à la seconde près.
Mais
qu’importe le genre auquel nous pourrions associer... ce polar
théologique de
Laurence Cossé est sans conteste une réussite romanesque.
Une fois qu'on a lu ce livre, qu'on en a tourné la dernière page, que retenons-nous de notre lecture? Quelle morale pourrait-on en tirer? La leçon, si leçon il y a, est de deux ordres. Le premier, assez plausible dans le contexte, est que la révélation divine, aujourd'hui comme au temps du Christ, ne peut faire autrement que de perturber les gens de pouvoir qui, comme chacun sait – et contrairement à ce qu'ils affirment haut et fort –, n'aiment pas que les choses changent... Le second repose sur l’idée même à la base de ce roman: la preuve de l’existence de Dieu, si elle était révélée au monde, perturberait son cours… Là, je me permets de douter… car, à mon humble avis, si on me demandait ce qui se passerait de nos jours si la preuve de l'existence de Dieu était, hors de tout doute, établie, une réponse simple et spontanée me traverserait l'esprit et tiendrait en un mot de quatre lettres: RIEN. Rien parce que je suis convaincu que la plupart des gens ne se soucient guère du fait que Dieu existe ou non... et ce n'est pas la preuve de son existence qui changera le cours des choses. Et quant aux deux milliards de chrétiens dans le monde, ont-ils vraiment besoin que soit prouvée l’existence de leur Dieu? Si oui, que devient la foi dans tout ça?
Daniel Ducharme
janvier 2010