une lecture de Daniel Ducharme
Après de gros romans comme
Sourires de loup (Zadie Smith) et
Sept mers
et treize rivières (Monica Ali), il est bon de lire un roman court. En
fouillant dans les rayons de la Grande bibliothèque du Québec (GBQ),
j’ai trouvé ce bouquin publié dans Libres, une collection de
la Librairie Arthème Fayard destinée justement au récit avoisinant les
cent pages. Au départ, j’ai cru qu’il était mal classé tellement
j’avais l’impression qu’il aurait dû se trouver au rez-de-chaussée, là
où sont diffusés les livres relevant de la littérature jeunesse.
D’ailleurs, tout porte à croire que Mes débuts dans l’espionnage
s’inscrit dans cette catégorie: la page couverture jaunâtre qui
rappelle le cahier d’école, la dimension même du roman qui fait 109
pages, la page de garde qui reproduit un dialogue entre un jeune et son
grand-père et, enfin, le titre même du roman qui fait plutôt
accrocheur. Mais la première phrase du roman, assez déroutante, met à
mal toutes ces hypothèses: « Ma mère a un beau cul, je pense ». Pas que
ça, précise le narrateur un peu plus loin. «C’était une femme très
belle. Non seulement son cul, mais le corps, le visage, elle
s’habillait bien, se parfumait idéalement, le seul problème, c’est que
je n’en profitais pas» (p. 12). Et voilà ce qui donne le ton à ce
petit roman hors du commun, un récit qu’on ne sait trop où classer,
justement, et que, par dépit, les bibliothécaires de la GBQ se sont
résignés à laisser dans les « romans ».
Résumons donc ce récit plutôt enlevé. Le narrateur, un garçon de quinze ans, doit remettre une enveloppe à son grand-père qui vit à Genève. Sa mère est chercheure dans un institut scientifique, mais il sait bien qu’elle est espionne et travaille pour le compte des Russes. Un bel après-midi d’automne, il prend le train à la gare de Lyon. Un homme élégant s’assoit à ses côtés, un homme qu’il a déjà remarqué dans le RER. Il s’enferme alors dans les toilettes du train pour regarder des images d’homme dans une revue. Peu après, l’homme frappe à sa porte, lui demandant de lui rendre l’enveloppe. Il ouvre la porte, frappe l’homme à la tête et regagne sa place. À Genève, son grand-père l’attend. Le narrateur lui raconte les faits. Une fois à l’appartement du grand-père, celui-ci lui fait le récit de ses actions pendant la Résistance, et refuse de répondre aux questions du narrateur sur son père biologique… jusqu’à ce qu’il craque et lui avoue qu’il est mort alors qu’il avait dix-huit mois. Ému, mais libéré, le jeune homme fait une balade nocturne, rencontre un joggeur et a avec lui sa première relation homosexuelle. Coïncidence, le joggeur en question habite l’appartement juste au-dessus de celui du grand-père. Le jeune ado rentre au petit matin, se moque de son grand-père inquiet et reprend le train pour Paris. Mais dès qu’il débarque, sa mère lui dit que les choses se sont gâtées et qu’ils doivent s’installer à St-Pétersbourg. Le roman se termine par une visite du grand-père qui lui apporte un cadeau: des baskets toutes neuves qu’il a piquées « au pédé du dessus».
Voilà donc l’histoire toute simple que nous raconte Christophe Donner, une histoire qui, en fin de compte, ne s’adresse pas du tout aux jeunes… à moins que vous ayez l’esprit ouvert au point d’initier votre jeune à l’homosexualité. Chose certaine, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce récit fort original et très bien écrit, dans un style vif et alerte. Sans crier au génie, je vous recommande vivement la fréquentation de cet écrivain que la lecture de Mes débuts dans l’espionnage m’a donné envie de connaître davantage.
Christophe Donner est né à Paris en 1956. Il est l’auteur d’une œuvre abondante dont une large part s’adresse à la jeunesse. Parmi ses romans les plus récents, citons L’influence de l’argent sur les histoires d’amour (2004), Bang! Bang! (2005) et Un roi sans lendemain (2007), tous parus aux éditions Grasset. L’année dernière, sa dénonciation du magouillage autour de l’attribution du prix Renaudot a fait grand bruit dans les milieux littéraires parisiens. Pour en savoir davantage, vous pouvez lire le texte qu’il a déposé sur le blog du Nouvel Observateur.
Daniel Ducharme
juin 2009