Off Minor (John Harvey)

une lecture de Daniel Ducharme


John Harvey. Off Minor / traduit de l’anglais par J.-P. Gratias. Paris, Rivages, 1997.

Je m’étais bien promis de ne pas faire de critique de romans policiers. Non pas que je n’aime pas le genre. Au contraire même, j’adore le roman policier, à tout le moins un certain genre de romans policiers, du genre de ceux qui plongent profondément dans le cœur des hommes et des femmes qui ont une société en partage. Bien entendu, tous les romans policiers ne se ressemblent pas, tout comme les romans tout court, d’ailleurs. De manière fort simple, pour ne pas dire simpliste, j’en réduirais le nombre à trois catégories: – Le roman criminel, d’abord, qui n’est ni plus ni moins qu’une sorte de jeu consistant, pour le lecteur, à découvrir l’identité de l’assassin à partir d’indices laissés par l’auteur tout au long de son récit. Agatha Christie est une bonne représentante de ce genre qui a pris naissance en Angleterre mais qui compte de nombreux adeptes en France. – Le roman à suspense, ensuite, dans lequel les événements sont racontés du point de vue de la victime. Là, il faut chercher du côté d’auteurs comme Patricia Highsmith et, en France, comme Boileau et Narcejac. – Enfin, le roman noir, un genre apparenté au roman d’action mais qui, assez souvent, agit comme un détonateur social, dévoilant des scènes de crime sur fonds de problèmes sociaux. Le roman noir échappe à l’aspect ludique si caractéristique du roman criminel, se préoccupant fort peu d’apprendre au lecteur l’identité de l’assassin. Il est rare aussi qu’il soit construit autour d’une victime comme pour le roman à suspense. Non, le roman noir est avant tout social, ce qui en fait déjà une vaste catégorie dans laquelle je range volontiers les romans de John Harvey.

Off Minor est le quatrième roman de cet écrivain britannique dont le héros, Charles Resnick, est inspecteur de police à Nottingham, une ville moyenne du centre-est du Royaume-Uni. Écrit au début des années 1990, Off Minor dévoile les problèmes sociaux découlant des bouleversements politiques, économiques et technologiques qui secouent le monde occidental en ces années-là. Il illustre les dures années de la société anglaise de l’après-Thatcher, années caractérisées par le chômage, la délinquance juvénile, la violence urbaine, le racisme et autres calamités. C’est en quelque sorte un condensé de tout cela qui sert de toile de fond au récit de John Harvey, ce récit qui relate les aléas d’une enquête policière sur la disparition de deux fillettes, apparemment victimes d’un pédophile. Cela pourrait être scabreux, mais ça ne l’est pas, car Off Minor n’est pas un roman d’action comme ceux de James Hadley Chase, par exemple, ou de Raymond Chandler, le maître du roman noir américain. Non, John Harvey raconte ses histoires tout en douceur, ne négligeant pas les détails qui permettent au lecteur de bien prendre le pouls de la vie quotidienne des gens ordinaires dans une ville qui l’est tout autant. Les victimes, si victimes il y a, sont avant tout sociales. C’est Raymond, un adolescent en manque d’estime de soi, qui se fait ridiculiser par son père, humilier par son patron, molester par les jeunes des pubs et qui, pour remédier à son problème, s’arme d’un couteau avec lequel il commettra l’irréparable. C’est aussi le père d’Emily, une des deux fillettes disparues, qui, en raison d’une restructuration d’entreprise, doit faire près de 90 kilomètres par jour pour aller au travail et en revient le soir, stressé, fatigué et dégoûté. Bref, dans Off Minor, tous les personnages assument un peu ce rôle de victime, un rôle fort commun et, surtout, beaucoup plus courant qu’on ne pourrait le croire. Même l’inspecteur Charles Resnick se laisse aller à la dépression quand il déclare: «Nous sommes tous déprimés. En permanence, cinq pour cent de la population,  en ne comptant que les personnes ayant fait l’objet d’un diagnostic clinique. Mettez la plupart des gens devant un test d’évaluation standard, faites-leur cocher les réponses: combien de milliers de nouveaux candidats au lithium et au prozac viendront faire la queue chez le pharmacien? » (p. 150) Il fallait bien un roman noir pour témoigner de toute cette grisaille…

Je vous encourage à lire John Harvey, Off Minor, bien sûr, dont je ne peux résumer davantage au risque de vous enlever toute envie de le lire, mais aussi les autres romans qui ont pour « héros » Charles Resnick, cet inspecteur d’origine polonaise qui se nourrit presqu’exclusivement de sandwichs. Harvey a un style simple, précis, efficace, et dans ses récits fort bien structurés, il prend tout le temps nécessaire pour nous présenter chacun des personnages, même ceux qui ne jouent qu’un rôle accessoire dans l’histoire. À la fin, on finit par les connaître, par se les attacher au point que, une fois le livre terminé, on regrette presque de ne pas les connaître dans la vraie vie.

John Harvey est né à Londres en 1938. Il vit de son écriture, ce qui ne l’empêche pas de diriger une maison d’édition spécialisée dans la poésie – la Slom Dancer Press – qu’il a lui-même fondée. Il a écrit de nombreux romans, tous genres confondus, et ce sous des pseudonymes tels que John McLaglen, William S. Brady, J.D. Sandon, L.J. Coburn, J.B. Dancer, W.M. James, Thom Ryder, Jon Hart, Jon Barton, etc. La série Resnick, initiée en 1989, compte dix romans dont, bien entendu, Off Minor qu’il a intitulé ainsi en l’honneur du jazzman américain Thelonious Monk.

 

Daniel Ducharme
mars 2008


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