une lecture de Daniel Ducharme
Il s'appelle Birahima, n’a pas plus de douze ans et est Malinké, une
ethnie répandue dans une grande partie de l'ancienne Afrique occidentale
française – l'A.O.F. pour les intimes – et même au-delà, au Ghana, au
Liberia et en Sierra Leone. Bien qu'il soit né en Guinée, Birahima est
élevé dans la concession familiale des femmes de son père, quelque part au
nord de Bouaké en Côte d'Ivoire. Là, il suit avec difficulté son cours
primaire que, d’ailleurs, il ne termine pas, et, peu avant que sa mère ne
décède de la gangrène, cette mère qui a vécu en cul-de-jatte pendant des
années, il se retrouve dans la rue, comme des milliers d'enfants
d'Afrique. Son père meurt aussi, peu de temps après sa mère, ce père qu'il
connaît à peine, de toute façon. En Afrique, quand un enfant se retrouve
seul – ce qui est assez rare, somme toute – et privé du soutien de la
famille élargie, la fameuse solidarité africaine ne joue plus, et l'enfant
est la proie de tous les prédateurs. Dans le cas de Birahima, ce prédateur
prend la forme d'un oncle, un féticheur qui vit d'escroqueries à petite et
à grande échelle, vendant la protection de ses gris-gris au plus offrant.
Cet oncle, qui a pour nom Yacouba, lui parle d'une tante qui vit quelque
part au Liberia, pays aux prises avec des guerres tribales aussi folles
que meurtrières, et, pour la retrouver, le convainc de l'accompagner en
tant qu’enfant soldat, un «métier» fort en vogue en ces années
troubles de 1990.
Sur les routes de l'Afrique de l'Ouest, tantôt dans un camp, tantôt dans
un autre, Birahima poursuit son chemin, une kalachnikov à la main,
guerroyant comme un grand. Enhardi par le haschich qu'on lui distribue
avec générosité, il se bat sans trop se poser de questions, enterrant de
temps en temps un camarade tombé au combat, âgé de dix ou onze ans, tout
au plus. Du Liberia, pays ravagé s’il en est, il passe ensuite au Sierra
Leone, un pays encore plus ravagé, abandonné par les dieux en raison,
notamment, de la richesse de son sol qui regorge de mines d'or et de
diamants et qui donc attise la convoitise des trois plus grands groupes
ethniques du pays. Quant aux « seigneurs de la guerre », qu’ils
s’appellent Papa le Bon, Charles Taylor ou Omika, aucun d'entre eux
n'échappe au jugement impitoyablement lucide de ce gamin qui, malgré la
présence de son oncle marabout, est tout à fait seul au monde. Un gamin
qui a grandi trop vite, beaucoup trop vite.
La vie d’un enfant-soldat dans l’enfer du Liberia et du Sierra Leone n’a
rien pour attirer le lecteur occidental... Normal, personne n’a envie de
lire ça… à moins d’avoir un sérieux problème de santé mentale! Cela
explique sans doute que j’aie tant tardé à entreprendre la lecture de ce
roman qui reposait, depuis un bout de temps déjà, sur une tablette de la
bibliothèque familiale. Cela dit, une fois qu’on se décide à lire les
premières lignes d’Allah n’est pas obligé, les choses prennent une
autre tournure… Alors on se rappelle qu’en littérature il ne faut jamais
oublier que la forme revêt autant d’importance que le fond. Bref, une fois
qu’on y est, on ne peut plus le lâcher, ce livre… Pourquoi? Tout
simplement parce qu’Ahmadou Kourouma, pour relater ce récit, recourt à une
forme originale, inédite même : il fait de Birahima le narrateur, celui
qui raconte à la première personne et ce, de manière à ce que ce soit la
vision du small soldier qui prédomine, et non pas celle d’un fin lettré
perverti par une morale condescendante. Pour raconter sa « vie de merde,
de bordel de vie, dans un parler approximatif, un français passable »,
Birahima utilise les quatre dictionnaires qu’il a sous la main : un
Larousse, un Petit Robert, l’Inventaire des particularités
lexicales du français en Afrique noire et, enfin, un Harrap’s.
Muni de ces outils linguistiques, il raconte son histoire en ponctuant ses
phrases de définitions des « gros mots » qu’il emploie. Cela donne un
rythme, un style et, surtout, un brin d’humour à ce récit qui a tout,
pourtant, pour décourager l’humanité tout entière… Le narrateur termine
chacun de ses chapitres par des jurons malinké – Faboro (sexe du
père), Gnamakodé (batardise), etc. – et c’est plutôt marrant, même
si nous, les lecteurs, on ne sort pas tout à fait indemne de ce récit,
incapable de comprendre comme on a pu en arriver là…
Un mot sur la signification du titre qui n’est, en fait, qu’un raccourci.
Le vrai titre du récit est : « Allah n’est pas obligé d’être juste dans
toutes ses choses ici-bas ». En effet, Dieu fait ce qu’il veut, quand il
le veut et de la manière qu’il le veut. Et surtout, Il n’en a vraiment
rien à faire des enfants-soldats, ce dont prend conscience Birahima quand
il écrit : « Les enfants-soldats, c’est pour ceux qui n’ont plus rien à
foutre sur terre dans le ciel d’Allah ».
Né en 1927 dans le nord de la Côte d'Ivoire, Ahmadou Kourouma a vécu au
Mali et en France avant de s’installer dans son pays natal en 1960.
Inquiété par le régime du président Félix Houphouët-Boigny, il connaît la
prison avant de partir en exil dans différents pays d’Afrique avant de
revenir en Côte d’Ivoire où il décède en 2002. Outre Allah n’est pas
obligé, Ahmadou Kourouma est l’auteur de Les Soleils des
indépendances (Seuil 1970), Monnè, outrages et défis (Seuil
1990), En attendant le vote des bêtes sauvages (Seuil 1994) et
Quand on refuse on dit non (Seuil 2004), la suite du récit de Birahima
publié à titre posthume. Allah n’est pas obligé a obtenu le prix
Renaudot en 2000 et, la même année, le prix Goncourt des lycéens.
Daniel Ducharme
mai 2009