une lecture de Daniel Ducharme
C’est
en farfouillant dans les rayons d’une librairie
d’occasion de Montréal que j’ai
trouvé ce livre de Jacques Lacarrière, un auteur
que je ne connaissais que de
nom, notamment grâce à L’été
grec, un ouvrage inclassable qui prend
place dans
Un jardin pour mémoire est un ouvrage qui ne s’insère pas facilement dans une catégorie littéraire. Il tient à la fois du récit, des mémoires et de l’essai, voire du roman. Dans la première partie, de loin la plus étendue, l’auteur raconte quelques jours dans sa vie d’adolescent. Nous sommes en août 1944, à la fin de la Deuxième guerre mondiale, à Orléans, ville occupée par les Allemands. Lacarrière et ses amis effectuent des travaux communautaires d’un genre un peu particulier: ils recherchent des survivants sous les décombres de cette ville soumise à des bombardements constants. Ces jeunes vivent des jours tragiques, certes, car les bombes indifférenciées des Allemands et des Alliés ne font pas que des blessés légers… Mais ils vivent aussi des jours heureux car, au milieu des combats qui conduisent à la libération d’Orléans, des liens de fraternité – et même d’amour passionné – se créent dans le feu des événements. Rien n’est tout à fait sombre sous la plume lumineuse de Jacques Lacarrière.
Dans
la seconde partie, l’auteur revient sur ces
événements intenses qui, à
l’instar
des rites extraordinaires de passage, rapprochent les hommes et les
femmes de
toutes conditions. Cela lui fournit l’occasion de
réfléchir sur des questions
fondamentales comme la vie, la mort, l’amour et, enfin,
Au
terme de cette lecture, il convient de mettre le lecteur en garde: Un
jardin
pour mémoire ne se lit pas comme un
récit événementiel, un
récit de guerre.
Il faut plutôt le voir comme un récit initiatique
qui relate le passage qui,
lors de l’événement de la
libération d’Orléans, met fin
à l’adolescence du
narrateur en le faisant entrer de plain-pied dans le monde des adultes.
D’ailleurs, à ce propos, Lacarrière
écrit: «Quand les parents furent de retour,
une fois la ville libérée, ils pensaient nous
retrouver intacts, je veux dire
tels que nous étions auparavant. Mais nous avions grandi,
mûri, et tant changé
que s’ils avaient eu ne fût-ce qu’une
once d’intuition, ils n’auraient même pas
dû nous reconnaître». Ici, on aura
déjà compris que l’on ne
déterre pas des
cadavres sous des immeubles écroulés sans que ne
s’opère une transformation
radicale en nous, positive ou non.
Le
récit de Jacques Lacarrière est tout sauf
linéaire. Il se présente comme une
suite de digressions, d’apartés pas toujours bien
ordonnée. Comme il le précise
lui-même, il n’écrit pas pour
éblouir le lecteur par un style vertigineux. Non,
il écrit pour le guider dans sa propre démarche,
pour élucider le monde qu’il
décrit: « Rendre le monde plus lumineux
ou moins obscur m’a toujours paru
la tâche essentielle et urgente, à nous qui,
fœtus, portons encore sur nous les
nageoires frangées du coelacanthe et qui avons, il y a seulement quelques
millions d’années,
émergé de la grande nuit
abyssale » (p. 191).
Quand on referme, après lecture, le livre de Jacques Lacarrière, un flot d’idées émergent en nous, car ce livre donne à penser, comme tous les bons livres. En conséquence, je vous en recommande d’emblée la lecture.
Outre
L’été grec
(1976), Jacques Lacarrière a publié de nombreux
récits et
essais. Auteur inclassable, il fraie autant avec l’histoire
religieuse qu’avec
l’ethnologie et la philosophie (Les gnostiques,
Albin Michel 1991; Les
hommes ivres de Dieu, Fayard 1976; Sourates,
Fayard 1982). Il a
publié au moins deux romans, tous deux dans
Jacques Lacarrière est décédé à Paris à l’automne 2005 à l’âge de quatre-vingts ans.
Daniel Ducharme
août 2007