Servir le peuple (Yan Lianke)
une lecture de Daniel Ducharme
Lianke, Yan. Servir le peuple / traduit du chinois par Claude
Payen. Paris, Philippe Picquier, 2006.
Pendant la Révolution culturelle, Wu Dawang, un paysan qui a promis
à son beau-père d'élever le statut social de sa fille au rang de "citadine",
s'engage dans l'armée, seul moyen de gravir des échelons. Il quitte sa
campagne pour la vie de caserne. Brillant élève, parfaitement endoctriné
(il peut réciter par cœur les 286 phrases du Petit livre rouge,
la bible de la pensée maoïste), il est rapidement promu sergent et, pour
accélérer son ascension sociale, accepte de servir le colonel en devenant
son intendant et cuisinier. Animé par une conscience politique exemplaire
et des principes inébranlables - "ne pas dire ce qu'on ne doit pas dire,
ne pas demander ce qu'on ne doit pas demander, ne pas faire ce qu'on ne
doit pas faire" -, il connaît mieux que quiconque le sens profond de la
devise maoïste alors fort répandue en Chine: "Servir le peuple". En conséquence,
il sait que servir un officier revient à servir le peuple, ce dont il
s'acquitte avec dignité, même quand il s'agit "de préparer un repas de
quatre plats et une soupe en moins de trente minutes".
Tout va à merveille dans la vie de Wu Dawang jusqu'au jour où le
colonel doit s'absenter pour un séminaire de deux mois. Il se retrouve
alors seul dans cette grande maison en compagnie de Liu Lian, l'épouse
du colonel qui, en plus d'être jolie, a au moins vingt ans de moins que
son mari. À la cuisine, le colonel a posé une pancarte avec un slogan
peint dessus : "Servir le peuple". Un jour, Liu Lian convient d'un code:
si la pancarte n'est plus à sa place habituelle, cela signifie qu'elle
l'attend à l'étage. Le soir même, la pancarte a été déplacée. Wu Dawang
monte les escaliers et, à l'étage, découvre la femme du colonel dans une
tenue légère. Il résiste néanmoins à la tentation et rentre à la caserne.
Le lendemain, suite à un coup de téléphone de Liu Lian, Wu Dawang est
convoqué par son officier instructeur qui lui rappelle que, servir le
colonel, c'est aussi servir son épouse. Alors Wu, qui est un homme de
devoir, s'exécute et, finalement, se laisse prendre au jeu, éprouvant
soudainement un sentiment inconnu jusqu'alors : la passion amoureuse.
En effet, pendant deux mois, les deux amants vont se livrer corps et âme
à leur amour, allant jusqu'à souiller le portrait de Mao, le grand Timonier,
pour rallumer la flamme lorsque celle-ci vacille sous le poids de la fatigue.
Un jour, comme il fallait s'y attendre, le colonel revient à la maison
et, avec lui, la vie quotidienne faite d'obligations familiales et de
devoirs politiques. La récréation est terminée: il faut maintenant en
payer le prix… Wu Dawang s'en sort plutôt bien: grâce à l'influence de
Liu Lian, sa femme accède enfin au statut de "citadine" dans une ville
de province. Quant à Liu Lian, je vous invite à lire le roman pour connaître
son destin.
Servir le peuple a fait l'objet de plusieurs critiques, non
seulement dans la presse littéraire, mais aussi les quotidiens à grand
tirage comme Libération. Toutes ces critiques sans exception soulignent
le fait que le roman a été interdit de publication en Chine, notamment
parce que ce récit plein d'humour ternit la mémoire de Mao Zedong. Les
critiques soulignent également la licence sexuelle du roman, chose peu
commune en Chine. Mais aucune d'entre elles n'a relevé le fait que Servir
le peuple, sous le couvert d'une parodie de la Révolution culturelle
maoïste des années 1960, est aussi une magnifique histoire d'amour entre
un homme et une femme de condition différente, unis pendant plus de deux
mois par une passion amoureuse qui marquera leur vie à jamais. Et personne
n'a relevé aussi le fait que l'auteur, lui-même un activiste de cette
période bénie de l'extrême gauche, n'a pas succombé à la tentation de
séparer le cœur du corps, l'amour de la sexualité: "Les jeux du sexe étaient
presque devenus la substance et le but de leur vie. Ils avaient fait du
sexe une chose à la fois banale et profonde, sans valeur ou d'une valeur
inestimable, glorieuse ou méprisable, mais qu'ils ne pourraient jamais
oublier" (p. 98). Servir le peuple est sans doute l'illustration
de la dissidence chinoise en littérature, mais à mes yeux, c'est avant
tout une belle histoire d'amour, une histoire à lire de toute urgence.
Yan Lianke est né en 1958 dans la province du Henan en Chine. Il a publié
plusieurs romans et nouvelles, dont certains ont été couronnés de prix
littéraires, notamment le prestigieux prix Lu Zun en 2000 et Lao She en
2004. En français, outre Servir le peuple, on peut aussi lire Rêve
du village des Ding (2007), disponible chez le même éditeur.
Daniel Ducharme
septembre 2007
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