une lecture de Daniel Ducharme
C’est
en voulant aider mon fils qui devait, en deuxième année de
collège, rédiger un texte sur la conception kantienne de la
liberté, que j’ai découvert par hasard ce roman dont, malgré
son statut de « classique », je n’avais jamais entendu
parler jusqu’à maintenant. Le Web a ceci de bon qu’il nous
dirige souvent là où on ne souhaitait pas se rendre au
départ, ce qui a le mérite d’aiguiser la curiosité
intellectuelle de ceux qui en ont une. Aussi étais-je à la
recherche d’un commentaire sur la liberté chez Kant qu’un
internaute généreux aurait pu mettre en ligne quand je suis
tombé sur cette œuvre de Thomas de Quincey, un écrivain
anglais mieux connu pour son penchant pour l’opium que pour
ses qualités d’écrivain. J’en ai commencé la lecture
sur-le-champ et, mal m’en a pris car, au lieu de donner le
coup de main que fiston attendait de moi, j’ai passé les
deux heures suivantes à lire le récit de Quincey…
Une fois la lecture achevée, je me suis demandé pourquoi
cet écrivain avait écrit un roman comme ça, une fausse
biographie – plus vraie que nature, toutefois – qui dépeint
l’agonie d’un homme au sujet duquel il aurait dit que «
jamais l’intelligence humaine ne s’éleva au point qu’elle
atteignit en Emmanuel Kant ». Marcel Schwob, l’auteur de la
préface et traducteur de l’œuvre, prétend que de Quincey
prenait plaisir à déprécier l’idéal des grands hommes qu’il
admirait. Il aurait fait la même chose à Coleridge et à
Wordworth, des poètes qu’il vénérait et dont il aurait
décrit certains travers… Peu importe, Les
derniers jours d’Emmanuel Kant est un roman
passionnant qui nous renvoie à notre propre agonie, à notre
mort annoncée. Et c’est ça qui fait froid dans le dos dans
ce récit… Est-ce ainsi que nous allons tous mourir, en
perdant peu à peu notre humanité, notre dignité, jusqu’à ce
que nous quittions ce monde au grand soulagement de nos
proches qui n’en pourront plus d’être les témoins de notre
déchéance physique et mentale ? À moins que nous succombions
à nos blessures lors d’un accident quelconque ou que nous
décidions nous-mêmes du moment où il conviendrait de mettre
fin à nos jours, je ne vois pas d’autres alternatives à ce
destin commun aux hommes et aux femmes, peu importe qu’ils
aient été artistes, savants ou vagabonds de leur vivant.
Les derniers jours
d’Emmanuel Kant ne nous apprend rien sur la
philosophie de l’auteur de la Critique
de la raison pure. Par contre, il constitue une
leçon magistrale sur ce qui attend chacun de nous : la mort
et, surtout, l’agonie qui la précède. Est-ce utile de savoir
ça ? À ceux qui ont pris conscience de leur finitude, cela
peut remettre les choses à leur juste place… Aux autres, il
vaut mieux continuer à faire comme si… et lire autre chose !
On peut se procurer le roman de Thomas de Quincey en se rendant sur le site de Feedbooks. L’ouvrage est disponible en formats ePub, Kindle et PDF.
Thomas de Quincey, Les
derniers jours d’Emmanuel Kant / traduit de
l’anglais par Marcel Schwob. Feedbooks, c1827.
Daniel Ducharme
Juin 2011