une lecture de Daniel Ducharme
Certains écrivent des romans avec des mots, d’autres avec des idées.
François Taillandier s’inscrit dans la seconde catégorie, celle des auteurs
qui cherchent avant toute chose à exprimer des idées, et non à raconter
une histoire. Des hommes qui s’éloignent raconte en effet assez
peu de chose, si ce n’est le quotidien de quatre amis qui se réunissent
de temps en temps pour boire un pot dans un bistrot du quartier Saint-Lazare
à Paris. Le premier – Manuel – est un policier qui a une prédilection
particulière pour la construction du discours, une sorte de loisir si
l’on peut dire. Le deuxième – Xéni – a pratiqué divers métiers avant de
se mettre à son compte, vaguement consultant en communication-marketing.
D’une allure plutôt rebelle, il ne rate pas une occasion de provoquer
le tout venant par ses propos extrêmes sur la société contemporaine, laissant
généralement ses interlocuteurs pantois, nul ne sachant s’il a affaire
à un néo-nazi ou à un trotskyste. Le troisième – Jean de Malars – est
professeur d’histoire et consacre tout son temps à une recherche érudite
sur la réhabilitation de Louis XVIII, l’artisan de la restauration après
la période napoléonienne. Enfin le quatrième – Jérôme – est rédacteur-concepteur
pour une agence de publicité, mais sa passion va plutôt pour les différentes
formes que prend la langue française à travers l’espace et le temps. Il
voit d’ailleurs dans la publicité «la plus grande entreprise jamais tentée
d’abaissement du langage». Pour compléter le tout, il y a Gina qui rencontre
Xéni à l’agence et débute une relation avec ce type, fascinée autant que
perplexe par sa personnalité ambiguë.
S’il ne raconte pas grand-chose – en ce sens qu’on ne peut déceler un fil conducteur à ce roman en mal d’intrigue –, Des hommes qui s’éloignent fourmille en revanche de toutes sortes d’idées, autant de critiques des multiples facettes de la société post moderne dans laquelle nous vivons. Construit en agglomérant des clips de la vie quotidienne, Taillandier esquisse ses personnages dont les conversations tournent vite au dénigrement systématique de tout ce qui est, à un moment ou à un autre, admis par la majorité. Ainsi s’attaquent-ils à la conscience vertueuse des humanitaires, à l’omniprésence de la publicité, au discours unidimensionnel des médias, etc. C’est de cela, en fait, que ces hommes s’éloignent… et on peut se demander, à la fin, s’il ne vaudrait pas mieux bâtir une société sur ce qui unit les citoyens plutôt que de mettre en exergue ce qui les divise. Des hommes qui s’éloignent est un roman à lire, ne serait-ce que pour comprendre ce qui pousse certains individus à dériver vers l’extrême droite. Des hommes comme Xéni, par exemple, qui «attire l'amitié des hommes et l'amour des femmes, se dirige vers ce qu'on appelait jadis le nihilisme, et qu'on appelle aujourd'hui l'extrême droite. Il rejette les pieux mensonges qui nous permettent encore de vivre ensemble. Il s'éloigne».
François Taillandier est né en 1955 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres, il devient professeur de français, mais quitte rapidement l’enseignement pour se consacrer à l’écriture. Entre-temps, il s’installe à Paris, travaille comme journaliste à Livres Hebdo et anime une chronique littéraire à L’Humanité, chronique qu’on peut d’ailleurs lire sur le Web en cliquant sur ce lien. Après avoir publié quelques romans dont Personnages de la rue du Couteau (1984), Anielka (1999), N6 (2000) et Le cas Gentile (2006), François Taillandier s'est lancé dans la rédaction d'une oeuvre à la démesure toute balzacienne: raconter notre époque en cinq volumes de 11 chapitres chacun, soit au total de 55 chapitres, 55 étant le chiffre fétiche de l'aueur. De cette fresque intitulée La grande intrigue, deux volumes sont parus: Option Paradis (2005) et Telling (2006), tous deux aux éditions Stock.
Daniel Ducharme
mai 2006